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Critique de film
Le film

Mon deuxième frère

(Nianchan)

Partenariat

L'histoire

Milieu des années 50, l’industrie du charbon au Japon vit des moments difficiles. Dans une petite ville sur l’île de Kyushu où est concentré l’essentiel de l’industrie charbonnière de l’archipel, le père de Kiichi, Yoshiko, Koichi et Sueko vient de décéder. Les quatre enfants se retrouvent livrés à eux-mêmes et obligés de trouver des petits boulots pour survivre.

Analyse et critique

Sorti de la réalisation de Désirs volés (Nusumareta yokujô), Shôhei Imamura enchaîne avec un film de commande destiné à mettre en avant le chanteur Frank Nagai alors très populaire au Japon - Devant la gare de Nishi-Ginza (Nishi-Ginza Ekimae). Le réalisateur n’est pas enthousiaste, mais accepte sous diverses conditions. La principale étant de pouvoir réaliser après Désir inassouvi (Hateshinaki Yokubo) l’adaptation d’un roman de Shinji Fujiwara (1) qui lui tenait à coeur. Celui-ci mis en boite, le studio lui propose de mettre en images le journal intime de Sueko Yasumoto, une petite Coréenne de 10 ans qui raconte sa survie avec ses frères et sœur dans une région minière marquée par la pauvreté. Le sujet intéresse Imamura, mais il trouve le texte original monotone et le scénario rédigé par Kazuo Ikeda ne le convainc pas du tout. Qu’à cela ne tienne, Imamura se documente notamment sur les zainichi (2), ces Coréens immigrés de gré ou de force, rencontre le propre frère de Sueko et met en forme un nouveau scénario... « J’ai du tout réécrire, tout construire. » (3)

« Aux alentours de 1953-1954, le Japon connut une période de récession entre deux périodes de croissance, la pire période pour l’industrie charbonnière. Les mines les plus importantes furent en déficit. Plus de 200 mines, petites et moyennes, furent fermées, laissant plus de 20 000 personnes sans travail. Ce film se déroule à l’ouest de la préfecture de Saga, dans une petite ville où la mine est menacée. Il raconte l’histoire de quatre frères et sœur qui gardent courage malgré leur extrême pauvreté. » Dès l’ouverture, une fois de plus marquée par une forme quasi-documentaire avec voix-off, Imamura plante le décor et définit clairement les enjeux du film. La misère, le courage, la débrouillardise et la solidarité seront les leitmotivs qui jalonneront celui-ci. Malgré ses recherches, le sujet des Coréens-Japonais est cependant plutôt survolé dans le film, leur identité n’étant à peu près affirmée qu’une seule fois lorsqu’un des personnages venu proposer un travail à la grande sœur s’écrie pour justifier son aide : « Haut les cœurs ! Nous les Coréens, sommes les premiers licenciés ! »

Tournant dans une véritable ville minière, Imamura tire parti à merveille des possibilités que lui offrent les décors, plongeant ainsi le spectateur dans le quotidien de ces villes ne vivant que pour l’industrie et dont la vie des habitants est ponctuée par les sirènes de la mine et les avis diffusés par les haut-parleurs de cette dernière. Dans ce petit microcosme où tout le monde connaît tout le monde, chacun tente de survivre à sa façon, dans la promiscuité et la simplicité, mais toujours (si l'on excepte la cupide épicière qui dès l’ouverture se paie dans les offrandes au décédé) dans la générosité. Henmi plaide auprès du patron de la mine pour que Kiichi soit embauché, héberge les frères et sœurs lorsqu’ils sont expulsés, et ce même s’il peine à nouer les deux bouts pour nourrir sa propre famille. Le gagnant du poste de radio est prêt contre un cinéma avec Yoshiko à abandonner son lot pour qu’ils puissent manger. Goro Mitamura, le tenancier des bains public leur donne du riz... Tout petit boulot est bon pour essayer de grappiller un peu d’argent pour se nourrir, même courir des marathons... Et c’est au gré de ces menus travaux que le film s’égrène. Les enfants s’accrochant à tout espoir se présentant à eux. S’il ne néglige pas quelques saillies humoristiques, Imamura, et c’est peut-être là que le bât blesse légèrement, prend un parti pris réaliste et sérieux pour traiter son sujet.

Quand on connaît l’œuvre de Shôhei Imamura, Mon deuxième frère (4), qui sera le dernier film de commande accepté par le cinéaste, peut surprendre et décevoir de par sa facture relativement sage et classique. Même s'il ménage de beaux moments plus intimes entre les frères et sœurs ou avec Henmi, cela reste un beau film un peu froid. Beau parce que Imamura y soigne ses cadres. Privilégiant les plans fixes, il compose clairement de belles images dans un toujours magnifique Cinémascope. C’est une des forces du film. "Beau" aussi, parce que débordant de bons sentiments, le film reste porteur d’espoir malgré la misère qu’il dépeint... "Froid" parce qu’on ne retrouve pas ou peu cette vie qui habite généralement l’œuvre du réalisateur, cet humour qui met de la distance avec la misère. Ici, celle-ci est traitée frontalement, sans recul, ce qui peut rendre le propos pesant par moments, trop démonstratif. Tout au plus retrouve-t-on la patte du cinéaste dans les scènes décrivant ces petits moments anodins qui font la vie, comme cette scène par exemple où les enfants digèrent leur repas de riz ou au travers de fugaces moments de comédie. Mais même s’il brasse des thèmes chers au réalisateur, il est paradoxalement un de ses films les moins personnels. Ce n’est pourtant pas un mauvais film, il reçut plusieurs prix au Japon (5), dont le prix de ministère de l’Education - ce qui mécontenta Imamura qui ne voulait pas d’une étiquette officielle - et fut nominé pour l’Ours d’Or à Berlin en 1960. Mais on sent le cinéaste mal à l’aise avec le genre, et il peine à vraiment susciter l’empathie pour ses personnages voire l’émotion tout court, et ce malgré des interprètes convaincants. Outre les fidèles Ko Nishimura et Taiji Tonoyama (6) et Hiroyuki Nagato qui reçut le Blue Ribbon (7) du meilleur acteur pour son interprétation, c’est surtout le petit Takeshi Okimura qui illumine le film par sa présence dans le rôle de ce fameux « nianchan » ou « grand-frère ». Akiko Maeda (qui ne fit pas carrière dans le cinéma) qui joue Sueko et Kayo Matsuo peinent malgré leur fraîcheur à vraiment émouvoir... Ce qui est d’autant plus dommage pour cette dernière (que l’on retrouvera dans de nombreux films dont Baby Cart 2 : L’enfant massacre de Kenji Misumi ou La Barrière de chair de Seijun Suzuki) qu’elle n’est pas mauvaise actrice, mais elle se retrouve trop souvent limitée ici à pleurnicher le menton tremblant sans avoir de réelles scènes pour démontrer son potentiel.

Film de commande, Mon deuxième frère est, dans l’absolu, un bon film qui ne démérite pas et mérite d’être découvert, mais qui dénote un peu dans la filmographie de son auteur. Il convient donc de le replacer dans le contexte de sa réalisation pour mieux l’apprécier à sa juste valeur.


(1) Imamura adaptera deux fois cet auteur populaire japonais; la deuxième étant Désir meurtrier (Akai Satsui) en 1964. Shinji Fujiwara (1921-1984) était préoccupé comme le cinéaste par la vie des petites gens. Son premier roman, La Source thermale d’Akitsu (Akitsu onsen) sera adapté par Kiju Yoshida. Il sera également adapté notamment par Teruo Ishii, Ko Nakamura ou Yasuzo Masumura.
(2) « Tadao Sato dans le livre qu’il m’a consacré raconte qu’il a lu le livre d’origine et qu’il a été très surpris par les longues lettres que le frère ainé écrivait à sa sœur. C’est une chose qui ne pouvait exister qu’avec des Coréens, jamais avec des Japonais. C’est une famille coréenne. » Imamura cité dans Shohei Imamura - Entretiens et témoignages de Hubert Niogret (Ed. Dreamland), page 36.
(3) Idem. Shohei Imamura - Entretiens et témoignages de Hubert Niogret (Ed. Dreamland), page 36.
(4) Ou « Grand frère », traduction plus littérale. On retrouve les deux titres dans la littérature sur le cinéma japonais, mais « Grand frère » semble plus souvent préféré par Tadao Sato et Max Tessier notamment.
(5) Shoichi Ozawa reçut celui du meilleur second rôle. Le film gagna deux autres prix au Mainichi Films Awards, un des plus importants festivals du film au Japon.
(6) Acteur attachant et truculent facilement reconnaissable lors de ses apparitions, Taiji Tonoyama (1915-1989) collabora douze fois avec Imamura. On peut le voir également dans L’Île nue et Onibaba de Kaneto Shindô. On le retrouve également dans pas moins de sept films de Nagisa Ôshima.
(7) Equivalent japonais des Oscars et des Césars. Shoichi Ozawa reçut celui du meilleur second rôle. Le film gagna deux autres prix au Mainichi Films Awards, un des plus importants festivals du film au Japon : le prix du meilleur second rôle féminin pour Kazuko Yoshiyuki et celui de la meilleure prise de son pour Fumio Hashimoto.

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La fiche IMDb du film
Par Christophe Buchet - le 18 janvier 2017