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Critique de film
Le film

Totò qui vécut deux fois

(Totò che visse due volte)

L'histoire

Après un prologue adressant un malicieux clin d’œil à L'Oncle de Brooklyn - Totò qui vécut deux fois s’ouvre dans une salle de cinéma où l’on projette le précédent film du duo Ciprì / Maresco ! - débute le premier acte du film. Il retrace les menées de Paletta (Marcello Miranda), un demeuré moqué de tous, pour réunir de quoi s’offrir les faveurs de Turbine, la prostituée de son village... S’ensuit une seconde partie centrée cette fois sur Fefè (Carlo Giordano), un vieil homosexuel pas plus aimé de ses Siciliens de concitoyens et dont le compagnon, Pitrinu (Pietro Arciadiacono) vient de décéder;;; Quant au troisième acte, il réunira Paletta et Fefè sous l’égide du christique Totò (Salvatore Gattuso), l’un des héros d'une interprétation hautement originale de la Passion...

Analyse et critique

« Ce film est une attaque contre le sacré, contre l'homme. » (1)

« Ainsi les derniers seront les premiers, et les premiers seront les derniers. » (2)

Totò qui vécut deux fois, deuxième des trois longs-métrages (3) de Daniele Ciprì et Franco Maresco, fut à l’origine d’une des plus violentes polémiques de l’histoire culturelle de l’Italie contemporaine. Après avoir été pourtant présenté en sélection officielle à la 48ème Berlinale, le film se vit d’abord frappé d’interdiction totale de projection par la censure italienne. Le directeur de cette dernière alla même jusqu’à qualifier les deux cinéastes palermitains de « psychopathes qui [haïssaient] le monde. » Tout aussi violemment pris à partie par certains réalisateurs transalpins - Franco Zeffirelli déclara ainsi qu’il se refusait à voir ce film pour « ne pas salir [son] regard. » - le tandem Ciprì / Maresco fut en revanche activement soutenu par nombre d’autres metteurs en scène parmi lesquels Bernardo Bertolucci, Marco Bellocchio ou bien encore Mario Monicelli. Fort des actions déployées en sa faveur, Totò qui vécut deux fois fut finalement autorisé à la diffusion... mais uniquement à destination des spectateurs majeurs ! Ces derniers durent en outre composer avec des haies de militants catholiques furieux et tentant d’empêcher l’accès aux salles où était montré Totò qui vécut deux fois.

Sans doute censeurs et activistes chrétiens trouvaient-ils plus particulièrement matière à récrimination dans le troisième acte du film. Ce dernier met en effet en scène un avatar cacochyme et ordurier du Messie - Totò (Salvatore Gattuso) - échouant à se faire crucifier car périssant dissous dans l’acide par un gang de mafieux... et que remplace sur la croix un attardé mental (4) au visage difforme et à la sexualité déviante, du moins au vu des normes communément admises en la matière ! Aux côtés de cet inattendu substitut christique, Daniele Ciprì et Franco Maresco ont disposé deux larrons pareillement atypiques. D’une part Paletta (Marcello Miranda), le débile onaniste héros du premier acte du film. D’autre part Fefè (Carlo Giordano), ce vieil homosexuel quant à lui principal protagoniste du second acte de Totò qui vécut deux fois. Aux pieds de ces crucifiés pour le moins iconoclastes, le tandem de réalisateurs fait défiler, entre autres figures aussi peu canoniques, un trio virginal uniquement interprété par des hommes (moustaches comprises) ainsi qu’une version naine et bossue de Judas. Tandis qu’au loin passe un ange venant de subir un viol en réunion commis par trois obèses... ledit ange ayant, au préalable, renoncé aux pratiques zoophiles qui l’unissaient à une poule ! Et à cet inventaire à la Prévert de l’impiété et de la transgression, l’on pourrait encore ajouter une relecture inattendue de la Cène réunissant des apôtres aussi laids que paillards, essentiellement occupés à bâfrer. Aux membres de la censure et aux fidèles se proclamant blessés dans leurs croyances, Daniele Ciprì et Franco Maresco objectèrent pourtant que « [leur] film [était] un film religieux avec un sens du sacré tout autre que le blasphème. » S’agissait-il là d’une énième provocation, parachevant de manière rhétorique l’entreprise cinématographique de profanation qu’était, aux yeux de ses détracteurs, Totò qui vécut deux fois ? Ou bien la paire palermitaine faisait-elle là état d’une profession de foi sincère ?

Faisons, quant à nous, le choix de prendre Ciprì et Maresco au mot. Et attachons-nous, notamment, au fait que Totò qui vécut deux fois n’a finalement de cesse de sanctifier les plus misérables de ses personnages. Car c’est une forme de pauvreté absolue qu’illustre, somme toute, le trio final de crucifiés. Ce sont en effet trois hommes littéralement privés de tout que les cinéastes siciliens portent en croix au terme du film. Le pull rapiécé et le pantalon élimé, retenu par une cordelette en guise de ceinture, de Paletta disent ainsi aussi bien une misère matérielle extrême que la veste douteuse du simplet christique ou bien encore la bouche quasi exempte de dents de Fefè.  Plus cruel encore, chacun des trois crucifiés présente une "tare" - du moins au regard des normes sociales dominantes - les privant du regard empathique du reste des hommes. Le handicap mental, dont souffrent Paletta et l’anonyme attardé crucifié en sa compagnie, voue ces deux personnages à un mépris social dont la violence est montrée par Daniele Ciprì et Franco Maresco lors de séquences d’une explicite brutalité. Durant le premier acte de Totò qui vécut deux fois, Paletta doit par exemple essuyer des vexations verbales et physiques constantes, allant de l’injure vociférante à la projection sur sa tête d’un seau rempli d’urine et d’excréments encore fumants.

Ainsi mis au ban de l’humanité, Paletta et le simplet doivent de ce fait endurer une forme supplémentaire de misère, quant à elle amoureuse. Ravagés par la frustration, les deux demeurés en sont réduits pour l’un - Paletta - à une masturbation frénétique et chronique, pour l’autre à copuler avec une statue mariale transformée pour l’occasion en un semblant de poupée gonflable... Quant à Fefè, si la vie sensuelle qui lui est prêtée dans la deuxième partie du film s’avère plus satisfaisante, le fait que celle-ci soit homosexuelle lui vaut une réprobation sociale aussi radicale que celle endurée par les deux handicapés. D’un conformisme sexuel total, le monde virilo-centré dépeint par Daniele Ciprì et Franco Maresco se fait le théâtre de toute la gamme de l’homophobie, depuis l’insulte jusqu’à l’agression physique.

Face à cette brutalité, les trois hommes mis en croix n’ont rien à opposer, pas même la parole. Car à la privation - matérielle comme sociale et affective - s’ajoute pour le trio de crucifiés celle, plus ou moins prononcée, du langage. Paletta et l’autre retardé sont purement et simplement muets. L’un et l’autre n’ont à leur disposition, pour exprimer leurs sentiments, qu’un mélange de ricanements alternant avec des grognements, de mimiques grossières et de gestes quasi-animaux. Et si Fefè peut pour sa part parler, son discours se limite le plus souvent à un registre de langage à la fois fruste et ordurier, témoignant d’une autre forme de pauvreté, cette fois-ci lexicale.

Ce sont donc les plus miséreux d’entre les miséreux que Daniele Ciprì et Franco Maresco choisissent de disposer en ce Golgotha sicilien, cadre du plan final de Totò qui vécut deux fois. Ajoutons qu’à l’instar de cette ultime image splendidement filmée - un plan général en contre-plongée, composé aux deux-tiers par un ciel gigantesque, donne des allures  fordiennes (5) à cette scène de supplice - les différentes stations du martyr des trois hommes sont traitées avec un même soin esthétique. Aussi abjectes soient-elles, les humiliations endurées par le trio de réprouvés sont systématiquement photographiées en un noir et blanc superbe. Aux extérieurs diurnes et westerniens, campés dans la campagne sicilienne, répondent des intérieurs nimbés d’ombres et de lumières savamment contrastées, évoquant l’univers graphique du Film Noir hollywoodien. Comme, par exemple, lors des scènes que les réalisateurs consacrent à la cave sordide faisant office de logement à Fefè.

 

Le cadrage, aussi élaboré que le travail sur la lumière, touche pour sa part à une forme de raffinement pictural parfois ouvertement citatif. La représentation de la dernière Cène par Daniele Ciprì et Franco Maresco calque ainsi, ostensiblement, sa composition sur celle qu’en a faite Leonard de Vinci pour le réfectoire de Santa Maria delle Grazie à Milan. Les chefs-d’œuvre de l’histoire de la peinture italienne ne sont, par ailleurs, pas les seuls à nourrir l’univers esthétique du film. La sculpture irrigue pareillement Totò qui vécut deux fois. Tel est notamment le cas lors de l’extraordinaire coït sculptural mettant aux prises une Vierge de plâtre avec le demeuré bientôt crucifié. L’ensemble évoque irrésistiblement L’Extase de Sainte Thérèse du Bernin sous une forme "art brut", dévoilant de manière hardcore l’implicite orgasmique de la fameuse sculpture...

Ainsi formellement magnifiées, les destinées (apparemment) atroces de Paletta, Fefè et de l’idiot sont arrachées peu à peu à une sordidité toute chtonienne (6) pour s’élever vers une majesté d’essence céleste. Magnifiquement portée par une bande originale alternant des emprunts à Bach et à Beethoven, cette ascension atteint son climax lors de la séquence finale : cette dernière érigeant le trio de réprouvés (7) en sauveurs d'une l’humanité (très) égarée... Et en faisant ainsi reposer le sort des hommes sur les épaules crasseuses et contrefaites de leurs misérables héros, Daniele Ciprì et Franco Maresco se montrent in fine d’une fidélité exemplaire au message égalitaire des Évangiles. Après tout, n’y est-il pas écrit : « Père, Seigneur du ciel et de la terre, je proclame ta louange : ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l'as révélé aux tout-petits. Oui, Père, tu l'as voulu ainsi dans ta bonté. » (8) ?

(1) Déclaration d’un membre de la censure italienne reproduite dans le dossier de presse du film édité par E.D.Distribution. Les autres citations, sauf précision, sont elles aussi extraites du même dossier de presse.
(2) Évangile selon Mathieu. 20, 16.
(3) Rappelons que hormis L’Oncle de Brooklyn (1995), on leur doit aussi Le Retour de Cagliostro (Il Ritorno di Cagliostro, 2003) avec dans le rôle principal Robert Englund, le traumatique interprète de Freddy Kruger venu, pour l’occasion, hanter l’étrange univers du tandem Ciprì / Maresco... Sorti sur les écrans français en 2004, Le Retour de Cagliostro demeure, pour l’heure, inédit en DVD en France. Une édition est cependant disponible de l’autre côté des Alpes, mais dans une version strictement italophone. Ajoutons qu’existe, toujours en Italie, une édition DVD d’un des documentaires réalisés par les cinéastes palermitain : Come inguaiammo il cinema italiano. La vera storia di Franco e Ciccio (2004). Consacré au duo comique formé par Franco Franchi et Ciccio Ingrassia - notamment en charge des rôles du chat et du renard dans le Pinocchio (1972) de Luigi Comencini - ce documentaire est accompagné de sous-titres anglais. Indiquons, enfin, que la Cinémathèque de Bologne a édité récemment deux DVD consacrés aux productions télévisuelles de Ciprì et Maresco - Cinico TV Volume Primo et Volume Secondo - mais là encore uniquement en italien.
(4) Il nous a malheureusement été impossible de trouver le nom de l’interprète de ce personnage.
(5) Quant aux influences cinématographiques nourrissant les films de Daniele Ciprì et Franco Maresco, on se permettra de renvoyer à notre chronique sur L’Oncle de Brooklyn.
(6) À l’instar de Fefè initialement tapi dans une cave, Paletta et l’attardé sont d’abord montrés dans des espaces clos, obscurs ou souterrains, les assimilant à des sortes de créatures cavernicoles.
(7) Voilà qui n’est pas sans faire penser à l’interprétation westernienne de la Nativité que fit John Ford - rappelons-le, l’une des sources d’inspiration majeures de Daniele Ciprì et Franco Maresco - avec Le Fils du désert (Three Godfathers, 1948). Un film dans lequel un nouveau-né aux échos christiques est miraculeusement sauvé de la mort par un trio de truands en cavale.
(8) Évangile selon Luc. 10, 21.

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La fiche IMDb du film
Par Pierre Charrel - le 1 juillet 2013