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Critique de film
Le film

Liens d'amour et de sang

(Beatrice Cenci)

L'histoire

Italie, 1595. Le noble romain Francesco Cenci (Georges Wilson) tyrannise sa famille et ses gens. La papauté ne peut fermer les yeux sur ses exactions et lui confisque l'une de ses deux priorités en échange de sa liberté. Francesco se replie dans le château qu'il lui reste, et sa famille subit sa folie grandissante jusqu'à un soir de beuverie où il viole sa fille Beatrice (Adrienne La Russa). Sa femme Lucrezia et ses enfants décident alors d'assassiner ce monstre. Aidés par Olimpo (Tomas Milian), serviteur et amant de Beatrice, et d'un brigand des environs, « le Catalan », ils font passer son meurtre pour un accident. Mais une enquête est ouverte et tous se retrouvent dans les geôles du Vatican...

Analyse et critique

Beatrice Cenci est un film que les admirateurs de Lucio Fulci aiment mettre en avant sous prétexte que ce serait son chef-d'oeuvre incompris. Un film sérieux, profond, personnel que Fulci lui-même aime à placer tout en haut de sa filmographie. Une attitude un brin étrange qui nie quelque part la singularité du cinéaste en l'extrayant de force du cinéma de genre où il a fait carrière. Comme s'il ne pouvait trouver une légitimité qu'en dehors du genre, dans une forme de cinéma respectable. D'ailleurs les détracteurs de Fulci rejoignent souvent là ses amateurs, Liens d'amour et de sang étant le seul film du cinéaste qu'ils aiment à sauver. Le côté film maudit vient encore renforcer cette aura, servant le mythe d'un auteur incompris de ses contemporains et à qui l'on n'aurait laissé aucune chance d'exprimer son talent hors de l'horreur et des films de série. Or on peut pense que l'échec du film tient plus à Fulci lui-même qu'à une incompréhension de la critique et des spectateurs.

Fulci a la volonté évidente de se démarquer de ses réalisations de genre (comédies, westerns...) et met en scène le calvaire des Cenci avec un sérieux papal. Il n'est pas anodin qu'il jette son dévolu sur ce drame historique qui a déjà été évoqué par Alexandre Dumas, Shelley et Stendhal, et que Riccardo Freda a porté à l'écran en 1956 avec Le Château des amants maudits. (1) Fulci affiche le sérieux de son entreprise par le choix même d'un sujet qui a déjà intéressé de prestigieux écrivains, sans compter tous les historiens qui se sont penchés sur cette histoire tragique. De plus, il entend très clairement utiliser le passé par éclairer son présent. Le féminisme incarné par Beatrice qui veut se libérer de son tyran de père, la remise en cause du patriarcat et de la cellule familiale traditionnelle, la corruption des politiques et d'une Église catholique qui utilisent cette affaire pour remplir les caisses du Vatican et de l’État... autant de thèmes qui résonnent avec ce qui secoue alors la société italienne.


Le film est marqué par un ton très sombre et n'offre aucune échappatoire à ses personnages. Déjà Fulci fait le choix de filmer la Renaissance comme si c'était encore le Moyen-âge. Orgies, mises à mort cruelles (un homme déchiqueté par les chiens de Don Francesco), exécutions en place publique attirant la foule, interminables séances de torture... de la Renaissance Fulci ne retient ni l'art, ni les sciences, mais uniquement la sauvagerie. Et en premier lieu celle de l'Église catholique qui met en place sous l'impulsion du Pape Paul III l'Inquisition romaine en 1542. Une Église toute puissante qui règne sans partage sur l'Italie, nobles, rois et institutions se révélant au pire corrompus, au mieux impuissants. Une scène aussi drôle que pathétique montre ainsi un avocat prendre la défense de Béatrice Cenci. Sa voix tremble, son émotion est palpable tout comme sa conviction que sa cliente est une victime avant d'être une criminelle. Mais alors que la caméra s'éloigne de son visage, on découvre que ce n'est pas devant un jury qu'il plaide, mais lors d'une orgie à laquelle s'adonnent les hommes du barreau. L'avocat ne faisait qu'imaginer sa défense et l'on comprend qu'il ne peut que garder pour lui la vérité de l'affaire, que la cause de Béatrice est entendue. La scène suivante nous conduit d'ailleurs sans plus de transition à l’exécution des trois Cenci.


Fulci réserve le même traitement aux institutions qu'à ses personnages, aucun n'attirant notre sympathie. Calculateurs, arrivistes, criminels... nous n'avons aucune compassion pour eux, même pour ceux qui subissent la cruauté de Francesco Cenci. Hormis peut-être Olimpo, seul personnage sincère et entier du film et auquel Fulci réserve le traitement le plus atroce. Le cinéaste filme en effet avec force détails et pendant de longues minutes son interrogatoire : écartèlement, fer rouge, articulations disloquées... rien ne lui est épargné. Il tient en pensant à Beatrice, en s'imaginant dans ses bras, et Fulci quitte la salle de torture pour revenir sur la passion d'Olimpo pour Béatrice, amour aveugle qui va le conduire à organiser le meurtre de Don Francesco. Aveugle car Béatrice le manipule et n'hésite pas à le trahir pour tenter de sauver sa peau.


Ce flash-back change la perspective du film et fait d'Olimpo - pour un moment au moins - le centre du drame. On découvre son courage (teinté d'un bonne dose de naïveté) tandis que Beatrice de victime doloriste se révèle être un personnage froid et calculateur. On aurait pourtant dû s'attacher à elle, figure féministe qui tente de s'affranchir d'une société patriarcale parfaitement incarnée par Francesco. C'est elle l'héroïne qui donne son nom au film. C'est son nom que scande le peuple qui réclame sa libération. C'est sur sa dépouille qu'il viendra se recueillir, c'est sa tombe qui ne cessera d'être fleurie. Or Fulci, loin de nous dépeindre une sainte, nous décrit un être pervers sans toutefois nier sa souffrance et la cruauté dont elle a été victime. Il réserve le même sort à l'ensemble des personnages, les approchant différemment en fonction des scènes, modifiant son point de vue et, ce faisant, l'image que le spectateur a d'eux. Tout est mouvant, Fulci ne changeant non pas d'opinion sur le drame au gré des séquences mais décrivant simplement par là une humanité complexe, non pas blanche ou noire mais composée d'une infinité de gris.


On en vient à se demander si Francesco lui-même est bien l'être cruel que l'on raconte ou bien un homme qui se sait acculé à cause de sa richesse et qui se méfie à juste titre de son entourage. S'il martyrise son entourage, ses enfants, sa femme, c'est peut-être car il les sait aussi cupides et avides de pouvoir qu'il ne l'est lui même. C'est parce qu'il est mauvais et qu'il le sait qu'il est capable de voir le mal chez les autres. Si Don Francesco est un personnage terrifiant - auquel George Wilson confère une présence certaine -, il attire aussi notre sympathie par son côté presque anarchiste. Il est puissant mais ne veut rien laisser à une descendance parasite. Il a gagné ses richesses et son royaume à la force de ses mains et n'entend rien au concept d'héritage, dégoûté à l'idée de tout laisser à des enfants qui n'ont rien fait d'autre que de naître nantis. Il n'a aucun respect pour ce système de castes, ni pour la royauté à laquelle il tient tête autant que possible, tout comme à la puissante Église catholique. Croyant, il n'en exècre pas moins la papauté, et peut-être qu'à cet endroit Fulci se reconnaît en lui.

On découvre en effet que si le Vatican se penche sur le cas Francesco, ce n'est pas à cause de ses mœurs répréhensibles mais parce que la Papauté y voit l'opportunité de mettre la main sur une partie de sa fortune en faisant pression sur lui. De même, le Vatican va s'intéresser de près à son assassinat et condamner les Cenci après un simulacre de procès uniquement pour parachever la confiscation de leurs biens. Fulci dépeint un Église catholique hypocrite, utilisant le dogme religieux pour s'enrichir et étendre plus encore son pouvoir et son influence. Elle peut torturer, sacrifier des innocents, soumettre par la peur... qu'importe, il lui suffit de couvrir ses exactions d'une couche de morale chrétienne pour s'absoudre de ses crimes. L'hypocrisie de l'Église atteignant peut-être son apogée lorsque pour calmer le peuple qui a pris le parti de Béatrice et réclame sa libération, le pape Clément VIII prévoit de l’absoudre dès que sa tête sera tombée. Fulci est quelqu'un de croyant, mais il se méfie des institutions et n'hésite pas dans un pays très religieux à signer un film à charge contre les institutions catholiques. Et même s'il relate des faits qui se sont déroulés à la fin du XVIème siècle, le Vatican n'en crie pas moins au scandale à sa sortie.


Ce discours, on le retrouve dans le traitement visuel que Fulci réserve à l'Église. Ainsi la première apparition de l'institution catholique consiste en un cortège de prêtres encapuchonnés portant de grands cierges, vision qui tient plus de l'imagerie d'une secte satanique que de croyants prodiguant l'amour de leur prochain. Fulci filme également par des plans très rapprochés les visages effrayés des Cenci qui vont être soumis à la question et, en contrepoint, ceux froids et sans émotions visibles de leurs bourreaux. On retrouve souvent dans l'usage de ces gros plans une signature typique de Fulci : un visage au premier plan venant occuper une moitié ou presque du cadre et, dans la profondeur de champ de l'espace restant, une action qui se déroule. Cette figure de style - utilisée surtout ici lors des séquences d'interrogatoire - provoque une césure entre deux objets pourtant présents dans le même plan. Cela lui sert selon les films à montrer deux réalités irréconciliables, un duel entre deux protagonistes, deux mondes qui s'affrontent... ici il l'utilise pour nous faire sentir combien l'Inquisition se détache de toute question humaine, combien elle se révèle froide, mécanique, bureaucratique même, des scribes venant bien souvent occuper ce premier plan tandis qu'un Cenci est torturé dans le fond du champ.

Fulci utilise également les gros plans pour bien montrer les sévices infligés à Olimpo et aux Cenci, le film frayant dans ces moments là avec l'horreur gothique italienne. Mais ce n'est pas pour satisfaire un public en mal d'effets sanguinolents que Fulci s'attarde autant sur les scènes de torture, mais pour appuyer encore sur la cruauté de l’Église. Tout comme ce n'est pas par opportunisme qu'il propose quelques scènes vaguement érotiques. Celles-ci sont comme des parenthèses enchantées, des moments doux et amoureux, Fulci faisant ainsi miroiter à Beatrice (et au spectateur) un horizon heureux pour mieux le lui arracher par la suite, les bras protecteurs d'Olimpo cédant la place aux abus de Don Francesco et aux sévices de l'Inquisition.


Si le film peut surprendre - du moins au moment de sa sortie - par sa violence et sa cruauté, on ne peut taxer Fulci de racolage. Il se révèle bien au contraire mesuré (ce sera loin d'être le cas dans la suite de sa carrière) et d'un implacable sérieux. Un sérieux qui au demeurant ne sert pas complètement le film, lui conférant bien souvent un côté empesé. La complexité de la construction (une série de flash-back et d'ellipses qui nous font découvrir les événements de manière très fragmentée) paraît également très artificielle et surtout empêche toute identification aux personnages. C'est un parti pris de Fulci mais cette recherche formelle et cette volonté de détachement, de froideur par rapport aux protagonistes fait que l'on ne s'implique pas vraiment dans le drame qui nous est donné à voir (et ce malgré des comédiens plutôt convaincants) et que l'on se retrouve peu à peu gagnés par la léthargie.

Beatrice Cenci est au final bien plus intéressant sur le papier que dans les faits et si d'évidence Fulci est sincère en pensant signer son grand œuvre, force est de constater qu'il est plus à l'aise dans le pur cinéma de genre, là où il peut pousser les curseurs jusqu'à atteindre une forme de poésie. Or on le sent coincé ici par le sérieux de l'entreprise et trop volontariste dans son envie d'être reconnu comme un auteur avec ce film. Fulci ne cesse de répéter à longueur d'entretiens qu'il se considère comme un artisan et non comme un artiste, mais on sent bien que, même s'il le nie, il souffre de ne pas être reconnu comme un auteur par la critique cinématographique. (2) Le film demeure tout de même très intéressant et même indispensable pour tout cinéphile s'intéressant au cas Fulci, notamment car il représente un point de bascule dans sa carrière. Fulci s'investit beaucoup dans ce film, il y croit dur comme fer et son échec public et critique va beaucoup le marquer. C'est en outre à ce moment-là que son épouse, qui pense être atteinte d'un cancer incurable, se suicide. Ce double drame - privé et professionnel - va de l'aveu de son entourage et de ses collaborateurs le changer en profondeur et c'est peut-être ce qui va le conduire, film après film, à s'approcher de l'abîme...


(1) Bertrand Tavernier s'inspirera également de cette histoire pour La Passion Béatrice en 1987.
(2) Celle-ci interviendra mais tardivement, alors même que sa carrière est en plein déclin.

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Par Olivier Bitoun - le 26 janvier 2018