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Critique de film

L'histoire

Un matin alors qu’il se rend comme chaque jour à son travail, Cesare tombe sur le cadavre d’un homme qui lui ressemble dans le tramway. Bouleversé par cette découverte, il décide de cesser son activité de plombier pour profiter de l’existence. Sur son chemin, il croise la route d’anciens amis, d’un vieil amour, d’un artiste et d’une jeune nymphette.

Analyse et critique

L’œuvre d’Elio Petri est méconnue en France. Elle est réduite à deux titres phares du début des années 70 : Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon (Oscar du meilleur film étranger 1970) et La Classe ouvrière va au Paradis (Palme d’Or 1972). Le premier, enfin ressorti en DVD grâce à Carlotta, a même joui d’une telle réputation qu’il fut un temps une sorte d’ovni cinématographique que l’on compara presque à 2001. C’était le film européen que les Américains n’avaient pas réalisé. Quant au second, il enferma Petri, fils d’un ouvrier chaudronnier, dans le rôle du cinéaste prolétarien explicatif. Ce que la critique d’alors, qui se méfiait des fictions dites de "gauche" ne lui pardonna jamais totalement. La première partie de sa filmographie est donc méconnue, voire totalement inconnue. L’Assassin avec Mastroianni, son premier film, ressort donc heureusement grâce à Carlotta dans quelques mois. Découvert à Lyon dans une copie renversante, il s’agit déjà d’une parabole kafkaïenne, absurde et existentielle : un homme est accusé à tort d’un meurtre. S’il n’est pas un assassin, son existence oisive et égoïste le condamne pourtant. Les Jours comptés, que nous propose aujourd'hui Tamasa, n’est jamais sorti en France. Certains le considèrent comme le chef-d’œuvre de Petri. C’est du moins ce qu’en jugent certains critiques familiers de son œuvre mais aussi, par exemple, Philippe Garnier qui avait assisté en 2003 à une rétrospective complète de son œuvre à Los Angeles.

Comme certains films de son auteur, dont L’Assassin, Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon et La Classe ouvrière va au Paradis, il s’agit d’une fable grinçante dont le portrait du principal protagoniste dévoile la condition de l’homme moderne dans une société répressive et/ou industrielle. Cesare n’est pas un héros de cinéma. C’est un anonyme, un oublié de la civilisation au travers de qui Petri rend hommage à son père qui dut cesser son activité à cause de maladies contractées sur son lieu de travail. Un plombier qui chaque matin prend le même tramway qui le conduit sur son lieu de travail. Petri décide d’inventer une anomalie à la machine. Il bloque une dérisoire allumette dans les rouages du système productiviste qu’il entend dénoncer : Cesare descend du tramway avant d’être arrivé à destination, et décide de remplacer son bleu de travail par son costume du dimanche (anachronique et donc pathétiquement comique) pour profiter la vie.

S’ensuit un itinéraire moral, les méandres d’un récit picaresque, qui, comme souvent chez Elio Petri s’achève exactement là où le film avait commencé. Peut être qu’entre-temps, Cesare aura appris quelque chose, réalisé la futilité de son existence ? Peut être aura-t-il compris, au terme de ses hasardeuses rencontres et voyages dans sa mémoire, qu’il avait passé son existence à ne pas la vivre ? Avec ses outils de plombier, Cesare est un être invisible, un travailleur qui effectue sa tâche mais que l’on ne voit pas. Petri décide de focaliser sa caméra sur lui. Si bien que la caméra se concentre sans cesse sur le visage du grand acteur Salvo Randone avec qui Petri tournera la plupart de ses films. La caméra tourbillonne autour de lui, le cerne, le caresse, l’accompagne, ne le lâche pas d’une semelle. On sent à la fois la marque d’empathie d’un cinéaste qui tente de donner une dernière chance à un exclu, mais également le poids de la mort qui ne relâche jamais son emprise jusqu’au curieux et très symbolique dénouement.

Cesare découvre dans le tram un mort qu’il dit lui ressembler. Peut être s’agit-il de lui ? Peut être Les Jours comptés raconte-t-il le rêve d’un plombier avant son dernier souffle ? En focalisant son attention sur un anonyme, Petri trouve l’universel pour embraser autour de Randone la condition de tous les parias de la Terre. Cesare décide donc de faire une folie : cesser son activité, mettre les ultimes forces qui lui restent au service de ses désirs. Au début de son pèlerinage, il va rendre visite en pleine nuit à un ami qui est en train de peindre le passage piéton devant le Colysée romain. La séquence est renversante, filmée du haut d’une grue en un long mouvement. Cesare s’écarte un instant de ce symbole des cités modernes qui met les hommes au pas, qui guide leurs pieds dans le mouvement incessant d’une société du travail et d’effort.

Au fil de ses rencontres, de ses découvertes, Cesare affronte sans cesse désillusions et mort. Sur la plage, ses amis s’alarment quand on leur annonce qu’un homme s’est sans doute noyé. Il s’agissait en fait de Cesare qui s’était égaré. Elio Petri fait ici, comme à de multiples occasions, preuve d’une terrible ironie qui inscrit les pas de cet homme dans ceux de la mort qui l’étreint. Cesare est déjà hors de ce monde, et sa promenade de liberté ne fait que le renforcer dans la prise de conscience de la fatuité de son existence.

Il retrouve un ancien amour qu’il n’a pas su aimer et garder à temps. Il est désormais trop tard pour recommencer. Il s’émeut d’une Lolita terne qui fume en cachette et se prostitue à de riches clients. Il se passionne lors d’une conversation avec un grand artiste qui va se servir de son bavardage incessant pour l’emmener chez lui nettoyer ses toilettes. (1) Il retourne au pays natal qu’il ne reconnaît pas. Il y a un cheminement moral déceptif dans le film. Au gré de ses rencontres, Cesare réalise qu’il est passé à coté de son existence à force de vouloir remplir son devoir.

Remplir sa vie, remplir ses devoirs. Petri fait subir au récit à mi-course un détour inattendu : Césare reprend son labeur, convaincu que le temps qu’il passe à ne pas travailler ne lui sert qu’à ressasser ses angoisses contre lesquels il ne peut rien. Il réalise qu’à force d’avoir travaillé dans cette société où la division des tâches exclut des individus comme lui, Cesare n’a jamais pu s’interroger ce qu’il voulait faire de cette vie.

Comme déjà dans L’Assassin, Petri opte pour une forme de réalisme baroque qui trouvera sa pleine expression dans Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon. Il alterne les gros plans en longues focales, les grands angles, les contre-plongées et s’amuse de la post-synchronisation. Le son est fort, dilaté, le moindre bruit est perceptible. A la fois, il plonge dans la cité romaine et stylise le moindre plan, le moindre pas de son tragique héros. On pense souvent à Welles et au Procès, à Monsieur Arkadin mais on ne s’étonnera pas que la photographie ait été confiée à Ennio Guarnieri qui un an plus tôt immortalisait celle de La Dolce Vita, autre film romain tourné sur place et stylisé sur d’autres vanités.

Avec son rythme renversant et son aspect baroque, Les Jours comptés détonnent sur la production italienne du début des années 60. On peut s’amuser à le regarder en miroir d’un autre moderne transalpin : Antonioni. Les deux cinéastes s’intéressent à la solitude des êtres dans les cités modernes. Petri choisit un détour parabolique encore plus politique et détonnant, regardant les transformations du monde moderne du point de vue de ceux à qui jamais on ne prête une caméra.


(1) On retrouve ici la critique sévère de Petri à l’égard de la bourgeoisie et de certains artistes qui était déjà présente dans L’Assassin, son précédent film. Petri avait écrit le scénario des Jours comptés avant celui-ci.

Dans les salles

Film réédité par Tamasa

Date de sortie : 25 avril 2012

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