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Critique de film
Le film

Mesdames et messieurs bonsoir

(Signore e signori, buonanotte)

L'histoire

Le présentateur de TG3 s'adresse à ses spectateurs : ce soir, au programme, les actualités, puis la leçon d'anglais, puis des débats, un épisode de série, un jeu... Une soirée presque normale sur la télévision italienne, en quelque sorte.

Analyse et critique

De la fin de la Seconde Guerre mondiale au milieu des années 70, la production cinématographique italienne ne s’est pas contentée d’être l’une des plus prolifiques au monde, elle a rayonné internationalement, contribuant à redéfinir le paysage cinématographique mondial, notamment à travers les apports successifs, esthétiques comme thématiques, du néoréalisme ou de la "comédie à l’italienne". Des cinéastes se sont affirmés parmi les plus importants de leur époque (Mario Monicelli, Luigi Comencini, Ettore Scola...) ; des scénaristes ont usé de leur verve ou de leur férocité pour mêler la comédie exubérante et la satire politique (Age & Scarpelli, Ugo Pirro...) ; tandis que quelques uns des plus célèbres comédiens se sont imposés, avec leur présence charismatique, dans la culture populaire collective, y compris pour certains en menant carrière à l’étranger (Marcello Mastroianni, Vittorio Gassman, Ugo Tognazzi, Nino Manfredi...). Ce n'est pas sans une certaine excitation que nous pouvons désormais faire remarquer que tous les noms que nous venons de citer figurent au générique de Mesdames et messieurs, bonsoir (1), comme pour confirmer l’esprit de corps de ce mouvement artistique inestimable, autant que pour faire saliver les amateurs...

Aussi bien dans le cinéma d’auteur engagé que dans la comédie la plus commerciale, le film collectif s’est affirmé durant cette période comme une figure imposée régulière, parfois pour le meilleur et parfois un peu moins. Il faut à cet égard préciser que, en particulier dans les années 60 et 70, la production cinématographique reste intimement liée à l’engagement politique, et c’est d’ailleurs un collectif associé au Parti Communiste Italien, la Coopérative du 15 Mai, qui se trouve à l’origine de la production de Mesdames et messieurs, bonsoir, raison pour laquelle le film tape si allègrement sur l’impérialisme américain (ici en montrant un espion de la C.I.A. assassinant un chef d’Etat africain, ou là en montrant un général de l’OTAN dans une situation fort humiliante) en s’avérant par ailleurs plutôt bienveillant - ou négligeant - à l’égard du bloc soviétique. Un antiaméricanisme bien plus idéologique que cinématographique (le cinéma italien, en 1975, est peut-être le cinéma d’Europe qui résiste le mieux, commercialement parlant, aux productions américaines) qui trouvait alors un écho dans la société italienne, avec la poussée du PCI qui atteint près de 35 % aux élections de juin 1976.

Mesdames et messieurs, bonsoir est donc un film assez dogmatiquement ancré dans les préoccupations de son époque, ce qui se traduit par une corrosivité sans limite à l’égard de toutes les cibles classiques de la satire italienne : institutions politiques, religieuses, médiatiques, judiciaires, policières ou militaires ; tout le monde en prend pour son grade, avec plus de virulence que de subtilité, et la forme - le film se présente comme une succession de séquences indépendantes les unes des autres, aux durées très variables - participe au dynamisme d’un projet de dénonciation massive des dérives capitalistes ou individualistes de la société italienne. L’intention n’est pas spécialement neuve, mais l’énergie déployée fait mouche, assez régulièrement, avec une méchanceté ou une grossièreté assez réjouissantes. La séquence avec les frères napolitains ventrus, qui se partagent à pleines mains - littéralement - la ville, avec son montage rapide, ses très gros plans sur les visages rougeauds et bouffis de ces êtres vulgaires et révoltants, n’a peut-être pas le mérite de la finesse mais elle a celui de l’efficacité.

C’est que, entre 1945 et 1975, le cinéma italien a été frappé de ce que l’on pourrait décrire comme un syndrome "Benjamin Button" : à la manière du personnage de Francis Scott Fitzgerald, il sera né, depuis les cendres du fascisme, animé de préoccupations extrêmement adultes, embrassant avec un grand sérieux la question de la reconstruction - sur un plan aussi moral que concret - du pays. Puis il aura rajeuni, reconquérant la légèreté à l’époque du néoréalisme rose (milieu-fin des années 50), puis se transformant en adolescent rebelle, lucide mais acerbe, aux plus grandes heures de la comédie à l’italienne (courant des années 60)... Et dans la continuité de cette régression juvénile, le milieu des années 70 semble avoir été, pour lui, la redécouverte de la phase anale. Dans Mesdames et messieurs, bonsoir, l’humour est souvent bas du front et situé en-dessous de la ceinture : si une réunion secrète doit se tenir, ce sera dans une pissotière ; si un militaire américain doit être montré dans une situation embarrassante, ce sera recouvert de merde ; si on doit nous présenter un vieillard fatigué, ce sera forcément à travers son incontinence... D’autre part - et toujours dans cette logique régressive du nourrisson - le film ne parvient pas à dissimuler son attirance pour les poitrines féminines, sautant sur la moindre occasion de montrer une speakerine se dénudant (sans pour autant jamais assumer cette dimension érotique, comme Dino Risi savait à l’époque le faire dans quelques unes de ses comédies polissonnes et néanmoins satiriques). Et après ? La métaphore, bien que cruelle, est trop juste pour ne pas être poursuivie : 1976 est l’année d’Affreux, sales et méchants d’Ettore Scola, qu’il est tentant de considérer comme l’ultime achèvement, le point final en quelque sorte de la comédie à l’italienne. A force de rajeunir, le genre sera retourné vers l’avant, vers la non-existence, vers le néant...

Soyons honnêtes, il serait sévère de ne considérer Mesdames et messieurs, bonsoir qu’à travers cette position historique "crépusculaire" ou la grossièreté un peu facile de son humour potache. Nous l’avons déjà évoqué, l’intention matricielle du projet était idéologique, et sans céder à une adhésion inconditionnelle à un propos daté et souvent simpliste, il faut reconnaître que, davantage que ses tentatives comiques inégales, c’est bien dans la force corrosive de certaines situations que réside l’essentiel de l’intérêt du film. A peu près à mi-film, on suit un gamin de la rue napolitaine assister à une sorte de conférence religieuse à l’Eglise, puis retourner dans le petit appartement occupé par sa mère malade et sa dizaine de frères et sœurs. (2) La dureté de ce qui est décrit, cette désespérance qui ronge ce minuscule foyer, renforcée par une photographie aux teintes vertes presque écœurantes, font que l’on est bien loin, ici, de la comédie grasse. La séquence qui suit n’en devient, par contraste, que plus violente : sur un plateau télé, un "expert" explique, avec malice, que la solution au problème des enfants pauvres se trouve évidemment dans leur recyclage en nourriture. Les gens pourront continuer à faire des enfants et, une fois retransformés, ceux-ci se révèleront utiles à la société et ne seront plus à traîner dans la rue. Cet exemple, assez fulgurant, traduit cette  habilité unique de la comédie italienne à jongler avec les registres, à passer du drame le plus bouleversant à la satire la plus impitoyable, tout en soulevant des problématiques politiques ou sociales pertinentes.

Evidemment, si tout le film avait été du même acabit, on n’aurait aucun mal à s’enthousiasmer et à en chanter les louanges. Mais en art, abondance de biens peut parfois être nuisible, et le principal défaut de Mesdames et messieurs, bonsoir vient en réalité de sa nature débraillée, du manque d’homogénéité entre des séquences du type de celle que nous venons de citer et d’autres beaucoup plus bancales, maladroites, s’intégrant qui plus est au forceps dans le concept de l’émission télévisée (le sketch du général de l’OTAN, qui décidément nous est resté en travers de la gorge...). En l’état, le film ressemble plus à un amalgame assez artificiel de vignettes, qui tiennent parfois du défouloir ou du règlement de comptes un peu facile, et qui ne valent, pour certaines, que par la qualité de leur interprétation. Soulignons, sur ce point, les performances d’Ugo Tognazzi, en vagabond aussi attachant que pathétique, ou de Nino Manfredi, dans un épisode "pontifiant" - pas inintéressant mais bien trop long - inspiré des circonstances mouvementées de l’élection du Pape Sixte V en 1585. Si Mesdames et messieurs, bonsoir est donc un film auquel ni le courage ni la virulence ne font défaut - surtout lorsque l’on remet en perspective son contexte de production -, il manque donc singulièrement de tenue et de cohérence narratives comme formelles.

Pour l’anecdote, la chaîne de télévision au cœur de Mesdames et messieurs, bonsoir, la TG3, était évidemment une chaîne fictive, créée pour les besoins du film. Sauf qu’en 1979, la Rai Tre créa son journal télévisé... qu’elle nomma TG3. Quand on a en tête l’évolution, des années 80 au années 2000, de la société italienne, et notamment toutes les interactions douteuses, parfaitement incarnées par Silvio Berlusconi, entre les domaines médiatiques et politiques, avec la multiplication des affaires de conflit d’intérêt, de corruption ou de manipulation de l’information, on se dit que la comédie à l’italienne, même dans ses déclinaisons les moins subtiles, savait parfois être bigrement visionnaire...


(1) Titre, il y a fort à parier, choisi en hommage à la Palme d'Or italienne Signore e signori, réalisée 10 ans plus tôt par Pietro Germi, ami notamment de Mario Monicelli et disparu en 1974.
(2) A cet instant, on pense vaguement au sketch catholiques/protestants du Sens de la vie des Monty Python, réalisé en 1983, et qui adopte plus ou moins la même structure un peu décousue de "film à sketches".

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : LES FILMS DU CAMELIA

DATE DE SORTIE : 5 avril 2017

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Par Antoine Royer - le 18 février 2014