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Critique de film

L'histoire

Etats-Unis, une métropole à la fin des années 20. Un vagabond s’éprend d’une belle et jeune vendeuse de fleurs aveugle qui vit avec sa mère, couverte de dettes. Suite à un savoureux quiproquo, la fleuriste s’imagine le pauvre hère, qui vient de lui acheter une fleur, en milliardaire. Ce qu’il n’est pas… même s’il se lie d’amitié avec un homme riche et suicidaire qui le prend sous son aile, mais uniquement sous l’emprise de l’alcool. Une fois sobre, le milliardaire renvoie invariablement le vagabond à son triste sort. C’est donc seul que Charlot se met en tête de réunir les fonds pour guérir la jeune fleuriste de sa cécité. De petits boulots sordides en matchs de boxe truqués, c’est une avalanche de gags qui mènera notre héros vers une des fins les plus célèbres de l’Histoire du cinéma.

Analyse et critique

City Lights : A Comedy Romance in Pantomime.

1929. A l’aune du cinéma parlant, Chaplin décide de tourner le dos aux innovations techniques et se résout à la production d’un nouveau long-métrage sans paroles. Ce seront Les Lumières de la Ville, dernier film muet de Charlot et ultime occasion pour les spectateurs du monde entier de s’imaginer une voix pour leur héros. Conscient qu’il devra faire face au cinéma sonore tôt ou tard sous peine de disparition, Chaplin trouve alors un compromis afin de se donner encore un peu le temps de la réflexion quant aux premiers pas de Charlot dans le monde du dialogue : sa nouvelle création sera un film muet, mais sonore - comprendre avec musique et effets bruités. Musique qu’il composera lui-même, confirmant ainsi une des multiples facettes de son talent.

Accouché dans la douleur, Les Lumières de la Ville est au final un petit miracle de fraîcheur et d‘équilibre qui pourrait résumer à lui seul l’art de Chaplin. Mais que de souffrances et de doutes avant de toucher à ce naturel cinématographique et comique. Étalé sur 32 mois - un record pour l’époque - le tournage du quatrième long-métrage de Charlie Chaplin se révélera un vrai calvaire. Chaplin, connu pour son perfectionnisme et ses méthodes de travail dégagées de toute inféodation aux studios, multiplia les prises - notamment pour les scènes de la rencontre avec la fleuriste et pour leurs retrouvailles. Au point que le métrage de rushes représente au bout du compte 150 fois le métrage du montage final… Triturée dans tous les sens, objet de toute la réflexion de l’artiste, la scène qui voit la jeune aveugle confondre le vagabond avec un milliardaire ne fut ainsi achevée qu’au 535° jour de tournage, après plus de 320 prises ! De même, Chaplin n’hésita pas à retourner toutes les séquences du milliardaire ivre, joué dans un premier temps par Henry Clive, finalement remplacé par un Harry Myers des grands jours.

Tout comme il hésita longuement à se séparer de Virginia Cherrill pour offrir le rôle de l’aveugle à Georgia Hale, qui lui avait donné toute satisfaction dans La Ruée vers l’Or. Débutante totalement étrangère au monde du cinéma (et que l’on ne reverra quasiment plus par la suite, actrice miraculeuse d’un rôle unique qui restera surtout célèbre pour avoir été une des premières femmes de Cary Grant) Cherril entretint des relations pénibles avec Chaplin, qui lui reprochait de ne pas assez s’investir dans son travail. "Je n’ai jamais aimé Charlie et il ne m’a jamais aimée" devait-elle déclarer trente ans plus tard. Mais jamais le réalisateur ne put trouver une actrice capable à ce point de mettre le doigt sur l’émotion si particulière qu’il recherchait, et il dut finalement se résoudre à composer avec une actrice et une femme qu’il ne supportait pas. Le film avant tout…

Le film justement. Cet interminable tournage terminé, Les Lumières de la Ville se révèle finalement être un pari hautement risqué pour Charles Chaplin : la sortie du film, légèrement en porte-à-faux quant aux nouveaux désirs du public de l’époque, est un moment crucial dans sa carrière, qui peut tout simplement s’effondrer comme un château de cartes avec l’arrivée des films sonores - comme le prouvera par la suite le naufrage de nombre de stars, comiques notamment, du muet.

Soulagement puisque le film est un immense triomphe international, un des plus massifs dans la carrière de Chaplin, qui sut finalement se faire accepter par ce nouveau public. Jouant astucieusement sur la bande sonore, bâtissant même quelques uns des gags les plus fameux de son film sur le son, le réalisateur des Lumières de la Ville prend acte des innovations de son temps tout en s’offrant le luxe de patienter jusqu’au film suivant pour jouer sur toute la gamme sonore. Dans l’attente, Chaplin malaxe le son, l’utilisant non pas comme moteur narratif (le film continue à utiliser les cartons pour les dialogues) mais bien comme objet de gag. Dans deux scènes splendides - le discours des autorités et surtout la séquence du sifflet - Chaplin prend ses marques et l’on devine déjà que ses films suivants sauront appréhender ce nouveau média avec tout le génie qui le caractérise.

Reste que c’est surtout par l’image que passe l’immense majorité des gags du film, Chaplin déployant alors toute la palette de son génie burlesque. D’un début en fanfare où, sur une statue, Chaplin livre un génial numéro de pantomime à une scène de boxe tout bonnement ahurissante, tout l’art du créateur du Kid se retrouve dans ce film. Revenons d’ailleurs sur cette fameuse scène de boxe, qui à elle seule justifie l’achat du film en DVD, histoire de se mettre la séquence en boucle les soirs de déprime. En six minutes d’une simplicité déconcertante - caméra filmant la scène frontalement et suivant l’action grâce à un léger travelling, d’ailleurs très beau - Chaplin offre aux spectateurs une ribambelle de gags chorégraphiée au millimètre. Je défie d’ailleurs quiconque de ne pas sortir des ces six minutes ébouriffantes les zygomatiques en feu : portée par une très belle partition, la scène s’envole vers des sommets de comique et, bel exploit, ne compte que sur ses acteurs et leurs mouvements pour déclencher les rires de la foule. Montage réduit au strict minimum, absence de plans de coupe, de changements d’axes ou de taille de cadre : on frise même l’ascèse d’un Dreyer - et pourtant la scène compte parmi les plus drôles de l’Histoire du cinéma. C’est le style Chaplin, empreint de simplicité et d’humilité, tout entier au service du plan, des gags et des acteurs. Un des secrets qui rend le cinéma de Chaplin si universel, drôle et touchant…

Du rire aux larmes.

A Comedy Romance nous prévient le titre complet des Lumières de la Ville. Ne pas oublier en effet qu’à travers ses films précédents, Chaplin a toujours su alterner entre rires et larmes. Ici, tout comme dans La Ruée vers l’Or ou Les Temps Modernes, Charles Chaplin n’oublie pas qu’un film est aussi une œuvre sociale, amenée à donner le point de vue, assez désabusé, de l’artiste sur le monde. Entre la vanité et l’égoïsme d’un milliardaire (dont la générosité ne s’exprime qu'une fois ivre), l’indifférence voire le mépris de la foule face au vagabond et l’injustice qui voit la police enfermer un innocent en prison ou un propriétaire exproprier une aveugle sans le sou, Chaplin n’oublie pas de gratter là où ça fait mal entre deux rires. Et deux sanglots… Car non content d’être une formidable locomotive comique, City Lights offre son lot de scènes dramatiques grâce à un astucieux scénario en deux volets, l’un consacré aux pérégrinations comiques du vagabond et de son "ami" milliardaire, l’autre à la vie misérable d’une pauvre aveugle.

Évitant avec tact tout pathos ou misérabilisme édifiant, et ce malgré un scénario qui lui tendait justement mille pièges, Chaplin alterne comique pur et mélodrame à l’ancienne, même s’il a toujours le bon goût de désamorcer tout moment susceptible de sombrer dans la mièvrerie par un gag salvateur. Comme la désormais fameuse scène de la première rencontre, si touchante, que Chaplin ne peut s’empêcher de clore sur un gag vieux comme le monde : l’aveugle qui vient de remplir son seau finit par arroser un vagabond déconfit.

S’il n’abuse pas d’effets de mise en scène, Chaplin n’en est pas moins un grand, dont chaque décision - de la position de la caméra au jeu d’acteur - a son importance dans l’équilibre du film. Au sommet de son art, adulé par une planète qui reconnaît en Charlot un des tout premiers mythes du cinéma, Chaplin conclut son travail titanesque sur une scène à l’image de son film : simple et dont on ne sait trop si les larmes qu’elle provoque sont de rire ou d’émotion. La marque des grands… saluée par Orson Welles qui n’avait de cesse de répéter que Les Lumières de la Ville était le plus beau film de tous les temps. On connaît le sens de l’exagération du grand Orson, mais là, promis, vous pouvez le croire sur parole !