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Critique de film
Le film

Perversion Story

(Una sull'altra)

L'histoire

San Francisco. Le docteur George Dumurrier (Jean Sorel) tient avec son frère Henry (Alberto de Mendoza) une clinique qui rencontre des difficultés financières. Ses problèmes se prolongent au niveau familial, sa femme Susan (Marisa Mell) qui souffre de graves crises d'asthme quotidiennes refusant d'être suivie par une infirmière, accusant son mari de la délaisser pour sa clinique et lui faisant subir un chantage affectif. George ne cède pas, embauche une nouvelle infirmière, lui donne ses instructions et s'empresse de rejoindre son amante Jane (Elsa Martinelli) avant qu'elle ne quitte la ville pour se rendre à San Luis Obispo. Peu motivé pour rentrer au domicile conjugal, il décide de la rejoindre et se jette au volant de sa belle voiture de sport. A peine les deux amants se sont-ils retrouvé à la gare qu'ils apprennent le décès de Susan...


Quelques mois plus tard, George découvre à son grand étonnement que sa défunte épouse, qui selon lui le détestait, avait contracté une assurance vie d'un million de dollars. Les surprises ne s'arrêtent pas là et alors qu'il dîne un soir avec Jane, un appel téléphonique anonyme lui indique une affiche dans le restaurant. George s'en approche et est frappé par la ressemblance entre la femme de l'affiche et Susan. Il décide de se rendre dans la boîte de strip-tease où cette Monica Weston se produit...

Analyse et critique

Perversion Story ouvre une période de la carrière de Lucio Fulci (suivront Le Venin de la peur, La Longue nuit de l'exorcisme et L'Emmurée vivante, tous écrits en collaboration avec Roberto Gianviti) où le cinéaste s'approche - sans totalement s'y engouffrer - dans la veine du giallo. Fulci emprunte bien des effets du genre, certaines de ses figures de style, mais n'en reprend pas complètement la formule, allant chercher ailleurs son inspiration. Avec Perversion Story et Le Venin de la peur, il lorgne du côté d'Hitchcock tout en gardant en ligne de mire la modernité pop de l'époque. D'ailleurs, comme pour appuyer le fait qu'il ne se revendique pas du giallo, Fulci ne situe pas l'action de ces deux films en Italie mais à San Francisco pour le premier et dans le Swinging London pour le second.



Le choix de San Francisco n'est pas anodin, Perversion Story se posant très clairement avec le double Susan / Monica comme une variation sur Vertigo. Bien avant De Palma, Fulci utilise le film d'Hitchock comme un palimpseste, poussant un peu plus loin cette morbidité qui hante Sueurs froides et qui hantera toute l'oeuvre du cinéaste italien. Emblématique séquence où George s'approche de Monica, dénudée, allongée lascivement dans son lit, et voit se superposer à cette image celle du corps défunt de Susan. Visage de la morte qui revient alors qu'ils font l'amour mais qui ne coupe en rien sa libido, décuplant même ses ardeurs. Hitchcock n'était pas allé aussi loin dans la nécrophilie, et Fulci en profite pour montrer très littéralement à l'écran ce que le maître glissait en contrebandier dans son film.


Mais le film ne fait qu'un écart dans ce registre et il ne faudrait pas le vendre pour ce qu'il n'est pas. Le virage morbide est donc de courte durée, le récit reprenant assez vite le chemin balisé de l'intrigue policière à tiroirs avec son lot de rebondissements alambiqués. Si le film perd alors de son originalité, on suit sans déplaisir les fausses pistes et les twists concoctés par Fulci et Gianviti, parfois illogiques et tarabiscotés, parfois véritablement surprenants comme cette partie finale qui joue avec le spectateur en bousculant la chronologie du récit. Dans cette séquence, Fulci s'attarde longuement sur le fonctionnement de la chambre à gaz (celle de San Quantino) et des derniers jours d'un condamné à mort. Une longue incartade, assez frappante par son aspect quasi documentaire, qui permet au cinéaste à la fois de bien punir son héros pécheur mais aussi de montrer l'horreur de la peine capitale. Entre « Tu ne tueras point » et la punition du vice, Fulci nous assène une double leçon de morale. Catholique convaincu, il ne cessera d'ailleurs tout au long de sa carrière de montrer des personnages assassinés pour avoir goûté aux fruits défendus. Chez lui, le vice se paye et George, qui trompe sa femme et se révèle être un coureur de jupons invétéré, va faire les frais du moralisme du réalisateur.


Perversion Story présente ainsi autant de maladresses que de fulgurances, ces dernières se trouvant pour l'essentiel dans la mise en scène de Fulci. Ce que l'on remarque d'abord, c'est une caméra très mobile qui colle constamment aux personnages. Déjà, Fulci montre qu'il aime filmer de très près, avant même qu'il ne fasse usage du gore pour décrire l'horreur. Cette tentation, on la trouve cependant fugitivement dans un gros plan sur le visage d'un cadavre en décomposition. Ensuite, ce sont ces riches compositions qui jouent avec habileté des arrière-plans, ou encore les couleurs chaudes et la douce lumière de Californie que le chef opérateur Alejandro Ulloa manie avec bonheur. Et il y a ces multiples trouvailles visuelles, comme cette scène d'amour filmée depuis dessous le lit - devenu transparent pour l'occasion - et dans un rouge flamboyant. Un effet que Fulci réutilise plus tard lors d'une séance photo avec Monica, la caméra étant alors placée sous le sol transparent tandis que Jane se penche sur elle, la simple réutilisation de ce motif induisant une relation saphique sans que le cinéaste n'ait véritablement à filmer la scène. Fulci esquive ainsi ce qu'annonçait pourtant le titre original, Una sull'altra : « l'une sur l'autre. » C'est que la promesse du titre était non pas érotique (quoique Fulci joue bien sûr sur une possible attirance de Jane pour Monica) mais programmatique : « l'une sur l'autre », c'est en fait une question de domination, de pouvoir. Qui va gagner ? La manipulatrice ou celle qui entend percer le mystère ? Qui aura le dessus ?

Ce surcroît de sens de l'image tient au fait que Fulci veut (et ce sera vrai également pour Le Venin de la peur et La Longue nuit de l'exorcisme) que l'intrigue avance par ce que font les personnages à l'écran : un geste, une attitude, un regard... C'est l'image en elle-même, plus que les dialogues ou l'action, qui mettant en avant ces indices physiques permet au spectateur de dénouer les fils de l'intrigue. Les enquêteurs (l'inspecteur, le journaliste, un carabinier) n'arrivent jamais à rien, ne cessent de se tromper et de suivre des fausses pistes. Le véritable investigateur, c'est le spectateur qui doit déchiffrer les clefs et les indices que lui glisse Fulci par le biais de sa mise en scène.



Chaque plan mettant en scène plusieurs protagonistes est ainsi l'occasion d'établir un jeu de pouvoir entre les personnages. Les acteurs sont souvent filmés de profil, chacun occupant un bord du cadre, et l'espace qui les sépare est toujours signifiant (tromperie, méfiance...) ou alors se trouve rempli par une tierce personne (ou une image de celle-ci) qui se retrouve prise en étau, piégée ou qui au contraire vient s'interposer entre les deux autres. Fulci installe aussi simplement qu'efficacement les relations entre les personnages et fait avancer son récit sans en appeler par d'inutiles discours ou des descriptions psychologiques.



La sur-signification des plans ne s'arrête pas là : images déformées, cadres obliques, contre-plongées, zooms, cadres dans le cadre, reflets, obstructions d'une partie du cadre par des objets ou des personnes, split-screen... autant d'effets qui sont la plupart du temps cohérents avec l'intrigue, même si l'on n'en comprend certains qu'à la seconde vision. Ils donnent des indices, des indications sur ce qu'il convient de regarder dans une image par ailleurs surchargée et remplie de fausses pistes. Ils invitent à imaginer un autre niveau de lecture, à aller au-delà de ce qui est simplement montré à l'écran. Jamais gratuits, ils sont là pour guider ou tromper le spectateur.

Cette profusion d'effets tend cependant à trop surcharger le film et la mise en scène, continuellement convoquée pour créer du surplus de sens, échoue à engendrer de véritables climax. Mais l'ensemble demeure toutefois de très bonne tenue, Fulci s'avérant inventif et précis malgré le trop-plein. L'interprétation est également un atout. Elsa Martinelli et Marisa Mell sont toutes deux inquiétantes à souhait, la première jouant sur un côté feutré tandis que la seconde se fait sulfureuse. Deux interprétations qui se complètent parfaitement et qui ceinturent un Jean Sorel opaque comme il faut, son manque d'expressivité servant parfaitement son rôle de bourgeois vaniteux et vide, prisonnier des conventions. Les rôles secondaires sont soignés et l'on est particulièrement heureux de retrouver l'habitué du film noir John Ireland. Il faut également souligner la qualité de la composition très Hollywood Classic de Riz Ortolani, une partition qui se fait plus jazz et psychédélique lorsque le film nous conduit dans l'underground, la musique nous faisant passer des vues d'un San Francisco de carte postale aux peep-show et au monde de la nuit. Sans être un chef-d'oeuvre du genre, ce Perversion Story dégage un charme indéniable et le soin qu'apporte Fulci à sa mise en scène annonce ses grandes réussites à venir.

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 2 février 2018