Menu
Critique de film
Le film

Sonate d'automne

(Höstsonaten)

L'histoire

Suite à une lettre affectueuse de sa fille Eva (Liv Ullmann), Charlotte Andergast (Ingrid Bergman), l’une des meilleures pianistes mondiales, veuve d’un second mariage depuis peu, rompt sept années de distance remplies de tournées et d'enregistrements pour une visite chez celle-ci. Elle découvre à son arrivée que l’autre fille qu’elle avait placée en institution réside chez cette sœur mariée à un pasteur. Les retrouvailles étaient chaleureuses, mais le ton change vite.

Analyse et critique

Marquées par un exil forcé pour accusation de fraude fiscale, les années 1970 furent une décennie ardue pour Ingmar Bergman qui, au faîte à ses propres yeux de sa créativité artistique, dut combiner avec des structures auxquelles il était peu accoutumé à l’étranger. Homme de troupe (aimant à répéter goguenard que « la Suède n’est pas si grande » quand on lui demandait pourquoi il s’entourait toujours des mêmes acteurs), son cinéma reposait jusqu’alors sur une grande confiance accordée à de fidèles collaborateurs, qu’il côtoyait non seulement sur les plateaux mais pour beaucoup d’entre eux sur les planches de théâtre. Il sort mécontent de sa première expérience internationale (L’Oeuf du serpent, ambitieuse fresque pour Dino de Laurentiis à la fois ratée dans l’ensemble et fascinante dans les détails) et décide pour son prochain projet de s’approcher au plus près de conditions de tournage suédoises. Il retourne au genre qui a fait son succès, le psychodrame de chambre, tourne dans sa langue maternelle, dans un pays voisin (la Norvège), en compagnie de la fidèle Liv Ullmann. En bénéficiant toutefois de capitaux supérieurs (le film étant plus directement pensé pour une carrière internationale que ses expérimentations des années 1960) et avec un argument commercial de poids : la rencontre au sommet du plus grand cinéaste suédois et de la plus fameuse actrice issue du pays, Ingrid Bergman (aucun lien de parenté proche).

Il se déclarera insatisfait du résultat, s’accusant d’avoir « fait du Bergman » en prenant trop en compte les attentes de sa base de fidèles. Liv Ullmann propose une autre raison de ce désaveu : sa mauvaise entente avec son actrice principale. Muse de Hitchcock, épouse de Rossellini, Ingrid Bergman a tâté du grand maître et entend tenir tête à celui-ci. Elle n’aime pas la vision qu’a son metteur en scène de son personnage de mère peu aimante et le fait savoir. Elle n’a pas le droit de modifier son texte ? Qu’à cela ne tienne, elle fera passer par son interprétation la liberté qu’elle compte prendre par rapport à celui-ci. A l’image de ce plan où implorant pardon à sa fille, son visage fait passer toute la colère inverse, celle d’une femme portant pour toutes les autres ce poids d’avoir toujours à s’excuser pour ce qu’on ne reprocherait pas à un homme (faire passer sa carrière avant ses enfants). Cette actrice de composition renverse les hiérarchies établies dans la cour entourant le cinéaste et fait de cette collaboration aussi conflictuelle que fructueuse le témoignage d’un moment aigu de la libération des femmes. Précieux documents sur l’évolution des mentalités, les films de Bergman de l’époque tirent leur force de la confrontation aux aléas, de leur sortie exigée de sa zone de confort.

D’emblée, Sonate d’automne accumule les signes du "Bergman-film" : générique déconstruit (les crédits finaux défilent en ouverture), discours-caméras, inserts stylisés de souvenirs... De part en part, le cinéaste rompt la continuité dans une manière typique pour se concentrer sur les instants de vérité que sa caméra traque. En ayant atteint une telle assurance que cette fragmentation perpétuelle donne l’illusion d’une complète fluidité. Le tout au service d’une histoire simple, banale même : le retour, après sept ans d’absence, d’une mère pianiste virtuose, veuve digne d’un second mariage, dans le presbytère où vit sa fille, en compagnie de son pasteur d’époux et (ce qu’elle ignore en arrivant) de son autre fille handicapée mentalement, sortie d’hôpital par sa sœur.


Passée la chaleur des retrouvailles, les rancœurs font vite surface et la nuit tourne à la confrontation entre une mère et sa fille adulte, qui a tu trop longtemps le ressentiment qu’elle nourrit par rapport à une aînée plus brillante qu’elle, plus séduisante, plus libre. Les griefs s’ajoutant un à un : l’abandon de son mari pour un autre amant, l’arrêt momentané de sa carrière prétendument pour ses enfants mais en raison de problèmes de santé en réalité, un second départ en compagnie d’un compagnon dont sa sœur était éprise avant la dégradation irréversible de son état, un avortement imposé à Eva, le petit-fils qu’elle n’a jamais connu et qui est mort à quatre ans, dont sa fille n’a jamais fait le deuil (elle croit envers et contre tout que sa présence l’accompagne encore). Les chefs d’accusation s’accumulent, la mère comprenant peu à peu dans quel traquenard elle a mis les pieds. Son visage s’effrite, se décompose, alors que celui du vilain petit canard déversant sa bile et son aigreur retrouve paradoxalement forme humaine en abandonnant les sourires faux, les courbettes polies et la soumission servile. Eva sortira plus humaine de la nuit, mais pas plus heureuse - et devant composer désormais avec la haine qu’elle n’aura plus su taire. Charlotte repartira chassée - plus seule encore, de cette solitude dont elle a toute sa vie payé sa brillance.

Sonate d’automne montre la domination progressive d’une femme forte par la faiblesse d’une enfant fêlée, de l’indépendance d’esprit par la pleurnicherie (il doit bien y avoir un âge auquel on ne gagne plus grand-chose à en vouloir à ses parents). Bergman met assurément de lui dans le personnage de Charlotte (tel ce rituel contre l’insomnie des petits biscuits, de l’eau minérale et d’un polar de poche). Son film devient un aveu détourné de ce que le talent peut avoir d’écrasant pour les proches, le génie d’ombrageux pour ceux qui viennent ensuite. Il y a ici une réalité tangible au conflit des générations, une part politique même (la culpabilité de la mère d’avoir eu son moment de gloire en 34 à Linz), accentuée par un effet de déclassement (ses millions à Zurich, ses tournées à travers le monde, face au train de vie modeste et retiré de sa fille). Il place son face-à-face dans le milieu de la musique pure qui, généralement à son insu, compte parmi les plus excluants qui soient. S’affrontant autour des Préludes de Chopin, la mère renvoie par son interprétation tenue, presque dissonante, les trémolos de sa fille à un sentimentalisme pathétique. Son jeu est à l’évidence supérieur... mais la démonstration n’en semblait pas nécessairement utile. Il faut pour sa distinction qu’elle se soit opposée au pathos de l’interprétation attendue. Bergman voit bien qu’une certaine idée de la classe « never explain, never complain » a contribué à produire des incapables affectifs qui, en réaction à leur éducation, se sont enfermés dans une victimisation et un dilettantisme pas moins convenus.


Quoi qu’elle fasse, Charlotte sera coupable d’être meilleure, pas à sa place (son foyer), hors de son rang (l’amour d’une mère compris comme sa présence inconditionnelle). Sonate d’automne est une charge féroce contre la fable de l’instinct maternel (le résumé que la mère fait de ses accouchements sonne de façon peut-être plus déstabilisante encore à une époque où se reforme un familialisme étouffant), couplée comme son titre l’indique à un regard sur l’épreuve du vieillissement. Charlotte arrive à l’âge où on fait les comptes pour de bon - et où le succès récolté commence à compter pour moins que l’estime perdue de sa fille. A coup de regards humides et de moues réprobatrices, l’ordre prend sa revanche... avec un à-propos d’autant plus pernicieux qu’elle n’a plus pour se soutenir le mari décédé.

Il y aura eu une grande oubliée cette nuit autour de cette sonate à deux voix : Helena, la sœur malade qui, alors qu’elle invoquée comme coup de grâce, souffre à l’étage dans l’indifférence. C’est l’époux d’Eva, qui pourtant n’a pas de lien du sang à cette affligée, qui est seul ici à s’en occuper sans arrière-pensée (mettre sa mère mal à l’aise ou au contraire donner le change sans ciller). Par cette humanité simple, cette acceptation sans condition ni grand espoir de réussite (il n’arrive, malgré sa sollicitude, pas à la calmer), se maintient l’espoir, même impuissant, d’une famille à construire, d’un lien à élire - la fraternité contre la fratrie. Il aura fallu que la réconciliation ne soit pas obligatoire (après sept ans de silence, une mère et une fille se détesteront pour de bon) pour qu’elle puisse en principe être choisie. Il faut en finir avec le mythe d’un Bergman "misanthrope", pessimiste pour le plaisir de détruire. Ce n’est pas lui qui nous blesse, ce sont nos blessures qui devant les siennes se rappellent à nous. Les rouges de Sven Nykvist, l’éclat d’un regard fâché à mort, la fébrilité des actrices, en nous prenant par la main, nous mènent au cœur douloureux du désamour et nous consolent sans condition. Ce cinéma-là, le plus précieux de tous, en nous renvoyant à la face notre fausseté et nos conventions arrangeantes, nous rend moins inconscients de notre arrogance, de notre dureté, de notre mollesse aussi. Moins indifférents, surtout. Plus humains, ce qu’on n’est jamais trop chez ce libérateur exigeant.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : CARLOTTA
DATE DE SORTIE : 5 MARS 2014

EN COPIE NUMERIQUE RESTAUREE

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Jean-Gavril Sluka - le 3 mars 2014