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Critique de film
Le film

Récit d'un propriétaire

(Nagaya shinshiroku)

L'histoire

Dans le Japon de l’immédiat après-guerre, un petit garçon est trouvé dans les quartiers pauvres de Tokyo. Les gens du quartier ne veulent pas s’en encombrer et, après tirage au sort, décident de le confier à une veuve cinquantenaire acariâtre (Choko Iida) qui le recueille bon gré mal gré. Elle cherche tout d’abord à s’en débarrasser mais finit par s’y attacher. Un jour, le père réapparait…


Analyse et critique

Une petite musique unique, immédiatement reconnaissable, à la fois ‘guillerette’ et triste, mélancolique et apaisante… dépouillée. Certains y sont sensibles, d’autre pas. Ceux qui arrivent à se faire à cet univers particulier ne s’en lassent plus. Certains en font même leur Nirvana cinématographique : "Je vous parle des plus beaux films du monde. Je vous parle de ce que je considère comme le paradis perdu du cinéma. A ceux qui le connaissent déjà, aux autres, fortunés, qui vont encore le découvrir, je vous parle du cinéaste Yasujiro Ozu. Si notre siècle donnait encore sa place au sacré, s’il devait s’élever un sanctuaire du cinéma, j’y mettrais pour ma part l’œuvre du metteur en scène japonais Yasujiro Ozu…Les films d’Ozu parlent du long déclin de la famille japonaise, et par-là même, du déclin d’une identité nationale. Ils le font, sans dénoncer ni mépriser le progrès et l’apparition de la culture occidentale ou américaine, mais plutôt en déplorant avec une nostalgie distanciée la perte qui a eu lieu simultanément. Aussi japonais soient-ils, ces films peuvent prétendre à une compréhension universelle. Vous pouvez y reconnaître toutes les familles de tous les pays du monde ainsi que vos propres parents, vos frères et sœurs et vous-même. Pour moi le cinéma ne fut jamais auparavant et plus jamais depuis si proche de sa propre essence, de sa beauté ultime et de sa détermination même : de donner une image utile et vraie du 20ème siècle". Cette émouvante déclaration d’amour d’un cinéaste à un autre est signée Wim Wenders, extraite de son magnifique documentaire, Tokyo Ga...

Envoyé à Singapour, alors occupé par le Japon, pour y réaliser un documentaire sur l’indépendance de l’Inde, Ozu n’en fait rien mais en profite pour squatter les salles obscures, passant tout son temps à découvrir de nouveaux films américains alors interdits dans son pays et finit par se prendre de passion pour John Ford et Orson Welles. Citizen Kane le met K.O. et il restera jusqu’à la fin son film étranger favori. Fait prisonnier dans un camp britannique près de Singapour, il ne rentre au pays qu’en 1946 et, malgré (où grâce à) ses coups de cœur pour des films ultra formalistes durant cette période, il radicalisera encore plus sa mise en scène, ce qui constitue aussi à mon avis une forme de cohérence formaliste et non une abdication esthétique comme les détracteurs l’affirment parfois. Mais avant d’en arriver là, il retrouve la route des studios et réalise l’un de ses films les plus abordables, le court, drôle et léger Récit d’un propriétaire en 1947.

Une petite chronique urbaine, utopiste certes, mais marquée en filigrane par le contexte social et politique du Japon de l’après-guerre, l’occupation américaine et la pénétration de sa culture. Sans s’appesantir avec réalisme sur les ravages de la guerre (ce qu’on lui reprochera violemment), Ozu ne les éludera pas totalement, préférant le faire par petites allusions, et réussit un portrait assez critique mais optimiste de cette époque de survie et d’égoïsme. Comédie tendre et poétique, Récit d’un propriétaire conte l’histoire d’un enfant taciturne retrouvé esseulé et accueilli à contrecœur par une veuve acariâtre après que ses voisins aient tiré au sort pour savoir qui devra se sacrifier pour s’occuper de ‘ce boulet’. Tentant dans un premier temps de le perdre mais ayant échoué, elle finira pas s’y attacher. Ironie du sort : alors qu’elle commençait à se faire à l’idée de l’adopter, son père qu’on croyait mort ou définitivement disparu, réapparaît pour reprendre son fils. La veuve comprend alors seulement le bonheur unique d’avoir un enfant à ses côtés et de pouvoir s’en occuper ; elle part donc à la recherche d’un autre orphelin abandonné qui sont pléthores dans ce sinistre après-guerre.

Ozu met en scène tout un petit peuple de gens ordinaires d’un quartier populaire pauvre de Tokyo, évite le misérabilisme, enjolive même poétiquement ce microcosme de la même manière que le fera Jacques Tati dans Jour de fête lui aussi en 1947 ; en effet, comme le cinéaste français, Ozu fait attention aux petits détails, insuffle de la poésie à ses images et à ses cadrages, accentuant cette légèreté poétique par l’utilisation d’une musique guillerette et bon enfant. Ozu, comme Tati, est aux antipodes du néoréalisme italien et ils se rejoindront à nouveau sans le savoir à la fin des années 50, Bonjour et Mon Oncle possédant d’étonnantes similitudes, l’Orient et l’Occident, au vu de ses deux films tournés à peu près à la même époque, se trouvant être finalement pas si éloignés dans leurs cultures et leurs visions du monde. Mais ne nous éloignons pas plus du sujet et revenons sans plus tarder à ces chroniques de gens ordinaires comme a été sous-titré Récit d’un propriétaire et comme aurait pu être sous-titrée l’ensemble de son œuvre.

Il s’agit donc d’un sujet grave traité sur un ton humoristique et parfois trivial : l’on discute abondamment de la morve de nez, de la manière d’uriner et du pipi au lit et un plan récurrent, celui d’un drap étendu pour sécher, souillé par l’enfant ("un gosse qui pisse au lit comme un cheval"). Le comique de situation vient de la roublardise des voisins et de l’opposition entre le caractère de la femme ("un bouledogue") et de l’enfant, l’une rugueuse et bourrue (superbe Choko Iida), l’autre réticent et têtu. Règne malgré tout une atmosphère de confiance, de chaleur humaine (la séquence de la chanson du ‘Peep show’) et d’entraide mutuelle parmi ce microcosme et la tendresse maternelle va faire son apparition après que l’enfant se soit laissé ‘apprivoisé’ et ‘mère et enfant’ se soient trouvés un point commun dans la manière de se déhancher pour faire partir les puces qui les ‘attaquent’. Après le départ de l’enfant, la vielle dame fera la leçon de morale à ses voisins en leur disant qu’ils s’occupent trop d’eux-mêmes et qu’au lieu d’être aussi égoïstes, ils feraient mieux d’aller chacun s’occuper des orphelins de guerre. Sur ce, elle se rend au parc Ueno où végètent tout un tas d’enfants abandonnés. Cette poignante dernière image, comme une précédente déambulation de la veuve au milieu de ruines d’une ville ravagée, montre qu’Ozu n’était pas dupe de la situation réelle de son pays mais qu’il avait préféré donner de l’espoir aux spectateurs et à ses concitoyens.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 12 juillet 2006