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Critique de film
Le film

Les Hommes de la mer

(The Long Voyage Home)

Partenariat

L'histoire

Pendant la Seconde Guerre mondiale, un cargo irlandais en partance des Etats-Unis est chargé de transporter des explosifs jusqu'à Londres. Le périple inclut un passage aux Antilles. Mais, si le paysage change, la vie sur le bateau reste la même : beuveries et bagarres sont le quotidien de ces marins. Des soupçons se portent également sur l'un d'entre eux, qui pourrait être un espion allemand. Quant au matelot Olsen, il n'a qu'une idée en tête : rejoindre sa Suède natale...

Analyse et critique

Les Hommes de la mer fait indiscutablement partie de cette flopée de films fordiens oubliés dans les méandres du temps. L’histoire du cinéma de l’âge d’or hollywoodien fait les grands classiques, certes, mais cache aussi d’innombrables perles, évincées par un recul historique qui ne s’embarrasse parfois guère de détails et ne laisse apparaitre que la surface d’un monde artistique en réalité bien plus vaste qu’il n’y parait. La carrière de John Ford fut par exemple constamment émaillée de ce genre de reliquats laissés à l’abandon par les mémoires. Ainsi, Les Hommes de la mer vient-il rejoindre Les Sacrifiés, Le Soleil brille pour tout le monde, L’Aigle vole au soleil, Les Cavaliers, Les Cheyennes ou encore Frontière chinoise au sein de la fameuse liste des moments de grâce momentanément perdus. Momentanément, car l’un ou l’autre cinéphiles acharnés finissent toujours, et dans n’importe quelle cinématographie, par découvrir ces titres - ou tout au moins certains d’entre eux - pour ensuite les mettre en lumière. Au creux d’une conscience, ou de plusieurs, peu importe, l’important étant que ces films continuent à être découverts, redécouverts, admirés ou simplement discutés. Il convient par ailleurs de situer le contexte des Hommes de la mer pour en comprendre la rareté aujourd’hui. Le film, comme d’autres dans le même cas, se situe au beau milieu d’une très intense vivacité créatrice de la part du cinéaste. La Chevauchée fantastique, Vers sa destinée et Sur la piste des Mohawks ont été tournés par Ford l’année précédente, en 1939. Trois titres emblématiques et puissamment évocateurs, et qui seront très rapidement rejoints par deux autres classiques instantanés du maître : Les Raisins de la colère en 1940 et Qu’elle était verte ma vallée en 1941. Le triomphe, tant public que critique, de ces deux derniers films, a sans doute involontairement beaucoup œuvré à créer un halo d’oubli autour des Hommes de la mer, par ailleurs de son côté un film au budget plus modeste, produit de façon indépendante et ayant récolté un succès d’estime assez peu significatif. Voilà en partie l’audace de ce film rare, et pourtant essentiel pour quantité de raisons.

Tout d’abord, il représente un moment charnière dans la carrière de Ford. En effet, le cinéaste retourne ici à un état de grâce consolidant sa vision personnelle d’auteur au sein de l’industrie hollywoodienne. Lui, comme tant d’autres, se considérait comme un technicien, un réalisateur de métier, faisant ce que l’on lui donnait à faire. Et pourtant, comme tant d’autres, il fut également cinéaste de cœur et d’esprit, capable d’avaler un film entier et d’en faire ressortir tous les points forts qu’il avait à y ajouter. Néanmoins, bien qu’il le négligea dans les quelques entretiens qu’il accorda aux critiques français de l’époque des grandes découvertes (les années 1960), il lui arrivait régulièrement de repasser en dehors du giron de l’industrie toute-puissante pour aller tenter l’aventure du côté de films plus réservés, plus personnels d’un point de vue technique et matériel, pour ne pas dire logistique. Ce fut le cas de films extraordinairement réussis (L’Homme tranquille en 1952), comme celui d’autres, à vrai dire médiocres quoique peu nombreux (Dieu est mort en 1947). De fait, Les Hommes de la mer est produit par la société de John Ford, Argosy Pictures, chez United Artists (la major pour ainsi dire spécialisée dans le suivi d’œuvres personnelles et entières), à peu de frais et avec une équipe d’acteurs composant les grands copains, les proches, de ce cinéaste hors norme. Une sorte de petit film logé entre deux magnifiques mastodontes produits par la 20th Century Fox, une pause agréable et sans ambition "de studio" entre deux œuvres majeures. Ensuite, le film est important dans la carrière de l’un de ses acteurs principaux, à savoir la star John Wayne, alors en pleine ascension. A 33 ans, l’homme a fait ses preuves dans plus de 65 films, pour la plupart des westerns de série extrêmement répétitifs (qui lui permettent cependant de commencer à construire son statut d’icône du cinéma d’action), mais aussi des films et des serials d’aventure sans grandes qualités. Ford lui a enfin permis d’accéder au top niveau de l’usine à rêves avec un chef-d’œuvre, La Chevauchée fantastique, qui l’envoie tutoyer les stars d’une autre envergure. Il continue malgré tout de travailler chez Republic Pictures, parce que sous contrat avec eux jusqu’au milieu des années 1940. Certains films lui permettent heureusement de garder la tête haute, tels que Les Naufrageurs des mers du Sud de Cecil B. DeMille en 1942 (chez la Paramount), et ainsi de conserver un statut prestigieux. Mais pour l’heure, le travail reste à faire et Wayne n’accédera au sommet qu’à partir de sa libération, quand il prendra davantage sa carrière en main, à partir de 1945. Les Hommes de la mer est donc un film phare dans cette période encore assez plate et en grande partie constituée de westerns sans grande saveur sortant des studios Republic. Le rôle, celui d’un jeune et musculeux marin suédois un peu naïf, fait sans contestation possible partie de ses plus beaux à cette époque. Wayne saura par la suite s’appuyer sur Ford, son ami et mentor, afin de prouver ses talents d’acteur dramatique et de constituer une carrière jalonnée de rôles plus ambigus. Ford n’a pas été le seul à profiter de cette miraculeuse association (l’une des plus belles du 7ème Art), car Wayne, par cette entremise, a toujours su que ce vieux roublard d’Irlandais lui réservait des rôles superbement imaginés et destinés à le pousser dans son jeu comme aucun autre. Enfin, il convient enfin de préciser également à quel point Les Hommes de la mer s’avère néanmoins majeur au sein de l’œuvre fordienne, tant dans sa confection que dans sa réception pour le spectateur. Un film austère mais d’une générosité sans égale, rugueux et parfois difficile, poussant le formalisme de son auteur à un degré d’incandescence fascinant.

L’auteur de ces lignes a souvent rappelé à quel point le cinéma de John Ford pouvait se situer quelque part entre les poètes John Millington Synge et William Butler Yeats, deux chantres de la culture irlandaise contant un pays de croyances surannées, de foi religieuse intacte et de rudesse sociale et morale depuis rentrée dans la légende. Un univers irlandais au regard tout autre, avec ses subtilités et son approche toute personnelle de la vie. Or, Les Hommes de la mer se révèle d’un naturalisme certain de ce côté-là, a fortiori si l’on songe à Ford, et d’une importance intime que l’on a rarement croisée à cette échelle chez le cinéaste. La force des éléments, la conviction de la foi en toute chose, la prescience du destin sur tout homme, ainsi que la dureté de l’existence y sont renvoyées avec un sens poétique rare, presque sensitif, à l’image comme chez les acteurs. En ces lieux figure le génie absolu de Ford, de savoir construire une véritable unité dans ce qu’il filme, se servant de sa direction d’acteurs comme de sa formidable maîtrise plastique afin de créer un sentiment sous-jacent fort, et de tirer de chaque élément quelque-chose de positivement personnel. On y voit la nature d’un cinéaste insaisissable, avec ses motifs toujours renouvelés (l’individu au sein de la collectivité, jamais l’un sans l’autre) et ses invitations mélancoliques écrivant le paroxysme de l’émotion qu’il raconte et donne à ressentir. Comment percevoir autrement Les Hommes de la mer que comme un sidérant hommage à la force des éléments, et à l’homme, pur et brut de décoffrage, confronté à l’aléatoire fragilité de son existence, à la fois régie par le destin et par ses propres choix ? Ou de l’idée selon laquelle l’homme n’a jamais été aussi libre que face à l’étendue des océans, prêts à engloutir leurs vies comme leurs espérances. Il s’agit peut-être du plus beau des films - sinon de l’un d’entre eux (1) - sur la vie de marins, ces trépassés de la vie terrestre, ces vagabonds sans destination mais toujours en quête d’un absolu qui les dépasse, le tabac fumant au coin de la bouche et l’alcool diffusant ses effets sur la rêverie dévalée par leur âme. Un torrent de sentiments abrupts, et au travers desquels passent les hommes, sans besoin, mais en désir. Désir d’un voyage sans fin.

Car en effet, la traduction française du titre reste pour le moins très belle, mais ne dit rien de la teneur du titre original : The Long Voyage Home. Le long voyage vers chez soi, en prolongement perpétuel, par-delà le temps et l’espace. Ford dresse ainsi le portrait collectif d’une bande de loups de mer sans attache (excepté pour deux d’entre eux), déplacés au gré des vents et des guerres, guettant nonchalamment la prochaine destination de laquelle ils ne garderont qu’un souvenir évasif, au milieu des écumes de whisky et des fumées de comptoir, dans le bois écrasé d’une chaise sermonnée par de sempiternelles bagarres et les bras de femmes souriantes dont la destinée se révèle au moins aussi incertaine. Les Déracinés aurait-on pu appeler ce film. Et le cinéaste n’en néglige ni le bonheur, instantané comme la brise du matin, ni le malheur profond, à la mélancolie presque tangible, passant d’un visage hirsute à un autre, et bravant colères et crises de rire avec la même ardeur.

Les Hommes de la mer ne manque pas de séquences marquantes, comme sait si bien les distiller le cinéaste, en mélangeant souvent les strates les plus subtiles. Ainsi ne résiste-t-il jamais à la flamme du symbolisme, tout en n'omettant pas l'impulsion réaliste de son propos, soumettant toujours le premier à la force du second. On ne sait plus très bien où débute la symbolique, voire même la légende, et quand s'arrête le tumulte de la réalité qu'il brosse, réarrange et façonne dans un grand émoi tourmenté situé entre ombres et lumières. Ford fut un immense plasticien, de la race de ceux qui, par le naturel de leur travail, ne confinent jamais au maniérisme. Et la chose se prête à l'observation de ses films en couleurs comme en noir et blanc. Or, Les Hommes de la mer n'aurait jamais pu être un film en couleurs. Il suffit d'y sentir ce ton mélancolique, véritable litanie de la mer et de ses hommes, ces embruns brisant littéralement la magie du "quatrième mur", et son ode à la lumière toujours confrontée à l'obscurité afin de se rendre compte qu'un tel film aurait, quoi qu'il arriva, toujours ressemblé à cela dans les mains de son auteur. La superbe séquence inaugurale donne le « la ». Des femmes enflammées se prélassent sur une île, du moins les marins les imaginent-ils ainsi. Sur l'eau calme des mers chaudes bordant les côtes antillaises, une flammèche apparaît au loin, tenue par un homme dont la silhouette casse joliment la topographie d'un navire à l'ancre, lui-même brisé et détouré par une lumière évanescente sortie de nulle part. Une cigarette, à l'évidence, allumée par l'un des marins. Les plans construisent une splendide alchimie, fluides et emplis d'un calme sidérant. Les hommes attendent, chacun à leur manière. Les trognes se succèdent, brutes et belles. L'attente, puis l'arrivée de l'un des leurs escaladant un cordage et apportant avec lui la nouvelle : des femmes et de l'alcool vont monter à bord. La fête commence, puis après échanges maladroits, attitudes brusques et échauffourées dont la conclusion se fait tranchante, stoppe sa course et permet au film d'aller plus avant. Le voyage reprend, sans amertume, sans entrain, mais avec l'intarissable soif de rôder encore et encore sur les océans. Ces vingt premières minutes représentent à elles seules un modèle de mise en scène, un exercice de maîtrise absolue dans lequel Ford lâche déjà toute la fougue de son tempérament altruiste, travaillant la condition humaine sous nos yeux, s'effaçant derrière ses personnages téméraires et emblématiques, mais insaisissables. Son génie visuel fait le reste, multipliant les plans iconiques, cernant la fragilité de ses personnages, les attirant entre eux et les repoussant au gré de leurs accès de colère et de leur dépendance à un lancinant sentiment de "spleen".

Merveilleux, et ce n'est que le début. On pourrait citer plusieurs instants de grâce, comme ceux, forcément marquants, de l'évasion manquée dans la zone portuaire de New York (une Grosse Pomme presque onirique, et dont l'éclairage perçant frappe les éléments d'un décor quasiment réduit à sa plus simple expression). Il y a aussi cette tempête, dont l'écume rageuse rafle les hommes sur son passage, par ailleurs fatale à l'un d'entre eux, surclassant une caméra qui dès lors braque la dynamique de son observation sur l'incessant cloaque de vagues monstrueuses qui emplit son espace. Jusqu'à y déceler un homme balloté par celles-ci, esclave de ses mouvements carnassiers. Terrible, tout comme cette traversée dans la brume, qui trompe les hommes dans leur jugement et les jette dans l'erreur, les obligeant à accuser amèrement l'un de leurs, trop mystérieux jusqu'ici pour paraître honnête. En réalité un simple père de famille, un mari tendrement aimé, alcoolique, fuyant sans relâche une existence dont, pourtant, il voudrait retrouver le goût. Ou encore cette attaque aérienne par un avion allemand (le contexte situe la traversée pendant les débuts de la Deuxième Guerre mondiale). Ford y illustre plus que jamais son attachement au récit homérique, confrontant ses personnages aux épreuves presque mythologiques de leur destinée commune. Les uns combattent désespérément les fruits mortels de l'attaque (incendie, dégâts de bord...), quand les autres éructent, courent et tombent, parfois dans un dernier sommeil d'éternité. Cet avion que l'on ne voit jamais, sinon que l'on distingue par son ombre, le bruit de ses moteurs, le largage de ses bombes et les rafales de ses mitrailleuses, mais aussi ces réactions d'hommes faces à leurs peurs, serrant contre eux leur courage de toutes leurs forces... Ces hommes de la mer voyagent dans un univers du réel et de la fantasmagorie, laissant dans leur sillage un fort et entêtant parfum de romantisme absolu, au sens "dix-neuvièmiste" du terme. Et enfin ce retour à terre, temporaire pour la plupart, définitifs pour d'autres. Un retour uniquement composé de beuveries entre camarades. Les personnages chantent et passent le temps en refaisant le monde à leur manière. « N'y a-t-il plus de lumière en ce monde ?! » clame l'un d'entre eux, d'un désespoir vain. A l'époque, la guerre fait rage en Europe, les USA ne sont pas encore entrés en guerre, mais déjà Ford exhorte son contemporain à s'interroger sur son époque et sur sa destinée dans ce vaste écueil de folie qu'est la Terre.

S'égrènent également devant la caméra les copains de John Ford, sa bande d'acteurs sans pareils, les trublions de l'absurde embrassant le récit de leurs interprétations hautes en couleurs. Acteurs et personnages se confondent d'ailleurs comme souvent chez le cinéaste, parvenant à créer une synergie tout à fait hors du commun. C'est ainsi tout d'abord Thomas Mitchell (Aloysius Driscoll, ou Drisk pour les intimes), précédemment l'inoubliable médecin alcoolique de La Chevauchée fantastique, ici dans le rôle pivot du rassembleur, un marin que rien n'arrête, poète et clameur, un emmerdeur de la meilleure espèce. Un copain, un type rempli de tendresse, un roi sans royaume dans un monde d'instants pleinement vécus. Un homme à la John Ford, avec son regard malin et son inclinaison savante pour la liqueur, sa main lourde et son verbe gaélique. C'est aussi Ward Bond (le rustaud Yank), l'Américain pur jus, sorte de brute épaisse aux derniers instants magiques. Un professionnel de la mer, qui connait les bruits de son bateau et meurt dans une sublime et pathétique agonie. Une causerie funeste saupoudrée d'un dernier rond de fumée de tabac, et le désir de laisser un souvenir, de croire que quelqu'un, quelque part, se souviendra de lui. Rien qu'un tout petit peu.

Barry Fitzgerald (l'attachant Cocky) incarne un cuistot incompréhensible avec son accent irlandais à couper au couteau, cachant derrière son air fruste un jeu taillé pour ce genre de rôle. Un acteur merveilleux lui-aussi, un character actor. Tout comme John Qualen (Axel, libre comme le vent) et son accent réfrigéré, éternel révolté devant toute chose (il fallait bien la mer pour supporter la causticité de son humeur passionnément humaniste) et plein d'amour pour son ami, le grand John Wayne (Ole, un Suédois sorti d'un conte) que Ford, comme pour les autres, parvient à détacher du lot en le transformant en force de la nature. Du physique imposant et athlétique de son acteur, Ford en tire la différence physique et psychologique à traiter chez son personnage : un grand gosse, un géant aux manières douces, fragile comme un enfant et fort comme un titan. Là encore, là déjà, Ford sait comment utiliser Wayne, qu'il n'aura de cesse de pousser plus avant par la suite, aux confins d'un jeu en constante évolution. Ici, le Duke est encore un "jeunot", un homme mal dégrossi, au visage reflétant régulièrement une nature un peu simple, mais adorable, et en qui l'on peut avoir toute confiance. Et Ford de lui offrir en outre sa grande scène d'action, dans laquelle Wayne manie simultanément une lance à incendie et une hache afin d'éteindre le début d'incendie qui menace le chargement d'explosifs. Un grand moment d'action qui rehausse encore la nature épique de l'œuvre et sa charpente homérique ouvertement avouée. Reste aussi Ian Hunter (Smitty, en réalité Thomas Fenwick), excellent et très émouvant en homme perdu, privé de chemin, condamné à ne jamais revoir la terre. Il faut voir la scène dans laquelle il écoute, bâillonné, impuissant, la lecture des lettres de sa femme... Un moment à vous tordre les tripes de haut en bas. Les autres, moins présents, en survol ici et là dans le film, marqueront cependant eux aussi les esprits, à la manière de Mildred Natwick, remarquable dans son rôle de prostituée épuisée au regard abattu mais pleine de compassion pour le personnage d'Ole. Tous seront observés de loin par l’étonnant marin à la pipe, incarné par Arthur Shields, philosophe serein qui effectue le lien entre tout, du début à la fin du film. C’est lui qui explique le mieux cette étonnante vision de la vie, et c’est aussi le seul à rester à bord du navire pour ne jamais en descendre. Car il sait, tout au fond de lui, qu’il appartient entièrement à la mer pour toujours.

Au sein de cet esprit d'équipe, Ford parvient néanmoins à discerner les existences, à leur rendre une âme à chacune. Ces hommes voyagent ensemble mais vivent et meurent seuls, soudés les uns aux autres. Il y a d'ailleurs une foultitude de détails qui en relèvent la saveur unique. Par exemple, ce sentiment protecteur et ce respect que les hommes de la mer qui n'ont rien ressentent pourtant ardemment pour ceux à qui il reste quelque-chose, quelque-part en ce monde. Des personnages comme Smitty, qui ne survivra pas et reviendra chez lui dans un cercueil, accueilli par une famille endeuillée. D'autres comme Ole, ce grand gaillard qui n'a pas vu sa mère depuis dix ans. Il la reverra heureusement, et partira chez lui avec la prochaine brise, laissant une trainée de souvenirs chez ses amis, et notamment chez Axel qui préfère se réjouir de son départ plutôt que d'en souffrir. On ne peut s'empêcher de faire une lecture attendrie de ces êtres, coincés entre l'inconnu et l'ailleurs, pour qui la terre ne promet que bistrots, chansons traditionnelles et problèmes d'intégration à une société qu'ils ne voient plus désormais que de loin, avec ses valeurs oubliées. Ils parcourent le monde à la recherche d'un nulle part, et s'enhardissent de pouvoir sauver ceux qui peuvent encore l'être. Dès lors, les hommes de la mer sont-ils libres ou bien prisonniers d'une terrible condition ? Et ceux qui retournent à terre pour une vie qui les attend recouvrent-ils la liberté ou au contraire y renoncent-ils pour la sécurité d'une vie plus confortable ? En cela réside aussi le continuel questionnement qui taraude le récit, avec sa part d'ombre et sa part de lumière (idée clairement justifiée par les éclairages travaillés et la présence constante de l'ombre et de ses formes), l'ambiguïté d'une existence entièrement vouée à un néant qui ne signifie quelque-chose qu'en regard de ce que l'homme cherche, seul face à lui-même et aux éléments. La dernière scène du film, d'une poésie merveilleuse, montre nos marins retourner à leur seule raison d'être, naturellement, presque imperceptiblement, comme si tout, absolument tout, les ramenait toujours au navire, à la mer, à cette destinée sans nom. Des hommes que la terre, médiocre et malfaisante à leur égard, rejette inlassablement au large de ses côtes. Un voile assombrit l'horizon et emplit l'image d'une teinte noire, les hommes sont retournés à bord du long voyage. Et déjà la nuit les étreint-elle.

Les Hommes de la mer ne se prête fondamentalement pas à une lecture singulière, mais plutôt à une vision que chaque caractère, chaque expérience, pourront épouser à l'envie. Méconnu dans la carrière de John Ford, ce film demeure pourtant l'un de ses plus beaux, ce qui n'est pas si évident que cela à exprimer tant sa filmographie regorge de chefs-d'œuvre. Son humanisme fait merveille, autant que sa vision simple et franche de la vie en général. Documenté, ressenti comme un besoin d'exprimer l'inexprimable du spleen à l'irlandaise, Les Hommes de la mer est un fabuleux voyage mélancolique avons-nous dit, et qu'il ne s'agirait de manquer pour rien au monde. Que l'on aime ce film à la vision, ou que l'on se laisse aller à sa beauté si particulière au creux d'un souvenir réveillant l'émotion enfouie que l'on conservait si sagement, on ne saurait que trop apprécier ces instants de pure sensibilité fordienne. Une chose est certaine, ce long voyage de retour est si fort que l'on n'en reviendra jamais tout à fait.

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(1) Parmi les nombreux films d’aventure que Hollywood a produits sur le milieu maritime (en ce sens, sur le marin en tant que figure sociale et dramaturgique), on peut citer quelques-uns des plus importants, collatéralement au film de John Ford : Le Vaisseau fantôme de Michael Curtiz (chez la Warner, en 1940), Les Marins de l’orgueilleux de Henry Hathaway (chez la 20th Century Fox, en 1949), Âmes à la mer de Henry Hathaway (chez la Paramount, en 1937)... A noter que le film de Michael Curtiz, assez rare au demeurant, reste l’un des plus beaux hommages jamais effectués sur la question. En outre, il s’agit probablement de l’un des plus grands films de ce cinéaste immense, et de l’une des meilleures performances de l’inoubliable Edward G. Robinson.

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Par Julien Léonard - le 2 février 2015