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Critique de film
Le film

Louisiana Story

Partenariat

L'histoire

Un jeune garçon cajun arpente sur sa pirogue le bayou de Louisiane. Bientôt, il est attiré par des bruits de machines qui perturbent le calme d’une nature presque vierge. Ce sont des ouvriers qui installent au cœur des marais un puits de pétrole. Alors que son père vient de signer avec la compagnie pétrolière un contrat d’exploitation de sa terre, le garçon, intrigué, ne cesse d’observer l’étonnante fabrication du derrick.

Analyse et critique

Louisiana Story est un autre film de commande, tourné pour la Standard Oil. Le film se passe dans les bayous de Louisiane où un jeune garçon voit son quotidien bouleversé par l’intrusion des bulldozers et des foreurs qui viennent fabriquer un derrick au cœur d’une nature jusqu’ici sauvage. Le film s’ouvre sur le jeune garçon à bord d’une pirogue qui serpente sur le lit calme du fleuve. Cette barque qui navigue doucement au milieu des crocodiles et des castors annonce celle qui mènera Pearl et John quelques années plus tard dans La Nuit du Chasseur. Les images splendides, fruit de l’étroite collaboration entre Flaherty et son chef opérateur Richard Leacock, nous transportent d’emblée dans un lieu à l’écart du monde, un lieu primitif où l’homme se fait discret. Flaherty consacre trois mois à cette ouverture afin de rendre compte au mieux de la rencontre entre le jeune garçon et les animaux. Sur une musique élégiaque, on s’enfonce doucement dans le bayou, bercé par le rythme lancinant de la séquence, par les effets de la lumière qui sont réfléchies par l’eau, par les longues chevelures tombantes des branches d’arbres. Cette introduction presque panthéiste permet de marquer la rupture imposée par l’irruption des ouvriers de la compagnie de pétrole. Dès lors, le fleuve sera perturbé par les vagues laissées par les bateaux à moteur, le calme sera troué par les sourds grondements du derrick.

Le sujet de Louisiana Story est une nouvelle fois le rapport de l’homme au monde. Flaherty nous montre une nature immuable, secrète, imposante et dans un deuxième temps l’irruption de la main de l’homme dans cet univers vierge. Tout d’abord opposition, cette rencontre va devenir coexistence entre deux mondes distincts. Nanouk ou L’Homme d’Aran nous montraient comment l’homme se fondait dans le monde, dans son environnement. Quelques traces de traîneaux sur la neige, vite absorbées par le blizzard, des coquille de noix sur une mer déchaînée, presque rien. L’homme y semblait minuscule tout en parvenant à la majesté dans sa confrontation avec la toute puissance de la nature. Ici Flaherty nous parle d’un univers plus familier, moins lyrique, de la possible intégration des techniques humaines dans l’environnement. Discours qui aujourd’hui peut nous sembler bien naïf mais auquel Flaherty croit sincèrement. Le film est tourné sans le son et Flaherty ajoute en post production les bruits d’animaux et de machines… ainsi que du silence que Flaherty va chercher dans un cimetière en pleine nuit. Le derrick devient un personnage à part entière qui prend vie par ce travail sur le son, les bruits qui l’animent devenant une sorte de respiration. Les images et les sons de la plateforme de forage créent une mystérieuse symphonie industrielle, contrepoint sonore et visuel à la nature environnante. Mais Flaherty n’oppose pas, il marie ces deux aspects, cherchant les beautés tout autant dans les constructions industrielles que dans les paysages du bayou. Il porte la même attention à la nature et à l’homme. Au total le tournage dure huit mois, Flaherty totalisant une fois encore un nombre de rushes impressionnant (1), pour un résultat à l’écran souvent stupéfiant.

Le cinéaste vit plus d’un an à Abbeville pour la préparation et le tournage de Louisiana Story. C’est un film extrêmement préparé, écrit, Flaherty ne reproduisant pas les techniques de tournage de Nanouk ou de L’Homme d’Aran. Le combat entre le garçon et le crocodile est une des scènes impressionnantes du film. La petite histoire nous explique que Flaherty passa un long moment à réaliser cette séquence qu’il voulait dramatique, Joseph Boudreaux, véritable cajun, retournant à la première prise le crocodile comme une crêpe. En fait, comme dans le combat de Nanouk et du phoque (on croit à la réalité de cette scène, or ce sont bien des personnes hors cadre qui tirent sur le filin de Nanouk et non un phoque), ou la pêche au requin dans L’Homme d’Aran, la scène est délibérément truquée, conçue comme une concession au public. Louisiana Story est un vrai film de fiction, aux procédés hérités des œuvres antérieures du cinéaste. D’un point de vue narratif il peut décevoir car trop consensuel, trop pensé pourrait-on dire. La fraîcheur et la beauté de Nanouk ou de L’Homme d’Aran s’est en grande partie évanouie. Là on l’on retrouve la sensibilité du cinéaste, c’est dans son jeune héros qui nous sert ici de guide. L’enfance du cinéaste au Canada le rapproche du jeune garçon, Flaherty trouvant dans sa manière de vivre des échos avec sa propre jeunesse au milieu d’une nature sauvage. Joseph Boudreaux, qui incarne le garçon de douze ans, est une magnifique trouvaille, un acteur plein de vitalité et de vérité. L’enfance est un thème récurrent de l’œuvre de Flaherty, ou plutôt le regard de l’enfance, regard qu’il a toujours tenté de conserver dans sa vie d’adulte. Flaherty c’est l’émerveillement jamais éteint devant les beautés de la terre et les beautés de l’homme. Flaherty était un grand humaniste, un homme amoureux de l’homme, un homme qui savait trouver ce qu’il y a de plus beau chez ses congénères. Flaherty savait écouter et comprendre, il refusait tout dogme, rejetait toute forme de violence. L’œuvre de Flaherty est pleine de cette empathie qui menait sa vie, une vie vouée à la découverte et à la rencontre.

« Les vrais grands films sont encore à venir. Ils ne seront pas l’œuvre de grandes firmes, mais des amateurs, au sens littéral, des gens passionnés qui entreprennent les choses sans but mercantile. Et ces films seront fait d’art et de vérité ».

  
(1) France Flaherty réalisera en 1964 Studies for Louisiana Story, montage de quatorze heures de rushes.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 22 septembre 2006