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Critique de film
Le film

Point limite

(Fail Safe)

L'histoire

Un sénateur rend visite à un centre de contrôle des armées pour vérifier comment les crédits de l'Etat ont été utilisés. On lui présente un système pionnier de surveillance et de réaction nucléaire : entièrement informatisé, cet outil permet d'éviter toute erreur humaine et de répondre à tout risque d'attaque de la part de l'Union Soviétique. Pendant son inspection, le système se met en alerte alors qu'un objet non identifié pénètre l'espace aérien des Etats-Unis, une aubaine pour les militaires qui peuvent ainsi prouver l'efficacité de leur dispositif. Seulement, un court circuit fait que le niveau d'alerte n'est pas baissé alors même que le prétendu danger a été écarté. La machine s'emballe et des avions portant de lourdes charges nucléaires sont envoyées vers Moscou...

Analyse et critique

Fail Safe est une fable de politique fiction courageuse qui renvoie dos à dos les deux blocs. On doit ce scénario palpitant et astucieux à Walter Bernstein - auteur de l'excellent The Molly Maguires - un scénariste engagé et même blacklisté que Sidney Lumet à rencontré à la télévision sur la série You Are There. Bernstein n'entend pas ici dénoncer ou plébisciter la politique menée par tel ou tel camp : il montre l'engrenage fatidique dans lequel sont emportées deux grandes nations qui ne fonctionnent plus que sur la paranoïa et la peur. Il n'est plus question ici d'une partie d'échecs entre les Etats-Unis et l'U.R.S.S. : celle-ci a définitivement échappée aux concurrents et les deux camps voient maintenant leurs pièces avancer d'elles-mêmes sur un échiquier qu'ils ne contrôlent plus. Un tel sujet ne pouvait que séduire un cinéaste profondément politique comme Lumet. Politique non pas au sens où il serait l'auteur de films militants ou de pamphlets, mais politique car chacun de ses films témoignent d'une vision progressiste de la société. Lumet a grandit durant la Grande Dépression dans une famille juive de gauche et ce terreau a certainement et grandement participé à faire de lui à la fois un profond humaniste mais aussi quelqu'un capable de regarder sans fard les tares de son pays.

Si le film est profondément ancré dans le contexte historique de la Guerre Froide, son discours est universel et intemporel. Fail Safe conserve ainsi aujourd'hui toute sa force, notamment grâce à la mise en scène nerveuse et énergique de Lumet. Ce dernier a apprit pendant ses années à la télévision à tourner très vite, et il va garder tout au long de sa carrière certains réflexes comme monter son film dans la caméra et ne faire autant que possible qu'une seule prise. Ce qui importe à Lumet, c'est l'énergie : celle dispensée lors du tournage et celle qui émane des acteurs. A la télévision, il a pris pour habitude de réaliser en direct films et émissions et en passant au cinéma il conserve cette méthode de tournage basée sur la rapidité et la concision. Il utilise la pression et la précipitation qui existent sur le plateau, les canalise et les retransmet à l'écran. Les acteurs ont une place centrale dans ce dispositif qui tient sur la transmission de l'énergie de chacun.

Cet art de la concision et cette volonté constante de placer ses acteurs en avant se révèlent tout particulièrement efficace dans le domaine du huis clos, genre qu'il aime tout particulièrement pour ces raisons et dont il est l'un des plus grands orchestrateurs. Fail Safe en est un exemple parfait : la structure ingénieuse du récit permet à Lumet de travailler ces questions de tension et d'énergie afin de créer un suspense, tout en plaçant les personnages au cœur du film. Les lieux confinés propres aux huis clos obligent la mise en scène - et conséquemment le regard du spectateur - à se concentrer sur les personnages. Ainsi, toute une partie du film tient sur deux hommes - le président et son traducteur - accrochés à leur téléphone. Il fallait des acteurs irréprochables - et il le sont tous - pour que le film fonctionne, mais aussi une mise en scène au diapason des enjeux développés par le récit. Sidney Lumet utilise des procédés aussi simples qu'efficaces pour transcrire la tension qui anime ses personnages prisonniers d'un engrenage infernal : gros plans, visages filmés en forte plongées ou contre-plongées, légères déformations dues à l'usage de courtes focales... une grammaire certes simple mais parfaitement maîtrisée par le cinéaste depuis son Pawnbroker.

Stephen Frears réalisera une nouvelle adaptation de Point limite en 2000 pour la télévision. Outre un casting de rêve (George Clooney, Richard Dreyfuss, Brian Dennehy, James Cromwell, Hanz Azaria...), cette nouvelle version est remarquable par le parti pris du cinéaste anglais, à savoir renouer avec l'expérience des fictions tournées en direct. Frears rend ainsi un bel hommage à Lumet, à la fois en se référant aux débuts du réalisateur et en cherchant à retrouver cette énergie qui animait le Fail Safe de 1964, film passionnant qui annonçait par bien des points les grandes fictions paranoïaques des années 70.

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 1 avril 2011