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Critique de film
Le film

Nous filmons le peuple !

Analyse et critique

Nous filmons le peuple ! s’ouvre et se clôt sur un extrait de L’Amateur de Krzysztof Kieślowski. Celui d’une poignée de main, d’abord, entre un cinéaste et un représentant du pouvoir, symbole de leur collaboration nécessairement tendue de l’autre côté du Rideau de Fer. Celui, ensuite, montrant ce même cinéaste retourner sa caméra contre lui-même, image d’une prise de conscience qui a en Pologne été celle des cinéastes dit de « l’inquiétude morale ». Ania Szczepańska, maître de conférences à Paris 1, a travaillé sur la production cinématographique polonaise des années 70, spécifiquement celle du Groupe X, qui, gravitant autour d’Andrzej Wajda, a diagnostiqué les problèmes sociaux majeurs d’alors en leur pays. Son documentaire présente une introduction au cinéma de contestation national de ces années. Son titre peut s’entendre comme le programme que, réalisant à la lettre ces cinéastes, ils renvoient à la figure de producteurs, qui, se targuant de filmer le peuple, œuvrent à une image d’Epinal. Programme ambigu, qui entend critiquer un système de l’intérieur, avec toutes les ruses et compromissions impliquées. Le film retrace la marge de manœuvre croissante de ces cinéastes, leur avantage grandissant dans le rapport de force... jusqu’à la répression précédant la chute du Mur.


Cette plongée dans le cinéma de ces années la ramène à son enfance : la découverte de L’Homme de marbre au Palais de la Culture de Varsovie, les images de colonies vacancières de Comment vivre (Marcel Łoziński)... où apparaissent au coin d’un parc de jeu les représentants d’un contrôle. Elle refait le voyage vers la Pologne, pour interroger les acteurs de ce mouvement. D’une façon un peu démonstrative, le montage mêle son périple à la fiction (son voyage en train et celui de L’Amateur, sa marche dans la capitale et celle de Krystyna Janda, héroïne de Wajda dans L’Homme de marbre). Elle interroge l’actrice (vedette de cette mouvance), des metteurs en scène entretenant parfois leur propre légende (Wajda formulant une opinion sur comment il devrait être cadré à l’écran), des ministres responsables de la diffusion des films - parfois au prix de leur disgrâce. Riche en extraits, le film exhume de plus une archive inédite : Krzysztof Kieślowski prenant en 1977 la parole lors d’un état général de la télévision polonaise, pour déplorer le mensonge pratiqué quotidiennement par les médias, celui qu’il démentira lui-même de film en film.


Tout commence par une phase critique : Les Têtes parlantes (Kieślowski), interrogées de la rue à l’usine, disent ce qu’elles pensent vraiment du régime. L’Homme de marbre (Wajda) évoque le sort d’un ouvrier modèle, Mateusz Birkut, dont le monument fut déboulonné après des prises de position polémiques. On reproche au film de ternir l’image d’un héros socialiste (il la réhabilite au contraire). Sur ses traces, la réalisatrice TV Agnieszka (Janda) termine à Gdańsk, où elle y rencontre son fils, Maciej (lui aussi interprété par Jerzy Radziwiłowicz). C’est dans cette ville portuaire aux abords de la Baltique que Solidarnosc prendra son essor. Avec la Palme d’Or décernée à L’Homme de fer, le mouvement devient affirmatif. Filmant Lech Walesa et les syndicalistes, Wajda met en scène cette révolte populaire. Maciej Birkut en héros des prolétaires y vole la vedette à Agnieszka, reléguée au rôle de bonne épouse pendant que les hommes font la révolution (les quelques propos des intervenants sur la place des femmes dans la société ne brillent pas par leur progressisme). Gilles Jacob et l’Ouest adoubent Wajda. Les films se font plus anti-communistes. Il y a, au vu de sa carrière américaine, une certaine ironie à ce qu’Agnieszka Holland filme une prise d’otages d’espérée pour un visa à l’ambassade des Etats-Unis dans Une femme seule. L’Interrogatoire de Ryszard Bugajski, au cours de laquelle une citoyenne apolitique (Janda, encore) subit injustement les pires exactions possibles, suscite l’ire jusque dans les hautes sphères. Montré aujourd’hui dans les écoles polonaises, le film sert « ce qu’il faut bien appeler une nouvelle forme de propagande. » (Szczepańska)

En 58 minutes, Nous filmons le peuple ! dresse le portrait d’une cinématographie, par-delà ses titres les plus iconiques. Narré à la première personne, le film mêle à la mémoire collective celle d’une universitaire exilée en France s’interrogeant de vive voix sur son rapport aux images qu’elle explore. Le film constitue un bon outil pédagogique à qui voudrait se familiariser avec le cinéma polonais. Il permet en outre de s’interroger sur la part déontologique d’une mise en scène, quand est soulignée la reconstitution pratiquée en documentaire (pour filmer dans Comment vivre des faits et dires qui auraient échappé au regard de la caméra). En creux, il nous interroge sur le modèle social venu se substituer à l’ordre soviétique. Quelles sont les résistances ou compromissions qu’affrontent aujourd’hui la fiction et le documentaire ? Comment, en lieu et la place de la censure étatique, œuvrer en tant que professionnel/le de l’image dans un cadre dominé par la censure économique ?

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La fiche IMDb du film
Par Jean-Gavril Sluka - le 9 septembre 2015