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Critique de film
Le film

Major Dundee

L'histoire

La guerre de Sécession tire à sa fin. Le Major Dundee (Charlton Heston) ne participe plus aux combats puisqu'il a été muté pour insubordination à Fort Benlin, qui sert de camp d’internement pour des centaines de prisonniers confédérés. Sa mission de "gardien de prison" lui étant pénible, il trouve une occasion de reprendre les armes le jour où Sierra Charriba (Michael Pate) et sa bande d’Apaches belliqueux attaquent un détachement de cavalerie du Nouveau-Mexique, massacrent tous ses occupants, militaires comme civils, et capturent les enfants qu’ils conduisent dans leur campement au Mexique. Sans se soucier des conséquences et malgré les avis contraires de ses supérieurs, Dundee décide de sa propre initiative de traquer et d’anéantir les ravisseurs. En manque d’hommes, il est contraint d’enrôler des volontaires de toutes sortes, des têtes brûlées, des voleurs de la pire espèce et même certains de ses prisonniers sudistes dont leur chef, Benjamin Tyreen (Richard Harris), qui accepte de le suivre en faisant néanmoins le serment de tuer Dundee une fois la mission achevée. Car en effet, Tyreen et Dundee se connaissent de longue date et se vouent une haine tenace ; d’autres tensions ne manquent pas de naître au sein de cette escouade de fortune dans laquelle se côtoient cavaliers "de couleur", éclaireurs indiens, soldats ennemis de la présente guerre civile... Les nerfs sont mis à rude épreuve pour tout le monde, surtout ceux du chef de la troupe qui en oublie au fur et à mesure de son avancée sa mission première, ramener les enfants kidnappés, puisqu'il est obligé dans le même temps, pour mener à bien son expédition punitive, de combattre également le corps expéditionnaire français sur le territoire mexicain...

Analyse et critique

A le lire, le pitch possède un potentiel énorme et semble être d’une incroyable richesse. Bien trop riche pour ce que l'on en a fait ! Mais nous y reviendrons. Trois films, trois westerns pour un début de carrière en dents de scie, une carrière qui se sera néanmoins au final révélée passionnante avec quelques chefs-d’œuvre à la clé, celle de Sam Peckinpah. Après le catastrophique New Mexico puis le sublime Coups de feu dans la Sierra (Ride the High Country), Major Dundee vient se situer entre ces deux extrémités. Autant dire qu’il s’avèrera décevant pour tous ceux (dont moi) qui ont considéré son opus précédent comme pas moins que l’un des plus majestueux sommets du genre. Suite au succès public et critique de ce dernier, le réalisateur se voit donc confier le projet Major Dundee qui constituera son premier tournage mouvementé et le début des violents conflits qui l’opposeront constamment aux producteurs et monteurs. Il faut cependant remettre les pendules à l’heure et ne pas se voiler la face quant au fait que Peckinpah lui-même est en partie responsable du déclenchement de ces antagonismes ; il n’était effectivement pas tout blanc dans l’affaire puisque ses frasques extra-cinématographiques sur le tournage contribuèrent largement à plomber le budget alloué au film. Les raisons quant au charcutage de son troisième long métrage (quasiment la moitié de la version voulue par Peckinpah est partie à la poubelle) s’expliquent donc avant tout par les puissantes rivalités qui régnèrent entre les principaux contributeurs. En dépit du soutien de Charlton Heston qui, légende ou réalité, accepta de ne pas toucher son salaire pour aider son metteur en scène à terminer son film selon ses désirs, le massacre ne put être empêché et le montage final s’est avéré malheureusement assez calamiteux, faisant de Major Dundee un film bien trop bancal et de ce fait inabouti. Hasard ou coïncidence, ce qui s’est passé sur les plateaux s’est quelque peu reflété dans l’intrigue du film, les relations larvées au sein du groupe commandé par Dundee ayant concouru à des faits peu glorieux et parfois tragiques.


Quoi qu’il en soit, les innombrables coupures, la modification à 180° du final souhaité, le remontage de certaines séquences et les rumeurs sur la mauvaise ambiance ayant régné durant le tournage aboutirent à ce que Major Dundee fut un fiasco commercial. Sam Peckinpah ne s’en relèvera que quatre ans plus tard avec un western d’une toute autre trempe, l’étonnement violent La Horde sauvage (The Wild Bunch) qui, malgré le fait qu’il ait lui aussi été un peu mutilé, se révèlera bien plus fluide, équilibré et harmonieux, aussi bien sur le fond que sur la forme. Pour en revenir à Major Dundee, il faut pour pouvoir l'apprécier être conscient au départ de l’impression de confusion qui perdurera tout du long. Certains indécrottables aficionados du cinéaste rétorqueront vraisemblablement que tout ceci reflète le désordre qui règne au sein du groupe et dans l’esprit de tous les personnages. Mais à mon humble avis, si par respect du spectateur un artiste se doit pour traiter de l’ennui de ne pas l’ennuyer, il se doit tout autant de ne pas être confus lorsqu’il s’agit de traiter de la confusion. Le film de Peckinpah tombe malheureusement un peu trop souvent dans ce travers ; la faute en incombe certes principalement aux producteurs et/ou aux monteurs, mais le résultat est là et c’est seulement ce dernier que l’on est amenés à juger ici. Quant à ceux qui auraient cru que la version longue sortie en 2005 (comportant 12 minutes supplémentaires et une nouvelle bande originale, pas désagréable, signée Christopher Caliendo) arrangerait les choses, il me faut immédiatement les détromper ; elle a beau être un poil meilleure, elle n'empêche pas le film d'être toujours aussi déséquilibré et tout aussi obscur dans ses enchainements et motivations. Néanmoins, Peckinpah prouvait une fois encore qu’il était plus que jamais un talentueux portraitiste à travers la description passionnante de ses deux principaux protagonistes.

Avant de revenir sur la caractérisation des personnages, pour comprendre d’emblée un peu mieux les réelles intentions du cinéaste quant à son film et sa finalité, rien de mieux que de laisser s’exprimer Sam Peckinpah en personne qui, dans un numéro de Cinéma 69 (le 141), disait avec fort mécontentement ne pas reconnaitre le Major Dundee qu'il avait souhaité (en ne se souciant guère de dévoiler d’éventuels spoilers pour ceux que cela pourrait gêner) : "Major Dundee est un film tellement massacré au montage que je suis surpris quand on me dit y trouver quelque chose de construit et de personnel (...) La séquence d'ouverture fut coupée, ainsi que la fin du film où tous devaient trouver la mort sans trouver Charriba. Le rôle de Warren Oates a été le plus sacrifié de la distribution ; il ne subsiste pratiquement que sa mort ; un combat au couteau entre Coburn et Mario Adorf, ainsi qu'un plan où un soldat voulant boire dans le fleuve recueille une eau rouge de sang ont également disparu (...) C'était très important pour la signification du film que Dundee ne rattrape pas Charriba, car je voulais montrer que cette quête était un but en elle-même, qu'il s'agissait d'une poursuite mythique sans fin. Je suis obsédé par les êtres dont l'action constitue une fin en soi. Teresa exprimait la morale en disant à Dundee : « Pour vous, major, la guerre durera toujours. »" La durée initiale de 278 minutes du film fut rabaissée avec l’accord du cinéaste à 156 minutes, puis à 136 suite à sa désastreuse avant-première, cette fois sans que le réalisateur ait donné son aval. Il est donc aisé de comprendre la colère de ce dernier qui, devant l’aspect final du film, ne reconnut absolument plus son rejeton.


Et pourtant, dans ce qu’il reste, on trouve encore beaucoup de très bonnes choses. A commencer par la première séquence d’une grande puissance d’évocation qui démontre d’emblée que l’époque du western classique était en 1965 bel et bien révolue, même si certains réalisateurs aimeront encore à le faire perdurer quelques années. Des scènes de désolation d’un village incendié se déroulent sous nos yeux en même temps que le générique, une certaine vision de l’enfer engendré par les massacres commis par les Indiens, des images d’une crudité encore assez inhabituelle pour l’époque. La demi-heure qui suit est tout aussi remarquable et constitue une sorte de préambule à la poursuite qui va se mettre en place, celle totalement illégale de Charriba par Dundee. Il s’est agi pour les auteurs lors de cette introduction de nous présenter les protagonistes qui feront partie de cette expédition punitive, et c’est là que Peckinpah nous fera nous souvenir que déjà dans son opus précédent, il avait été un fabuleux portraitiste. Car il s’agit bien de la qualité première de ce western que la description de ses deux personnages principaux, ceux interprétés avec une très grande classe par Charlton Heston et Richard Harris. Dundee, c’est Charlton Heston qui le personnifie avec une remarquable prestance. Un personnage trouble dont le modèle pour Peckinpah devait être le Capitaine Achab, le célèbre antihéros du formidable roman de Herman Melville, Moby Dick, un homme obnubilé par une idée fixe et dont la quête sera autodestructrice, ses hommes d’équipage en faisant également les frais. Dundee est un goujat rigide et bourru, avare de compliments mais possédant néanmoins un immense ascendant sur ses hommes (même si ceux-ci lui sont pour la plupart hostiles) grâce à son charisme et à sa franchise (« Je ne vous promets rien, que des douleurs dues à la selle, de petites rations, et peut-être une balle dans le ventre... Mais de l'air libre à respirer, du tabac presque frais, un quart de solde... »). Il est cependant faillible et capable de les envoyer à la boucherie faute à son égocentrisme, son impulsivité, son opiniâtreté aveugle et son inconséquence notoire : le prétexte donné par le Major à l'expédition étant de ramener les enfants kidnappés, le fait que ceux-ci soient très vite retrouvés et sauvés ne l'empêche pas de continuer sur sa lancée sa poursuite vengeresse. Malgré tous ses défauts et ses motivations a priori pas vraiment nobles, l’empathie arrive à fonctionner. La splendide séquence au bord de la rivière avec Senta Berger et la vision de sa déchéance suite à sa blessure dans un lupanar mexicain arrivent à nous le rendre très humain, presque sympathique. Et c’est bien là que réside la grande réussite de Peckinpah.

Tyreen, son compagnon de fortune (et d'infortune puisqu'il ne s'agit pas moins que de son ennemi mortel), est joué par un tout aussi excellent Richard Harris. Avant la guerre de Sécession, Dundee avait siégé dans une cour martiale qui avait exclu Tyreen de West Point ; depuis, ce dernier lui porte une éternelle rancune et jure même de le tuer une fois leur mission terminée. En effet, prisonnier de guerre, il accepte de suivre Dundee dans sa "chasse aux Indiens" pour ne pas se faire pendre suite au meurtre d’une sentinelle lors de sa tentative d’évasion. Malgré ses méfaits commis au début du film, on s'aperçoit vite que Tyreen est un digne représentant des gentlemen sudistes, toujours élégamment vêtu, noble et flamboyant en toutes occasions, raffiné avec les dames. Comme Dundee, c’est un grand meneur d’hommes, capable de les convaincre de rester fidèles à l’Union le temps d’avoir capturé Charriba, de canaliser leur violence malgré les injustices que Dundee leur fait subir lorsque par exemple, lors de la séquence la plus tendue et mémorable du film, [Spoilers] il fait exécuter sans sommation un de leurs membres (Warren Oates) pour désertion malgré les explications de ce dernier qui dément sa version des faits. Même si Tyreen est efficacement caractérisé, parfait modèle de droiture, on ne peut s’empêcher de penser que son personnage est un peu manichéen d’autant plus lorsque l’on découvre la séquence finale (probablement imposée par les producteurs et absolument pas convaincante) au cours de laquelle, mortellement blessé, il sauve la bannière étoilée avant de se jeter dans la mêlée avec gloriole. On ne reconnait pas vraiment le ton de Peckinpah à ce moment-là du récit, pas plus que lors de ce happy end complètement en décalage. Les idées initiales de Peckinpah auraient sans aucun doute eu plus de force : celle de faire mourir Dundee ou celle de laisser la poursuite en suspens, Dundee repartant sur les traces de Charriba, probablement condamné à vivre avec ce premier échec, celui d’avoir laissé filer son ennemi juré, de ne pas avoir pu accomplir sa vengeance.[fin des spoilers]


Les seconds couteaux (qui pour la plupart étaient déjà au générique de son western précédent et qui deviendront des habitués de l’univers de Peckinpah) ont tous en revanche plus ou moins été sacrifiés (sur la table de montage ou déjà dans le scénario de départ ?). Que ce soit James Coburn dans le rôle de l’éclaireur manchot au cœur noble refusant de poursuivre le déserteur pour ne pas « être payé pour courir après un homme ayant le mal du pays », Michael Anderson Jr. dans celui du narrateur naïf et imberbe, Jim Hutton quelque peu caricatural, R.G. Armstrong en révérend "peu catholique", Warren Oates, Ben Johnson, L.Q. Jones ou même les personnages féminins qui apportent cependant une touche de douceur bienvenue. Celui de Teresa, progressiste et humaniste, joué par la charmante Senta Berger n’est pas assez développé mais il est à l’origine de quelques-unes des séquences les plus belles du film. Dommage également que les dissensions entre les différents groupes à l’intérieur de la troupe ne soient pas assez mises en avant car, lorsque c’est le cas, Peckinpah parvient à instaurer une réelle tension:  la cohésion qui devrait régner au sein du groupe afin que la mission soit menée à bien est prête à craquer de partout faute d'une part à un chef qui ne pense qu’au résultat de sa quête vengeresse, et de l'autre à la haine qui s’installe parmi ses hommes. Quant à la forme, on aura bien du mal à la juger au vu de ce que les monteurs ont trafiqué après coup. Ainsi les séquences de batailles semblent non seulement aussi confuses que les transitions de l’intrigue mais paraissent également totalement manquer d’ampleur. La musique martiale de Daniele Amfitheatrof arrive parfois cependant à les rehausser.


Tel que le film se présente à nous dans sa version mal équilibrée de 130 minutes, il n’est - il faut bien l’avouer - que moyennement satisfaisant, l'une des œuvres les plus faibles du cinéaste, l’intérêt retombant bien trop souvent faute à des étirements et des longueurs injustifiés. Plutôt que de remonter le film arbitrairement, son scénario aurait mérité d’être réécrit, son intrigue plus resserrée tout en étant moins obscure. Cela étant dit, il reste assez de moments intéressants pour se permettre néanmoins de le conseiller ; à commencer par le ton désabusé de son réalisateur qui court presque tout du long, le dynamitage en règle du western traditionnel et la confrontation dantesque entre deux grands acteurs hollywoodiens.

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Par Erick Maurel - le 5 septembre 2015