Menu
Critique de film
Le film

Théâtre de Monsieur et Madame Kabal

Analyse et critique

« Une heure et demie pour observer la vie, les événements d'un couple de personnages, sans avoir la prétention de raconter une seule histoire, parce qu'il y en a mille. » C'est ainsi que Walerian Borowczyk présentait son premier long métrage dans La Revue Image et Son (n°207 de juin 1967). Fragments et morceaux, c'est ainsi que le film nous apparaît effectivement de prime abord. Et c'est aussi l'histoire de sa genèse. La réalisation de ce Théâtre s'est en effet étalée sur près de cinq années. C'est au départ un projet de série pour la télévision en treize épisodes produit par Les Cinéastes associés. Le Concert réalisé en 1962 (qui est primé à Annecy) en est le pilote. Une œuvre étrange et dérangeante (cf. le dossier courts métrages) qui détourne la télé du projet. Mais Borowczyk a donné naissance à Monsieur et Madame Kabal et ils n'entendent pas retourner dans les limbes dont ils sont issus. Ils s'imposent au cinéaste, qui va s'échiner pendant des années à réaliser de nouveaux segments jusqu'à aboutir à ce long métrage qui sort en salle en 1967.


On débarque dans le film comme sur une planète inconnue. Tout est étrange et l'on met un peu de temps à saisir les règles qui le régissent. Le film s'affiche comme étant anti-narratif mais il s'avère en fait très construit, minutieusement, savamment. Ainsi, de nombreux éléments sont utilisés encore et encore, enrichissant à chaque fois notre compréhension et le sens général de l’œuvre. Borowczyk les installe, sans explication, et ce n'est que plus tard dans le film que l'on saisit leur rôle, que l'on devine enfin là où le cinéaste voulait nous emmener depuis le début. Le film se bâtit sur des rimes, des refrains, des échos, se construit petit à petit, insidieusement. Cette construction par petites touches pointillistes, on la retrouve également au niveau d'une bande-son qui utilise de nombreux bruitages, détournant ici de manière ironique des thèmes musicaux, utilisant là une voix off qui répète mécaniquement que « la vie est une perpétuelle victoire sur la mort. » Dialogues (rares), sons et ambiances qui détournent et brouillent ce que l'image nous donne à voir mais qui in fine la commentent, l'enrichissent et aident à nous familiariser avec cet univers qui n'est pas sans évoquer Ionesco et Ubu.

Car Kabal est un film cruel et drôle. Borowczyk a travaillé en Pologne comme caricaturiste et il a en lui la précision du détail qui fait mouche, il sait caractériser en quelques traits un personnage, une situation. Mais s'il fait appel à ce savoir-faire, c'est ici pour constamment déjouer nos attentes. S'il pose une situation en quelques images parfaitement senties, c'est ensuite pour déconstruire ce que l'on a cru comprendre, pour nous emmener ailleurs, pour renverser notre vision des choses. Il utilise l'humour de la même manière. « Il n'y a pas de grande différence entre la tragédie et la comédie. On ne sait pas où se trouve la limite » déclarait-il dans La Revue Image et Son (n°207, juin 1967). Le Théâtre de Mr et Mme Kabal est un bel exemple de cette utilisation qu'il fait de l'humour et du burlesque, une utilisation si décalée que le spectateur ne sait jamais vraiment s'il doit rire ou être effrayé. Ce sera également le cas dans Goto où l'absurde le disputera à la vision d'un monde concentrationnaire, ou encore dans Jekyll et les femmes où l'horreur se marie à la farce et au grotesque. Ici, les scènes sont ouvertement comiques mais la violence est constante, violence qui se situe non pas au niveau des images mais dans la vision de ce couple terrible.


Borowczyk - et le titre lui-même en atteste - présente son film comme une pièce de théâtre. Si l'on se balade à la plage, dans des montagnes, dans la maisonnée des Kabal et même dans l'intérieur du corps de Madame, l'action semble toujours se dérouler sur une scène. Borowczyk enferme ainsi son couple dans un lieu unique malgré la multiplication des décors comme pour signifier que l'homme est mis en cage dès sa naissance, que ce soit par la société, les lois, les religions, les institutions ou la morale. Le mariage étant la convergence de tous ces éléments, il n'y a que peu d'échappatoire pour le pauvre Monsieur Kabal. Le voyeurisme peut-être qui lui permet de s'imaginer d'autres vies, d'autres amours ? Il observe ainsi à la longue vue des nymphettes mais rien que le fait que ces visions soient en prises de vues réelles marquent bien l’inaccessibilité de ce rêve, cet autre monde auquel Kabal n'aura jamais accès, lui le petit homme de papier.


L'autre apparition du monde "réel" dans le film, c'est Borowczyk lui-même. On assiste au début à la naissance de Madame Kabal. Plusieurs visages sont refusés, gommés, comme par un auteur qui chercherait son personnage. Une fois la tête trouvée, s'ensuit un travail sur sa tenue, sur ses déplacements, sur le bruit de ses pas... et le personnage de naître ainsi petit à petit sous nos yeux. C'est alors que Borowczyk pénètre dans le film et vient converser avec Mme Kabal. C'est elle qui choisit d'emblée son nom : la créature échappe déjà à son créateur, ou plutôt elle s'invente d'elle-même. Elle s'impose au cinéaste, lui tient tête et essaye même de le violer ! Et c'est sous son action que Borowczyk se transforme soudain en petit Monsieur Kabal. Cette ouverture raconte bien la façon dont le couple du film s'est imposé à Borowczyk, s'est inventé presque à son insu, et pourquoi dès lors il ne pouvait plus que s'acharner pendant cinq ans pour réaliser ce film. Fantasme du créateur qui voit ses personnages prendre vie et s'émanciper.


Borowczyk donne l'impression d'être toujours à la traîne de ses personnages, d'être constamment surpris par eux, ce qui nous ramène au côté totalement imprévisible du film. On pense d'abord qu'il décrit un enfer conjugal avec cette grande perche acariâtre aux seins proéminents engoncés dans une armure d'acier et son mari petit, rondouillet, rêveur et soumis. Le film serait alors une farce sur l'enfer du mariage, socle de la famille et de la civilisation occidentale caricaturé comme une prison. Mais cette mécanique farcesque se grippe très vite. On l'a dit, le mari rêve de femmes voluptueuses. Il en oublie même les missions qui lui sont confiées par sa femme pour lorgner à travers ses jumelles érectiles de jolies demoiselles, mais celles-ci sont toujours surveillées par un vieux bonhomme barbu. Surmoi envahissant ? Projection de la jalousie de Madame Kabal ? Peut-être. Mais si l'on considère qu'il s'agit moins ici de voyeurisme de la part de Monsieur Kabal que de l'espoir de trouver un jour le grand amour, le vrai, le paradigme change. C'est que Borowczyk n'est pas que l'érotomane auquel on le réduit si souvent, c'est avant tout un romantique qui célèbre de film en film la passion et l'amour véritable. Alors Monsieur Kabal est peut-être tenté, mais on peut parier que ce en quoi il croit vraiment, c'est au réveil de l'amour de sa femme.



Car Madame Kabal ne se réduit pas à la mégère que l'on croit. Elle se rêve encore petite fille gentille et innocente. Elle se fait délicate lorsqu'elle berce son monsieur comme un enfant. Elle aussi aspire à l'amour, à la douceur. Mais la société l'en empêche et elle est fascinée par ces images de force, de lutte dont la télé l'abreuve. Des catcheurs, une explosion atomique, autant de spectacles qu'elle applaudit mécaniquement. Son monde se réduit à un enfer mécanisé. Elle se voit comme une roue du système et ne peut accéder à ses véritables désirs. Il lui faut chasser ces papillons bleus qui la prennent tout le temps d'assaut et fabriquer à la chaîne des obus pour les canons. Mais les papillons bleus se font insistants, et souvent elle est à deux doigts de céder à l'appel de l'amour et de la paix. L'amour va-t-il triompher ? Le film nous laisse dans l'expectative. Mais Borowczyk nous a laissé entendre que les murs de ce monde-prison que l'on pensait infranchissables sont en fait lézardés, et qu'il suffirait peut-être qu'un ultime papillon se pose dessus pour qu'il s'écroule enfin.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 24 février 2017