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Critique de film
Le film

Sourires d'une nuit d'été

(Sommarnattens leende)

Partenariat

L'histoire

Des vertus d’une réunion à la campagne, qui sous l’effet d’un breuvage magique et de la détermination de deux femmes, réajuste époux, amis et amants tels qu’ils devraient être...

Analyse et critique

En cette mi-décennie des années 50, Bergman ne la mène pas large. Fauché comme les blés, privé de reconnaissance critique et publique, il vit en cinéaste galérien que le sort s’acharne à faire douter de sa vocation. Cette passe difficile de son existence ne se voit rehaussée que par son idylle avec Bibi Andersson. Lui qui par la suite compensera par une œuvre à succès ses difficultés à s’accomplir dans le privé trouve ici au contraire un réconfort dans son couple contre les aléas d’une carrière en difficulté. D’une façon étonnamment volontariste, il décide de faire de cette satisfaction érotique son rempart esthétique face à la morosité. Contre la dépression, des pensées suicidaires qui affleurent, il fait le pari d’écrire une comédie de manières.

Inspirée du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare et de La Ronde d’Edmond Rostand, il signe un script coquin et sophistiqué, ode au libertinage dans la veine joyeuse de Max Ophuls. Il y convie ses comédiennes et comédiens fétiches : Eva Dahlbeck, celle qu’il qualifie d’ « icône de la féminité triomphante » dans ses films, Harriet Anderson, ancienne chanteuse de cabaret qu’il considère contre les théâtreux comme la meilleure actrice de Suède, Gunnar Björnstrand, l’ami, celui qui par son éducation protestante est le plus à même de comprendre celle du cinéaste. La Svensk Filmindustri fait poliment comprendre au metteur en scène que si le film ne rentre pas dans ses frais elle se verra obligée de se passer de ses services. Il le tourne comme son dernier, dans un esprit de fête et de réunion. La suite est connue : couronné à Cannes d’un Grand Prix (ce que, selon la légende, Bergman apprendra par la feuille de choux qu’il lisait aux W-C, empruntant ses économies à sa copine pour faire le trajet jusqu’au festival où recevoir son prix), le film marque le début d’un plébiscite international qui ne se démentira pas. Petit mais authentique chef-d’œuvre, Sourires d’une nuit d’été compte parmi les œuvres les plus euphorisantes du cinéaste. En terme de comédie l’exception qui confirme la règle chez celui qui, à son grand dam au vu de l’estime qu’il portait au genre, ne s’y illustrera pas souvent à son meilleur.

Dans une petite bourgade suédoise au tournant du siècle passé, Fredrik Egerman (Gunnar Björnstrand), avocat divorcé de sa première épouse, la bien nommée Désirée (Eva Dahlbeck), actrice de théâtre entrant de façon resplendissante dans la force de l’âge, vit dans sa demeure un second mariage avec la jeune Anne (Ulla Jacobson) tout en y logeant son fils d’un premier lit, aspirant pasteur luthérien. Celui-ci, être anxieux et plein de révolte vis-à-vis de son père qu’il considère comme un indolent, réprime velléités musiciennes et attirance pour la femme de son géniteur. Celle-ci, quant à elle, mariée à l’âge de 16 ans, par pitié dit-elle pour cet homme abandonné, ne s’est en deux ans de mariage jamais offerte à lui et demeure vierge, ce que respecte son mari. La maison compte encore la présence de Petra (Harriet Anderson), domestique aux mœurs légères.


A l’occasion d’une représentation (où son ex-femme, jouant encore les jeunes premières, lui lance dans le public quelques vérités par le biais d’un texte anonymement récité), Fredrik reprend contact avec cet ancien amour, renouant une amitié qui a survécu à la rupture (elle est, dit-il, la seule amie qu’il ait jamais eue). Ce couple encore platonique est surpris par l’amant de Désirée, le Comte Magnus Malcom (Jarl Kulle). Officier violent et jaloux, il fait chasser l’intrus en robe de chambre et utilise son épouse, assujettie à ses vœux et caprices, pour se répandre en médisances sur cet avocat de petite ville. Désirée se confronte à cette rivale et toutes deux se rangent à l’évidence, que le même homme les manipule et les fait souffrir. Elles élaborent un stratagème (dont Woody Allen se souviendra pour Comédie érotique d’une nuit d’été) : rendez-vous est donné à tout ce petit monde dans la demeure de campagne de la mère de Désirée, une riche aristocrate du patelin, pour un repas où les vertus combinées du charme et du vin de la région sauront redonner à chacun son ou sa véritable promise.


Bo Widerberg, qui s’en prendra au début des années 60 dans une tribune demeurée célèbre au leadership écrasant d'Ingmar Bergman sur la production suédoise d’alors, insistera sur la part oppressive de ces marivaudages jeune siècle dans Elvira Madigan. Il n’est pas certain que son aîné en ait été aussi dupe que sa discrétion sur la question ne l’a laissé croire. En témoigne entre autres la réponse féminine qu’il fait rétorquer à une question de mâle (comment peut-on aimer un homme ?) : « Les vues d’une femme en la matière sont souvent d’ordre esthétique. Mais on peut toujours éteindre la lumière. » Face à un deuxième sexe résolu, les partenaires masculins exhibent ici un catalogue exhaustif de lâchetés, mufleries, platitudes. A tel point qu’on finit par se demander en effet ce que les épouses ont pu trouver à leurs maris. Sourires d’une nuit d’été porte en lui cette indécidabilité, ce soupçon de conservatisme à la fois bien et mal placé, qui caractérise la comédie de remariage, ce genre américain dont The Philadelphia Story serait un parangon. (1)

Tout l’enjeu ici est non pas pour un homme et une femme de se trouver (cet instant de la rencontre, où deux êtres lisent en l’un et en l’autre comme dans une eau claire et qui, de fait, n’a jamais beaucoup intéressé Bergman) mais de se retrouver. De se marier de nouveau, où plutôt de se marier vraiment, dans un pacte où il ne s’agit plus de tenir l’attachement de l’autre comme acquis, mais comme à regagner sans cesse. Ce modèle typique du cinéma américain classique (et où il s’agit, comme le voient bien ses détracteurs les plus à gauche, de redonner son consentement à une société donnée) trouve ses origines en partie chez Shakespeare (Ibsen en serait un autre ancêtre), dans Le Conte d’hiver pour une part, Le Songe d’une nuit d’été pour une autre. C’est à la fois chez cet illustre dramaturge et dans son transfuge américain que le cinéaste puise motifs et inspirations (retraite campagnarde en premier lieu, de façon secondaire mais tout sauf anecdotique : chez la mère de Désirée, rangée du côté des désirs de sa fille).


On compte donc quatre couples, deux glissant vers la lourdeur (le fils et la jeune épouse se retrouvant autour d’un sentiment tragique, le comte militaire et son épouse que fascine à son corps défendant la rigueur de son mari mais à qui répugne son hypocrisie), deux dont la légèreté est ou acquise (Petra et son valet de ferme) ou à conquérir (l’actrice lentement vieillissante à qui l’avocat devra prouver qu’il n’est pas fatalement ennuyeux). C’est ce dernier couple qui, fondamentalement, intéresse Bergman (le plus jeune servant de repoussoir à un idéalisme qu’il réfute en lui). Fredrik et Désirée ont vécu, ont souffert - se sont faits souffrir. Ils ont découvert l’un par l’autre ce qu’Anne et Henrik n’acceptent pas encore : la souffrance est inutile. C’est leur lot d’affliction qui est ici justification de la légèreté. Contre les passions tristes, Bergman prend le parti de rire de tout (y compris des suicides ratés). Fredrik, lui, à son insu préoccupé de respectabilité s’arrête à mi-chemin - le sourire ironique. Las, c’est en vertu de ce blocage même qu’il se bouffonise. A petite dose même, l’esprit de sérieux est toujours de trop. Les pantoufles et le bonnet de nuit (la pipe, à la rigueur) sont les premiers ennemis de ce cinéma s’adressant à ceux qui croient à la joie plus qu’au bonheur. L’égalité conjugale auquel aspire le remariage implique cette étape immanquable : la ridiculisation de l’époux qui, ici plus qu’à son tour, se retrouve traîné de flaques en tuiles.

La part joyeuse du rapport de Bergman au couple tourne autour de cet enjeu : comment retrouver la fête ? Programme on ne peut plus sérieux à sa manière et qui s’autorise, non seulement l’invention (une scène de comédie musicale s’invite sur le trajet), mais la ruse (les hommes croient choisir quand ils sont choisis), l’envoûtement (les vertus magiques du cépage local) et les croche-pieds (l’humiliation passagère des rabat-joie). Soit un rapport à la mise en scène pas moins tordu que dans ses films "torturés"... On peut même trouver ceux-ci plus francs dans leur façon de ne pas contourner ce qui fâche, tout en écrasant moins les plus faibles (puisque prenant cette fois leur parti). Chez Bergman, en groupe il s’agit toujours de communier autour d’une coupe. Celle-ci peut être amère (la cène des Communiants), raréfiée jusqu’à l’anémie (le partage de l’eau sur la barque dans La Honte), ou grisante jusqu’à la querelle (ici le fils qui, enfin, envoie franchement balader la coterie au souper). Desplechin, dans Un conte de Noël, s’en souviendra : il n’y a partage que si prendre part au repas peut être refusé.

Indécidabilité de Bergman, encore : le bon sens aisé et paysan ont certes raison contre le jeune idéaliste... mais de ses chutes ridicules il pourrait tirer une leçon que son bon bourgeois de père, notable un peu morne, n’est pas en mesure de deviner quand il dénie tout fondement aux jérémiades du fils - et qui derrière les imprécations luthériennes pourraient revenir à ce que disait Nizan : « On ne me fera pas croire que 20 ans est le plus bel âge. » Ce qu’apprendra cette âme en peine, cachant l’esseulement sous le rigorisme et incapable encore de l’acte qui seul le sauverait de lui-même (se déclarer à l’aimée), c’est que si rien n’est acquis, tout se donne à qui a déjà chuté (c’est sa pendaison foireuse qui active le sortir du lit d’Anne). Fredrik au fond est un centre vide, un homme sans qualités, le cœur de Bergman palpite ou avec ceux qui tiennent coûte que coûte (la droiture, le port de gorge altier de Désirée) ou avec ceux qui chutant sans cesse, finissent par chuter à leur avantage (Henrik). A l’opposé du spectre, tenir et chuter se rejoignent, en cela qu’il s’agit de part et d’autre d’obtenir par son attitude ce que vraiment on désire. Deux méthodes, deux stratégies (chez Bergman, le plaisir est une guerre) visant la même fin légitime : obtenir ce que l’on veut. A condition de le savoir (ce qui déjà n’est pas gagné). A l’exact milieu de ces deux vindictes, Petra et son compagnon bonhomme, se roulant dans l’herbe sous un moulin dont on ne réinvente pas la roue. Si en matière de désirs celle-ci tourne en régularité, l’amour, lui, toujours, est à redécouvrir.


(1) Stanley Cavell pose dans son travail de façon exhaustive les caractéristiques de ce genre classique et ses liens, d’une part au transcendantalisme américain (et l’idée de la démocratie qu’il porte), de l’autre à une tradition européenne dont Shakespeare est un terreau majeur. Il va de soi que la disparition pure et simple du genre (ou sa renaissance sous la forme bâtarde de la bromance, où il s’agit d’être ami à nouveau) dit quelque chose de ce qui a changé, et dans le rapport au couple et dans le consentement à ses institutions.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : CARLOTTA
DATE DE SORTIE : 5 MARS 2014

EN COPIE NUMERIQUE RESTAUREE

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La fiche IMDb du film
Par Jean-Gavril Sluka - le 5 mars 2014