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Critique de film
Le film

Les Portes de la nuit

Partenariat

L'histoire

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, le temps d’une nuit parisienne de février 1945, le « Destin » orchestre l’aventure amoureuse et tragique entre le jeune résistant Diego et la belle Malou (mal) mariée à Georges, et dont le frère, Guy, est un ancien collaborateur ayant dénoncé son ami Raymond.

Analyse et critique


Les Portes de la nuit est la dernière collaboration du duo Marcel Carné / Jacques Prévert, l'échec commercial relatif et surtout critique signant la séparation artistique des maîtres du Réalisme poétique. La grande force de leurs succès de l'époque, c'était cette capacité à croiser un récit social et engagé (contourné avec la facette historique et/ou intemporelle de films comme Les Visiteurs du soir ou Les Enfants du paradis) avec une dimension romantique, fantastique et poétique. C’était en somme l’équilibre idéal entre l’écriture habitée du poète et homme de gauche Jacques Prévert, la mise en scène inspirée de Marcel Carné et le talent des génies formant l'équipe artistique comme le décorateur Alexandre Trauner. La machine se grippe un peu ici avec un Carné réticent devant le sujet trop frontal et polémique qu'il souhaite plus fortement orienter du côté de la poésie et du surnaturel pour en atténuer la portée. On suit donc, au lendemain de la Libération, la destinée de plusieurs personnages vivotant dans un Paris encore sous le coup des privations. Chacun d'entre eux représente une certaine manière d'agir durant la guerre, entre les anciens Résistants Yves Montand et Raymond Bussières, ceux qui ont collaboré avec l'infâme duo père et fils Serge Reggiani / Saturnin Fabre, ou encore les exilés qui reviennent au pays. Un mystérieux clochard joué par Jean Vilar navigue entre ces différents personnages, en leur annonçant de sombres présages.


Alors qu’un Clouzot avance plus ou moins masqué dans Le Corbeau, Les Portes de la nuit fait preuve d'une sacrée audace alors qu’en ce lendemain de guerre (et passé les purges de l’épuration) le ton se fait à la réconciliation et surtout à l'oubli quant à ces heures sombres. Les situations et les dialogues dénoncent donc explicitement les collaborateurs, ceux qui se sont enrichis en traficotant avec les Allemands ou les vrais délateurs comme le personnage joué par Serge Reggiani. Le clochard (qui est en fait le destin) tire donc les ficelles pour le meilleur et pour le pire, levant le voile sur ce passé honteux pour démasquer les vieux ennemis ou dessinant un avenir possible en provoquant un lien amoureux inespéré dans cette France brisée. Le problème est que contrairement aux Visiteurs du soir  ou aux Enfants du paradis, les différents thématiques et tonalités voulues manquent de liant entre elles pour diverses raisons. Le casting originellement prévu (Jean Gabin et Marlène Dietrich, alors amoureux) aurait élevé le niveau de l'ensemble, mais en l'occurrence Yves Montand est encore trop tendre pour le vécu de son personnage et compose un fade héros romantique, tandis que sa dulcinée Nathalie Nattier est carrément transparente. Le surnaturel et la morale se font bien trop sentencieux avec les envolées mystiques et philosophiques de Jean Vilar et créent un déséquilibre avec cet ancrage réaliste. Les Portes de la nuit était réellement pensé comme une continuité du Quai des brumes et le grand film du retour au pays pour Gabin mais après le désistement de Dietrich, ce dernier se désintéressera du projet - son départ nécessitant même un arbitrage du CNC lorsqu’il optera pour un projet plus personnel, Martin Roumagnac (1946), dans lequel il partage enfin l’affiche avec Marlene Dietrich.


Au vu du talent des personnes engagées, on est cependant très loin du grand ratage. Marcel Carné offre une séquence somptueuse lors de la rencontre entre Diego et Malou. Le Réalisme poétique n’aura jamais mieux porté son nom avec cette idée formelle où Montand découvre sa belle comme dans un rêve en la voyant d'abord sur le reflet d'un miroir poursuivie par une superbe scène de danse dans un chantier. La reconstitution du métro Barbès, l'ambiance nocturne puissante (belle photo de Philippe Agostini) et un final magnifique où Montand (enfin convaincant) s'éloigne totalement brisé tel un spectre démontrent les réelles qualités du film qui a juste le défaut d'être en dessous des exceptionnelles réussites qui l'ont précédé. Le film se fera massacrer par la critique - entraînant la fin de la carrière cinématographique de Jacques Prévert, désormais dédié à sa carrière de poète et chansonnier - à cause de ses défauts évidents mais aussi parce qu'il est encore un peu trop tôt pour évoquer certains sujets, notamment auprès de la bourgeoisie parisienne dont la complaisance envers l’occupant allemand est clairement exprimée. Les Enfants du paradis célébrait le triomphe artistique de la France libérée, Les Portes de la nuit la ramène à ces récents démons, ce qui guidera tous les reproches - même les plus injustes comme ceux à l'encontre de son budget deux fois supérieur au Enfants du paradis mais justifié au vu du casting initial et du tournage en studio, certains décors réels étant encore difficilement exploitables comme Barbès. Au-delà de son climat de sortie agité, seul le film se doit d’être jugé aujourd’hui avec ses scories certes mais aussi avec ses nombreuses qualités.


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La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 21 avril 2017