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Critique de film
Le film

Schizophrenia

(Angst)

L'histoire

Autriche : début des années 1980. Un homme, dont on ne connaîtra jamais le nom, est libéré de prison après avoir purgé une longue peine pour meurtre. Errant dans la ville, il retrouve le monde avec une seule idée en tête : tuer à nouveau… Inspiré d’un fait-divers réellement advenu, Schizophrenia s’en veut  la relecture fictive et néanmoins traumatique...

Analyse et critique

L’éprouvante et saisissante expérience filmique qu’est Schizophrenia s’ouvre par un plan aux allures pourtant idylliques. La caméra capte alors des cieux céruléens, à peine entachés de quelques nuages, sous lesquels se dessine au loin un horizon montagneux. À l’avant de celui-ci se profile une petite cité où le rouge brique des toitures répond joliment au jaune presque vif des façades d’immeubles. Cette première image, celle d’une cité typiquement autrichienne sur fond alpin, n’aurait pas déparé La Mélodie du bonheur (1965) tant ce plan semble faire écho aux visions panoramiques de Salzburg qu’y déployait Robert Wise. Mais aucun thème de Rodgers et Hammerstein - et sa promesse lyrique de bonheur - ne vient accompagner ces premiers instants de Schizophrenia. Dénuée de musique, la bande-son est alors uniquement formée par des sons d’ambiance : le souffle du vent et, plus mystérieusement, le bruit fait par de l’eau gouttant mécaniquement sur une surface que l’on imagine dure...

L’objectif ne s’attache en outre qu’un bref moment à la vue canonique de cette ville anonyme de l’Autriche provinciale. La caméra, installée sur une grue, opère en effet un lent travelling vers le bas. À la vaste étendue formée par le ciel des Alpes succède celle, strictement bornée, d’une façade dont s’approche bientôt la caméra. Le bâtiment ainsi montré se révèle être une prison. Puis, continuant à rétrécir l’espace filmé, la caméra va finalement se porter sur une fenêtre lourdement barrée. La sensation de claustration progressivement sécrétée par ce plan-séquence inaugural est immédiatement confirmée - plus encore : aggravée - par la scène suivante. Passant de l’autre côté des barreaux, la caméra filme maintenant un homme (1) dans la solitude d’une cellule étroite, dont la forme évoque confusément celle d’un cercueil. Le personnage, bientôt photographié en gros plan, semble se livrer à la plus pacifique des activités : il mange sa soupe. Mais la bande-son se modifie : aux bruits ambiants succède une voix - celle de l’homme - énonçant un monologue d’emblée terrifiant. Il y est question de violences, d’un meurtre déjà commis, du plaisir pris à ceux-ci… et du désir taraudant de recommencer dès la liberté recouvrée !

Il est alors encore temps pour le spectateur de se détourner des dérangeantes contrées dans lesquelles s’apprête à le faire pénétrer Schizophrenia. Mais le peut-il vraiment ? N’est-il pas déjà pris au piège par la réalisation de Gerald Kargl ? Une mise en scène qui, à l’instar des premières minutes que nous venons d’évoquer, n’aura par la suite de cesse de coller au plus près du psychopathe de Schizophrenia, contraignant le spectateur à porter un regard frontal tant sur les manifestations extrêmes d’une folie criminelle que sur les dysfonctionnements formant le méphitique terreau. Car tels sont les deux objectifs majeurs de Schizophrenia, véritable descente aux enfers cinématographiques : montrer la démence homicide de la manière la plus crue, d’une part, tout en allant, par ailleurs, au plus profond des fractures psychiques l’ayant engendrée.

Concernant la première de ces deux lignes directrices, Schizophrenia fait appel à une violence graphique d’autant plus impressionnante qu’elle s’exprime dans la durée. C’est en effet en temps réel que Gerald Kargl choisit de montrer chacun des trois assassinats commis par le psychopathe : l’un consistant en une noyade, le deuxième prenant la forme d’une strangulation tandis que le dernier d’entre eux est commis à l’arme blanche. Puisant peut-être son inspiration dans les représentations très véristes d’homicides que fit Alfred Hitchcock dans certaines de ses œuvres tardives (2) - Le Rideau déchiré (1966) et Frenzy (1972) - Schizophrenia dépeint des meurtres particulièrement longs : parce que quelques-uns des personnages agressés résistent désespérément à leur attaquant, entraînant celui-ci dans des corps-à-corps désordonnés et maladroits ; parce que, une fois que le tueur a pris l’ascendant sur ses victimes, celles-ci n’exhalent leur dernier souffle qu’au terme d’un lent processus d’extinction de la vie, cette dernière tentant de se maintenir à tout prix. Ainsi déjà passablement dérangeantes, ces mises à mort se doublent en outre de "circonstances aggravantes", selon la formule pénale, dont Gerald Kargl n’épargne aucun des détails. Prenons cependant le parti de les taire dans cette chronique, laissant le soin à ceux qui feront le choix de visionner Schizophrenia de s’y confronter par eux-mêmes...

Précisons cependant que la restitution de la folie destructrice du personnage ne se réduit pas à la seule monstration "hardcore" de son triple meurtre. Ce dernier n’intervient en réalité que pendant la seconde moitié du film. Et il est précédé d’un premier segment exempt de violence physique, pendant lequel la réalisation s’attache uniquement à donner à voir le rapport dysfonctionnant qu’un dangereux maniaque entretient avec le monde. L’entreprise s’appuie notamment sur une représentation systématiquement instable des espaces traversés par le psychopathe. Pour ce faire, le chef-opérateur Zbigniew Rybczynski privilégie une caméra extrêmement mobile, souvent montée sur grue à l’image de la première séquence, capable en une même séquence de s’élever de plusieurs mètres dans le ciel puis de retomber vers le sol, dessinant une topographie étrange où la limite entre les éléments aérien et terrestre semblent abolie. Une fois la caméra revenue au sol, elle peut être alors fixée au corps même de l’interprète principal par le biais d’un harnais. L’image ainsi composée, dans laquelle le visage du psychopathe constitue l’unique élément fixe tandis que le décor alentour tangue à en devenir flou, dit tout aussi exemplairement l’instabilité constitutive de l’univers malade dont le personnage est prisonnier. Le montage vient renforcer, par ailleurs, le caractère improbable de l’environnement mis en scène. Zbigniew Rybczynski - également monteur du film - n’hésite pas en effet à pratiquer volontairement de faux raccords, empêchant le spectateur de déterminer clairement dans quelle direction - vers l’avant du décor ? ou vers l’arrière de celui-ci ? - le personnage se déplace.

Égarant son spectateur dans un univers visuel consciemment désordonné, lui offrant ainsi la troublante possibilité d’adopter le point de vue d’un maniaque, Schizophrenia n’en fait pas pour autant l’impasse sur l’origine de la démence qu’il évoque. Le monologue du personnage principal joue en la matière un rôle essentiel, insistant sur le poids d’un passé familial traumatique dans son devenir psychotique. Et le film travaille alors un matériau scénaristique faisant immanquablement écho à l’univers d’un autre cinéaste autrichien : Michael Haneke. Tout comme ce dernier le faisait dans, entre autres, Le Ruban Blanc (2009), Schizophrenia dépeint la famille comme un milieu potentiellement hautement pathogène, théâtre de violences s’exerçant sous le couvert de l’autorité parentale, susceptibles d’engendrer des monstres psychiques. De terrifiants rejetons qui en viendront ensuite à se retourner contre cette même structure familiale. C’est en effet les trois membres d’une même famille que massacre le tueur de Schizophrenia, après s’être introduit dans la demeure cossue abritant ses victimes, suivant en cela une trajectoire criminelle qui n’est pas sans rappeler celle du duo de jeunes bourreaux, Paul et Peter, dans Funny Games (1997).

Telle l’œuvre la plus polémique de Michael Haneke, c’est donc une expérimentation filmique certainement rude que propose Gerald Kargl avec Schizophrenia. Sa mise en scène, magistralement maîtrisée, s’empare proprement du spectateur, l’entraînant inexorablement dans ce voyage au bout de la folie sans jamais lui laisser le temps de reprendre son souffle. Et ce n’est qu’à un public averti, selon la formule consacrée, que l’on réservera cette très sombre odyssée cinématographique. Les amateurs d’un cinéma aussi extrême par sa forme que son contenu y trouveront, à n’en pas douter, leur compte. Quant aux autres, gageons que nous leur avons proposé suffisamment d’éléments pour déterminer s’ils veulent, ou non, tenter cette radicale expérience...


(1) Il est campé par Erwin Leder, qui avait connu la célébrité deux ans auparavant en jouant dans Das Boot de Wolfgang Petersen. L’acteur prête son visage anguleux et saisissant - qui n’aurait pas déparé sur une toile d’Egon Schiele - au psychopathe. Quant à la voix de ce personnage, que l’on entend en off, elle appartient  à un autre comédien : Robert Hunger-Bühler. On a pu le voir dans le récent Tue-moi (2012) d’Emily Atef.
(2) C’est notamment ce que suggère Gaspar Noé dans l’un des suppléments proposé par Carlotta. Pareil choix de mise en scène fait aussi écho à la représentation, quant à elle postérieure, des assassinats dans Elephant (1989). L’univers visuel du Britannique Alan Clarke évoque, en outre, celui de Schizophrenia, par sa photographie aux dominantes grises, donnant à voir une Irlande ou une Angleterre aussi terne et déprimante que l’Autriche campée par Gerald Kargl.

En savoir plus

La fiche IMDb du film

La fiche du film - Carlotta

Par Pierre Charrel - le 3 juillet 2012