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Critique de film
Le film

Mon homme Godfrey

(My Man Godfrey)

Partenariat

L'histoire

Pendant la Grande Dépression, alors que les bidonvilles s'étendent dans les terrains vagues, les riches continuent à faire la fête. Comme ce soir-là où la haute bourgeoisie s'est lancée dans une excentrique partie de chasse au trésor où le gagnant sera celui qui rapporte non pas un objet précieux, mais quelque chose dont personne ne veut. C'est ainsi qu'Irène (Carole Lombard), l'une des filles de la famille Bullock (famille qui ferait passer les patients de l’asile d’Arkham pour de charmants participants d'une convention Tupperware) ramène un sans-logis qu'elle exhibe, triomphante, à la party. Godfrey (William Powell) devient le protégé d’Irène qui lui offre un emploi de majordome... Mais on dirait que c'est celui que l'on surnomme « The Duke » qui tire les ficelles du jeu...

Analyse et critique

Gregory La Cava est certainement, des cinéaste de comédies qui se sont illustrés dans les années 1920/30, celui dont la carrière reste la moins connue. Malgré une réputation qui à l'époque le plaçait au niveau d'un Leo McCarey, ses films ont au fil des années disparu du circuit et sont aujourd'hui encore peu diffusés ou même simplement visibles. My Man Godfrey fait partie d'une série de films qui constituent à la fois la partie de la carrière la mieux connue du cinéaste et un sommet de la comédie américaine. Il faut donc voir et revoir ces véritables pépites que sont Mon mari le patron (She Married a Boss, 1935), Pensions d'artistes (Stage Door, 1937) et La Fille de la Cinquième Avenue (Fifth Girl Avenue, 1939) et donc ce My Man Godfrey qui s'impose comme l'une des plus grandes réussites de la screwball comedy.

Avec ces quatre films qui tous, peu ou prou, reposent sur la confrontation de personnages évoluant dans des milieux sociaux opposés, Gregory La Cava évoque Frank Capra par les thématiques qu'il aborde (le constat affligé du désastreux fossé qui sépare les privilégiés des laissés-pour-compte) et George Cukor par le ton acide (la description cynique de la suffisance de la haute société) qu'il adopte. La vitalité du jeu des acteurs - toujours formidablement dirigés -, le génie des dialogues et la science du timing rappellent pour leur part le meilleur de Lubitsch ou McCarey. Si l'on peut ainsi essayer de décrire par rapprochements avec d'autres cinéastes le style La Cava, il y a aussi un ton et une manière d'aborder le genre qui n'appartiennent qu'à lui. Gregory La Cava se révèle ainsi assez jusqu'au-boutiste dans sa démarche, faisant preuve d'une assez rare virulence lorsqu'il s'agit de décrire le milieu de la haute bourgeoisie. Il y a aussi chez lui une forme de folie irréductible qui fait que l'on ne sait pas où il peut nous mener avec ses histoires qui mettent en scène des personnages extrêmes voir complètement azimutés et des situations qui ne le sont pas moins.

Si les personnages excentriques sont un classique de la comédie américaine, les Bullock de My Man Godfrey sont pour leur part complètement ravagés du ciboulot et Godfrey pénètre dans un véritable asile d'aliénés. De même, si l'on a l'habitude de voir évoluer dans la screwball des personnages féminins gouailleurs, risque-tout ou bravaches, ce qui est particulièrement surprenant ici c'est que l'héroïne du film, Irène, non contente d'être aussi fêlée que les autres membres de sa famille, est qui plus est complètement crétine. Carole Lombard - qui se révèle l’égale d’une Katharine Hepburn dans le débit de parole - est absolument parfaite dans ce registre, parvenant sans surjouer ou cabotiner à rendre toute l'hystérie et l'idiotie de son personnage. Face à elle, William Powell est impérial et le duo qu'ils forment fonctionne à la perfection.

Gregory La Cava imagine tout de suite que le rôle de Godfrey sierra à merveille à Powell, mais c'est l'acteur qui lui affirme que l'actrice parfaite pour le rôle serait Carole Lombard. On peut imaginer que l'idée ait plu à Powell car Lombard et Powell sont divorcés depuis trois ans et leur complicité (ils resteront de proches amis jusqu'à la disparition précoce de l'actrice en 1942) ainsi que les tensions qui forcément existent entre eux pourraient servir à faire tourner leur numéro de duettistes à plein régime... La Cava aime énormément improviser sur ses tournages, transformer les personnages et les situations en fonction de son humeur et de ce que lui apportent ses interprètes. Aussi, il n'est pas étonnant qu'il ait dû un moment batailler avec William Powell, tous deux ayant une vision différente du personnage de Godfrey. L'histoire raconte que les deux hommes réglèrent le conflit à grands renforts de Scotch : si La Cava parvint à se rendre sur le plateau le lendemain matin avec un mal de tête carabiné, Powell, quant à lui, n'arriva même pas à se lever... Si bien qu'il finira par interpréter Godfrey selon les vœux du cinéaste ! (1)

Tout le casting est à l'avenant de cet inoubliable duo. Les acteurs sont parfaitement choisis, dirigés et rivalisent de brio dans l'interprétation de rôles qui semblent écrits sur mesure pour eux... Ce qui est d'ailleurs certainement en partie le cas, Ryskind réécrivant régulièrement avec La Cava les scènes et les dialogues en fonction de ce qui se passe sur le plateau. Une interprétation sans faille qui fait que le film est nommé quatre fois pour la meilleure interprétation aux Oscars de Hollywood, une première qui conduira l'Académie à créer des sous-catégories pour les cérémonies futures ! Le film est également nommé dans les catégories meilleur scénario et meilleure mise en scène... mais il ne remportera au final aucune statuette.

Si My Man Godfrey est aujourd'hui considéré comme l'un des sommets de la comédie hollywoodienne, c'est bien grâce aux interprètes, aux dialogues savoureux et à la précision rythmique de la mise en scène de La Cava, ces trois éléments fonctionnant de concert pour imposer un tempo soutenu de la première à la dernière minute. Mais le film ne frappe pas seulement par la mécanique comique prodigieuse mise en place par ses auteurs (et l'on comprendra ici aussi bien les scénaristes, dialoguistes et acteurs que le metteur en scène) mais aussi par l’audace de la critique sociale qu'il déploie. La Cava nous offre une peinture sans fard d’une bourgeoisie installée qui s’amuse des pauvres avec une inconscience et une suffisance sidérantes. Ce n’est pas seulement de lutte des classes dont le film nous parle, mais d'une société qui a sombré dans la folie la plus totale, avec une partie de la population essayant de survivre et une minorité de parvenus complètement coupés du monde et de ses réalités, véritables extraterrestres dont la descendance est à chercher du côté des aliens de They Live de John Carpenter ou des cannibales du Society de Brian Yuzna.

La Cava, qui tourne son film pendant la Grande Dépression, montre une Amérique scindée en deux entités totalement irréconciliables, qui ne fonctionnent plus du tout sur le même mode : tandis que les pauvres cherchent leurs moyens de subsistance dans les détritus rejetés par les riches, ceux-ci se lancent dans des jeux délirants dans lesquels un clochard rapporte 20 points lorsqu'une chèvre compte pour 10. Cette vision est posée dès les premières minutes de film : les noms au générique apparaissant en néons couvrant de prestigieux monuments, la caméra panotant sur ceux-ci jusqu'à gagner l'autre rive du fleuve où un bidonville s'étend sous un pont. Les grandes valeurs fondatrices n'ont plus aucune réalité alors qu'elles se trouvent confrontées à la première grande crise du capitalisme. La middle-class s'est paupérisée, a été sacrifiée pour le bien-être d'une poignée de parvenus ; et si l'on trouve encore chez les défavorisés cette idée de communauté, de solidarité, ce ne sont plus que des îlots dans une nation éclatée. La Cava offre également une image dégénérée de l'autre grande valeur fondatrice : la famille. Les Bullock semblent ainsi être le résultat de la consanguinité, le cinéaste glissant par là l'idée que la caste dominante, à force de se replier sur elle-même, ne peut conduire qu'à la débilité... Une vision anarchisante des élites et du pouvoir qui correspond bien à un cinéaste qui ne s'est jamais plié au système et qui a fait plus d'une fois sortir de leurs gonds les pontes des grands studios.

On est partagés à la vision de My Man Godfrey entre fous rires et malaise. Gregory La Cava n’emprunte pas la route d’un sentimentalisme à la Capra et préfère jouer sur l’inconfort du spectateur face aux délires malsains des hommes de pouvoir. La famille Bullock annonce celle des Sycamore de You Can't Take It With You (que Frank Capra réalisera deux ans plus tard) mais leur folie se révèle réellement inquiétante tant elle fait écho à la réalité sociale du moment. Hilarant, grinçant et parfois glaçant, My Man Godfrey est un petit chef-d'œuvre à découvrir toutes affaires cessantes !


(1) Gregory La Cava reçoit ce jour-là sur le plateau le télégramme suivant de la part de Powell : « We may have found Godfrey last night but we lost Powell... See you tomorrow. »

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 2 décembre 2010