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Critique de film
Le film

Terre sans pardon

(Three Violent People)

Partenariat

L'histoire

La guerre civile vient de se terminer. Le Capitaine Colt Saunders (Charlton Heston) de l’ex-armée confédérée revient dans son Texas natal. Voulant prendre la défense de Lorna Hunter (Anne Baxter), une jeune femme qui vient de lui taper dans l’œil à sa descente de diligence, il se fait assommer par les railleurs Yankees. Lorna le conduit dans une chambre d’hôtel afin qu’il y soit soigné et profite de son évanouissement pour lui subtiliser les 900 dollars qu’il avait en poche. Lorsqu’elle apprend par une vieille connaissance, Ruby LaSalle (Elaine Stritch), tenancière de l’hôtel de la ville, que Saunders est un des ranchers les plus riches de la région, elle retourne le voir espérant le séduire. Sans rien connaître de son passé et sur un coup de tête, Saunders lui propose immédiatement de la prendre pour épouse ; ce qu’elle accepte aussitôt. Les voilà partis pour le ranch Bar S ! En arrivant sur le domaine familial, Colt a la désagréable surprise de voir que la brebis galeuse de la famille, déshéritée par son grand-père, son frère Beauregard (Tom Tryon), est revenu pour réclamer son dû. Se sentant responsable de son infirmité (il lui manque un bras), Colt accepte de vivre à nouveau à ses côtés et de lui octroyer la part qui lui revient. D’autre part, Harrison (Bruce Bennett), l’envoyé corrompu du gouvernement provisoire du Texas, lui demande d’imposantes taxes, espérant secrètement qu’il ne puisse pas s’en acquitter et soit ainsi obligé de vendre son domaine. La situation empire lorsqu’un autre carpetbagger reconnait Lorna ; à partir du moment où Saunders sait que son épouse fut une femme de petite vertu, il la répudie. Mais le régisseur du domaine, le probe Innociencio (Gilbert Roland), qui vient avec succès de gérer le ranch pendant cinq ans, continue à veiller au grain et, avec l’aide de ses cinq fils, va essayer d’arranger les problèmes, y compris les peines de cœur de ses patrons...

Analyse et critique

Quelques semaines après la sortie de Drango (Le Pays de la haine) réalisé par Hall Bartlett, voici à nouveau un western ayant pour toile de fond une période qui a immédiatement suivi la Guerre de Sécession, celle dite de la "reconstruction". Une ère heureusement de courte durée au cours de laquelle, après la mort de Lincoln, un gouvernement provisoire s’est installé et a envoyé des carpetbaggers essayer de s’approprier toutes les terres des ex-Confédérés en pressant ces derniers avec des taxes colossales dont il était quasiment impossible de s’acquitter. Three Violent People est le dernier des six westerns signés par Rudolph Maté. On peut désormais affirmer preuves à l’appui que cet immense chef opérateur n’aura pas spécialement brillé en tant que réalisateur, tout du moins dans le genre ; on se souviendra de lui surtout grâce au film noir. Néanmoins, il ne nous aura pas moins délivré quelques plaisants westerns à commencer par son premier essai, Marqué au fer (Branded) avec Alan Ladd, mais aussi, toujours dans le drame westernien familial et psychologique, peut-être sa plus belle réussite, Le Souffle de la violence (The Violent Men) avec Glenn Ford. Dans le domaine du western fantaisiste, les plutôt bien rythmés Siège de la rivière rouge (Siege at Red River) avec Van Johnson et surtout Années sauvages (The Rawhide Years) avec Tony Curtis, nous auront également grandement divertis. Un cursus finalement pas désagréable si ce n’est mémorable, simplement "gâché" par un western d’aventure sans souffle et totalement raté, Horizons lointains (The Far Horizons), ainsi que par un troisième mélodrame westernien, celui qui nous concerne ici, pas spécialement mauvais mais franchement très moyen, en tout cas sacrément décevant. Charlton Heston, tête d’affiche de ces deux films, n’aura pas vraiment porté chance au cinéaste.

James Edward Grant à l’écriture, Loyal Griggs à la photographie, le couple Néfertiti / Moïse des Dix Commandements de Cecil B. DeMille à nouveau reformé, ainsi que de nombreux éléments dramatiques et historiques à priori très intéressants sur le papier... tout cela n’est malheureusement pas suffisant pour faire de ce Three Violent People (comprenne le titre qui pourra) un mélodrame westernien captivant. Il commençait pourtant plutôt bien, un peu la manière du début d'Autant en emporte le vent avec, au travers de longues séquences très bien dialoguées, la présentation du personnage culotté et haut en couleurs interprété par Anne Baxter et ses relations fougueuses avec Charlton Heston. Le prenant de prime abord pour un parfait pigeon, elle finit par tomber sous son charme (la richesse en faisant néanmoins partie : on ne passe pas de roublarde en chef à amoureuse passionnée en un tournemain). Après un intéressant prologue plantant le décor de cette époque de l’après-Guerre de Sécession, au cours de laquelle les ex-Confédérés furent malmenés par les envoyés sans scrupules du gouvernement provisoire, les vingt minutes suivantes se rapprochent donc plus de la comédie romantique et vaudevillesque que du western. Les scènes qui voient rassemblées Anne Baxter et Elaine Stritch sont même assez jubilatoires, et cela continue de la sorte jusqu’à la fameuse séquence des "dessous" (Charlton Heston prend Anne Baxter par les pieds et la secoue pour voir si son argent volé tombera de sous les jupons de la demoiselle). Malgré une mise en scène paresseuse et impersonnelle ainsi qu’une musique insipide, on se prend à rêver que le film se poursuive aussi plaisamment d’autant que les dialogues sont bien relevés, que les costumes d’Anne Baxter sont un régal pour les yeux tout comme la sublime photographie de Loyal Griggs... Puis, sans que cela ne paraisse crédible une seule seconde, alors qu’il est censé être plein de bon sens et de droiture (« Le Rio Grande dévie son cours, pas un Saunders » dit-on de lui), Colt demande de but en blanc à Lorna de l’épouser alors qu’ils ne se connaissent que depuis cinq minutes ! Plus tard, le revirement subi à l’encontre de sa femme, lorsqu’il vient à apprendre son passé sordide, n’est guère plus convaincant et son personnage devient par la même occasion assez haïssable par sa muflerie, son étroitesse d’esprit et sa bêtise. Mais surtout, dès que l’on passe, avant même la fin du premier tiers, de la comédie au drame, tout devient bien plus conventionnel et sans presque aucune surprise.

En effet, dès que le couple arrive dans le domaine familial de Colt, le film change de ton mais n’arrive presque jamais plus à décoller ; un comble pour un mélodrame qui semblait vouloir prendre la direction d’un film comme Duel au soleil de King Vidor. Mais là où ce dernier devenait génial par son outrance et sa démesure, le film de Maté s'avère totalement dépourvu de l’un comme de l’autre. Un mélodrame sans la moindre emphase ou forte sensibilité pourrait en quelque sorte être considéré comme une comédie sans humour ; dans de tels cas de figure, le résultat n'est que rarement attrayant ! On imagine ce qu'une telle histoire aurait pu donner sous la houlette de Michael Curtiz, au début pressenti pour réaliser le film. Ici, que ce soient les relations entre Colt et son frère manchot, celles se faisant jour entre ce dernier et Lorna, ou encore le banal conflit entre ranchers et carpetbaggers, rien ne sort de l’ordinaire, ou alors rien n’est suffisamment approfondi pour que ces différents éléments de l’intrigue continuent à nous tenir en haleine. Et à ce niveau, la faute n’en incombe plus seulement à la mise en scène cotonneuse de Rudolph Maté car il s’agit également bel et bien d’un problème d’écriture. James Edward Grant a-t-il eu la mainmise totale sur son scénario ? Il semblerait que non et que, s’il reste le seul scénariste crédité au générique, il aurait été "aidé" par deux autres personnes. L’impression qui en ressort est que les auteurs n’ont pas tous été sur la même longueur d’onde concernant l’avancée de l’intrigue ou le ton à donner à leur histoire. Car même les retournements de situations ou coups de théâtres paraissent factices et (ou) trop rapides, voire peu crédibles ni convaincants. Tout comme le personnage interprété par un Gilbert Roland sous-employé, celui du contremaitre fidèle qui ne s’exprime que rarement sans un lyrisme souvent plus niaiseux que poétique, ce qui ressort encore plus lorsqu’il est entouré de ses cinq fils aux sourires de godiches. « Ma belle dame, maintenant que vous êtes parmi nous, le soleil se lèvera chaque matin sur les pentes verdoyantes de la Cordillère. L’herbe sera plus verte, le grain poussera plus vite, et la lune montante repeindra les montagnes d'argent grâce à votre présence. C'est pourquoi Senora, nous vous souhaitons bienvenue au ranch BAR S, ainsi que dans nos cœurs » déclamera Innocencio pour accueillir sa nouvelle patronne. Gilbert Roland aura le même style de phrases ampoulées à débiter lorsqu’il devra expliquer l’amour à l’un de ses fils ; autant dire que l’on passe parfois très près du ridicule. Heureusement que Gilbert Roland est un comédien chevronné (inoubliable par exemple dans La Dame et le toréador de Budd Boetticher), et que dans sa bouche de tels discours arrivent néanmoins - tout juste - à passer. Dommage qu’il ait été rendu aussi irritant car autrement son personnage était très attachant, symbole de l’amitié indéfectible, du bon sens et de la raison.

Le reste de la distribution est composé d"une Anne Baxter que l’on aura rarement vue aussi belle (merci également à Edith Head pour la multiplicité de ses splendides costumes), d'un Charlton Heston à nouveau dans la peau d'un macho et d'un mufle (personnage qui ressemble d’ailleurs beaucoup à celui qu’il tenait dans l’étonnant The Naked Jungle de Byron Haskin), d'un Tom Tryon qui se sort plutôt bien d’un protagoniste infirme écrit à la truelle, et de deux seconds rôles plutôt convaincants du côté des vils envoyés du gouvernement : Bruce Bennett et surtout Forrest Tucker qui était déjà le partenaire de Charlton Heston dans le plaisant Pony Express de Jerry Hopper. Si l’ensemble, presque jamais ennuyeux, nous aura néanmoins paru trop convenu et un peu lourd faute à un script et à une mise en scène peu inspirés, plastiquement le film est néanmoins un régal pour les yeux grâce à l’alchimie qui s’opère entre le travail de Loyal Griggs (Shane), le Technicolor et la Vistavision. Parmi les points positifs, on trouve aussi une très belle séquence initiée par Anne Baxter, lorsque celle-ci, sur le point de quitter le foyer familial en laissant son nouveau-né à son mari, lui tient un beau discours sur le droit à l’erreur : « When you're raising the boy, try to remember something. The people aren't perfect. They make mistakes. And when they do, they suffer, they pay. So when he makes his mistakes, try to find it in you to forgive him. » Et enfin, le duel final entre Charlton Heston et Tom Tryon bénéficie d’une idée intéressante pour entretenir le suspense : une bouteille d’alcool est retournée ouverte sur la table et les deux adversaires doivent dégainer une fois le récipient complètement vide. Pour résumer, un début assez jubilatoire, quelques bonnes idées, une photographie splendide et un casting correct pour un résultat certes pas déshonorant mais dans l'ensemble bâclé et assez insipide.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 27 septembre 2013