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Critique de film
Le film

Panique à Needle Park

(The Panic in Needle Park)

L'histoire

Helen (Kitty Winn) vient d'avorter. Seule, désemparée, elle erre dans les quartiers pauvres de New York. Sa rencontre avec Bobby (Al Pacino), un drogué, va redonner un sens à sa vie. Les deux jeunes gens décident de vivre ensemble. Leur idylle n’est pas faite que d’amour et d’eau fraîche, mais surtout de seringues et d’héroïne. Helen découvre à Needle Park un univers fait de déchéance, de violence, mais également d’amitié. Afin de se payer son fixe, Helen fait le trottoir pendant que Bobby deale à gauche et à droite. Une descente aux enfers sans concessions.

Analyse et critique

The Panic in Needle Park ou Al au pays des seringues, un portrait proche du documentaire sur la vie de drogués dans le West Side new-yorkais. Après Me, Natalie de Fred Coe en 1969, Pacino décrochait en 1971 le rôle qui allait lui servir de carte de visite. Sa prestation fut à ce point remarquable que Francis Ford Coppola montra le film à la Paramount afin de convaincre le studio d’engager Pacino pour camper Michael Corleone. Le reste, c’est de l’histoire. Si The Panic in Needle Park marque le deuxième film de Pacino, c’est également le cas de son réalisateur. Jerry Schatzberg a fait ses armes dans le milieu de la mode, dont il fut l’un des plus célèbres photographes pendant les années 60. Ce dernier a longtemps traîné son appareil dans les rues de New York, immortalisant scènes de rue et paysages. A 43 ans, Schatzberg se lance dans le cinéma. Il devient un des réalisateurs incontournables des années 70. Dès son premier film, Puzzle of a Downfall Child, tourné en 1970, le photographe s’intéresse aux tréfonds de la détresse humaine ; il filme l’Amérique contemporaine.

1971, Schatzberg reçoit le script de The Panic in Needle Park, une œuvre d’une rare violence thématique et visuelle, adaptée du roman du journaliste James Mills. Il le refuse dans un premier temps, puis quand il apprend que Pacino est intéressé par le film, il revient sur sa décision. "Si je devais faire des films, ce serait avec lui." Schatzberg connaît son parcours : l’Actor’s studio et le théâtre, mais seulement un petit rôle à son actif dans un film. La Fox estime Pacino trop vieux - 31 ans - pour le personnage de Bobby. Schatzberg insiste et Pacino décroche le contrat après une audition. The Panic in Needle Park apparaît comme une oeuvre naturaliste, typique de ce que l’on appelle l’âge d’argent du cinéma américain. Pas de musique (seuls les bruits quotidiens de la rue viennent rythmer la vie des protagonistes), un budget dérisoire, une large place faite à l’improvisation, ce qui n’est pas sans rappeler le cinéma de John Cassavetes. Seringues, coke, héro, shoots, gros plans de veines éclatées, tout y passe. Rien ne nous est épargné, les héros doivent tout endurer. Dans ce coin du West Side, endroit unique à Manhattan où l’on peut se procurer de la came sans s’aventurer dans Harlem, Bobby et Helen traînent leur misère avec une véracité qui n’a rien à envier au cinéma vérité. Chacun symbolise une béquille pour l’autre. Chacun enfonce l’autre toujours davantage dans le sordide. Quand Helen rencontre Bobby, elle ne se drogue pas, elle n’est qu’une spectatrice. Mais les fixes de Bobby se font plus rapprochés et c’est bientôt la panique, la dope se fait rare et les prix grimpent en flèche. Dans le petit monde de Needle Park, la demande ne suit pas toujours l’offre. Le manque guette, Bobby et sa bande se tournent vers des substituts : vermifuge, cirage, colle... C’est l’éclate bon marché, l’orgasme des familles. Bobby passe alors plus de temps à tirer sur son élastique qu’à honorer Helen. Le lien entre orgasme et fixe est ténu. Schatzberg n’hésite d’ailleurs pas à enchaîner les plans d’injection et les rapports amoureux. De fil en aiguille, Helen se lasse, elle imite Bobby et remplace le sexe par la drogue. Les opiacés lui procurent le soulagement et la paix, ils atténuent tous les messages de souffrance psychique et physique. Comme l’écrirait le psychanalyste américain Sandor Rando : "Elle ne souffre plus de son mal, elle en jouit." Dans cet univers parallèle, le sexe n’est évoqué qu’à jeun. Bobby ne se fait langoureux que quand Helen vient lui rendre visite au parloir.


Le film, surtout visuel, laisse peu de place aux dialogues. Les joies et les peines se lisent dans les visages et les actes. Les yeux et les corps sont les miroirs de cette descente aux enfers réaliste. Schatzberg a passé de longues heures à se documenter. "Si j’apprends quelque chose, le public doit également être de la partie", explique le réalisateur qui a bénéficié, sur le plateau, de l’expérience de l’acteur Kiel Martin, ancien junkie. Des scènes telles que l’overdose de Bobby ou le shoot de Chico nous projettent dans l’image. Les fausses promesses pour décrocher, des projets toujours repoussés au lendemain, le déni de l’accoutumance, le spectateur ressent l’impuissance des personnages. Un sentiment encore rehaussé par les jeux de caméra de Schatzberg, notamment ses gros plans empreints de claustrophobie ou encore son téléobjectif qui suit Boby en quête de came dans les rues de New York. Les seringues qui pénètrent la peau, les yeux révulsés, le bébé sur le lit de sa mère prostituée, autant de cauchemars qui ont été copiés dans des œuvres plus récentes. Bad Lieutenant, Trainspotting, Drugstore Cowboy, Nil by Mouth, Requiem for a Dream, Another Day in Paradise... L’influence est flagrante. Schatzberg a posé les jalons du film de junkies. Bien évidemment, le film a choqué lors de sa sortie. Le critique français Delfeil de Ton qualifia The Panic in Needle Park de film financé par la C.I.A., tout simplement parce que le regard porté sur la drogue et les drogués n’était pas celui d’une certaine intelligentsia qui cherchait volontiers des excuses aux junkies. (1) Schatzberg adopte un ton dont il ne se départit pas jusqu’à la fin du film, pas plus qu’il ne s’infléchit à l’approche du dénouement. Sa mise en scène nous force à nous remettre constamment en question, à réévaluer nos références.

En Angleterre, le film a été interdit pendant trois ans. Aux Etats-Unis, le film a longtemps été projeté dans une version charcutée, afin de se conformer aux recommandations de la M.P.A.A. Autant dire que l’on a préféré jouer l’hypocrisie et refuser de montrer une réalité qui dérange, un peu comme quand un certain maire d’une grande capitale d’Etat expulsait les indésirables de sa belle ville afin que le spectacle pathétique qu’ils offraient ne choque ni ses contribuables, ni les touristes.


(1) Jean-Pierre Coursodon et Bertrand Tavernier, "50 ans de cinéma américain", Paris, Omnibus, 1995, p.847.

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La fiche IMDb du film
Par Dave Garver - le 15 février 2004