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Critique de film

L'histoire

1763 en Angleterre. Abigail Martha Hale (Paulette Goddard) est accusée d’un crime. On lui propose de choisir entre deux condamnations : la potence dans l’immédiat ou quatorze années d’esclavage dans les colonies d’Amérique du Nord. Elle choisit la seconde solution et se trouve donc déportée en Virginie. A bord du bateau qui la transporte vers le Nouveau Monde, elle est mise aux enchères. Le marchand de fourrures Martin Garth (Howard Da Silva) souhaite fortement l’emporter pour se venger de l’humiliation qu’elle lui a fait subir : une gifle en pleine face et devant tous les marins après qu’il a tenté de l’embrasser. Mais c’est le Capitaine Christopher Holden (Gary Cooper), officier de la milice de Virginie, et ses "46 cents" supplémentaires qui la gagnent pour mieux lui rendre sa liberté. Ce dernier quitte le navire pour rejoindre sa fiancée qui lui annonce ne pas avoir pu attendre et s’être déjà mariée avec son frère. Quant à Abigail, sans son sauveur à bord, elle n’a pas la force de s’opposer à ce que son contrat "d’émancipation" soit brûlé par Garth qui se révèle être en fait un sinistre trafiquant d’armes. De nouveau esclave, elle se retrouve à servir dans une taverne. Par ses ventes d’armes, Garth attise la haine des différentes tribus indiennes envers les colons ; Pontiac, chef des Ottawa, organise la révolte en lançant des raids sur tous les forts de la région. Holden est chargé d’aller apporter des "ceintures de paix" aux Indiens mais, attaqué en chemin, il se réfugie à Fort Pitt (futur Pittsburgh) où il retrouve et délivre une seconde fois Abigail des griffes de ses maîtres cruels. Peine perdue, celle-ci se fait enlever par les Indiens peu après, suite à la jalousie de Hannah (Katherine DeMille), fille du chef des Seneca et épouse de Garth, qui ne supportait pas de voir ce dernier tourner autour de cette femme blanche. Désobéissant à son commandant qui lui a demandé de brûler la ville afin que rien ne tombe aux mains des "sauvages", Holden préfère d’abord aller délivrer sa jolie "esclave"...

Analyse et critique

Et après ce résumé, nous ne sommes qu’à mi-parcours du récit, la seconde partie du film versant dans l’aventure alors que la première heure avait été plutôt dévolue à la mise en place de l’intrigue, à la présentation des personnages et de la situation politique de l’époque. Depuis le début de la décennie avec Sur la piste des Mohawks (Drums Along the Mohawk), Le Premier rebelle (Allegheny Uprising) et Le Grand passage (Northwest Passage), le XVIIIème siècle n’avait plus été abordé dans le domaine du western. Unconquered, tiré d’un roman de Neil Swanson sur la révolte de Pontiac en Virginie contre les Britanniques, nous replonge dans une époque qui n’avait encore pas connu la déclaration d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique, toujours à l’aide d’un Technicolor rutilant et d’une débauche de moyens considérable. Nous nous trouvons devant un beau spectacle foisonnant, et parfois passionnant malgré les défauts habituels qui entachent une majorité des films du réalisateur : une certaine lourdeur dans le traitement et la caractérisation des personnages, un certain kitsch de l’imagerie et une propension à faire durer les scènes dialoguées plus qu’à l’accoutumée. Mais, comme pour The Plainsman, ces défauts se transforment ici en qualités tout au moins durant la première heure : la description des personnages, aussi typée soit-elle, fonctionne parfaitement, la plastique du film est sublime grâce au violent contraste des couleurs et au scintillement des costumes, enfin l’étirement des séquences ne s’avère ici jamais gênante et permet au contraire de mieux nous familiariser avec les personnages, d’autant que les dialogues sont de bonne qualité.

Après Une Aventure de Buffalo Bill (The Plainsman), Pacific Express (Union Pacific) et Les Tuniques écarlates (North West Mounted Police), Unconquered est le quatrième et ultime western parlant de Cecil B. DeMille et à cette date le plus gros budget qu’il ait eu à sa disposition. Au final, nous nous trouvons devant un corpus assez cohérent dans sa stylistique et dans la façon qu’a le cinéaste de narrer une histoire ; soit un ensemble de quatre films très représentatifs de la manière de travailler de Cecil B. DeMille, homme de spectacle avant tout mais aimant prendre son temps pour délayer ses intrigues, décrire son univers coloré. Si The Plainsman demeure le plus homogène, le plus équilibré et le plus harmonieux de ses westerns, les suivants auront eu au moins le mérite de nous faire voyager à des époques et des lieux différents et assez dépaysants. Par ailleurs, le réalisateur n’a pas lésiné sur les moyens pour nous en mettre plein la vue, son talent de conteur et de peintre ayant accompli le reste sans pour autant éviter les lourdeurs caractéristiques de son cinéma à grand spectacle.

Alors bien évidemment que tout cela est d’une naïveté confondante ! Mais l’art de conteur du cinéaste, son brio à mélanger histoire et romance, épique et intimisme, nous ramène en quelque sorte à l’enfance, une époque où nous jubilions devant un héros comme Holden, brave, courageux, noble et honnête, où nous ne nous offusquions pas - bien au contraire - de ce que Paulette Goddard soit toujours parfaitement bien maquillée y compris lorsqu’elle se retrouve en haillons, où nous ne nous scandalisions pas lorsqu'on nous présentait des Indiens les plus vindicatifs et sanguinaires qui soient... Cela faisait partie du spectacle hollywoodien et, en ce qui me concerne, cette candeur ne me gêne pas plus que cela aujourd’hui encore. D’ailleurs, dans tous les "pré-westerns", que ce soient ceux de John Ford ou de King Vidor, les Indiens ont toujours été, plus que des "méchants", des trouble-fêtes dont on comprenait les motivations mais avec qui les colons devaient se battre s’ils voulaient pouvoir vivre en paix. Aucun jugement, des faits historiques relatés avec plus ou moins d’honnêteté ; mais avec DeMille, plutôt moins, ses Indiens cruels nous étant décrits avec un sens du pittoresque qui met parfois mal à l’aise, apparaissant presque comme des demeurés.

Néanmoins, cela participe aussi de la volonté du cinéaste de vouloir constamment mélanger le souci d’authenticité et le kitsch le plus extravagant ; il s’agit de sa patte, reconnaissable entre toutes, avec aussi sa tendance à l’emphase et son découpage assez théâtral en actes et en scènes toutes d’importantes longueurs. Paradoxalement, alors que la première heure me semble parfaite en ce sens, d’une belle fluidité, la partie plus épique et la plus mouvementée en terme d’action me parait parfois se trainer et manquer singulièrement de vitalité, et ce à partir de la séquence de torture dans le camp indien. Car si DeMille n’a pas son pareil pour nous offrir de superbes tableaux par son génie du cadrage, du gros plan, du positionnement de ses acteurs et de la disposition des couleurs, je ne lui ai presque jamais trouvé un sens du rythme qui me convienne, d’où ses scènes d’action qui m’ont presque toujours déçu hormis dans The Plainsman qui est pour moi, rappelons-le, un modèle du genre.

« The Perils of Paulette » comme l’ont dénommé certains (en référence au serial The Perils of Pauline) n’est finalement pas aussi ample, baroque et délirant que je l’aurais souhaité. Et si le ressenti final est positif, je ne peux m’empêcher de regretter plus de nervosité dans les morceaux de bravoure et plus de sérieux dans sa seconde partie que, soyez-en informés, beaucoup préfèrent d’ailleurs à la première. Pour ce qui concerne un casting plutôt correct à défaut d’être génial, Paulette Goddard, comme dans Les Tuniques écarlates, a toujours tendance a en faire un peu trop mais elle reste néanmoins ici dans les clous, Gary Cooper est parfait en héros pur et dur même si son personnage manque d’épaisseur, ainsi que Howard Da Silva qu’on se délecte à détester. Parmi les seconds couteaux, un remarque Ward Bond trop en retrait, un Boris Karloff hiératique qu’on ne reconnait pas immédiatement sous sa coiffe d’inquiétant chef indien, et la propre fille du réalisateur dans le rôle assez touchant de l’Indienne, l'épouse du trafiquant d’armes qui va se sacrifier par amour. Ils bénéficient tous de superbes costumes et progressent au milieu de magnifiques décors et de superbes paysages verdoyants pour notre plus grand plaisir. On trouve aussi au cours de la première heure de nombreuses notations intéressantes, notamment sur l’établissement des frontières entre les Etats par des astronomes qui ont dû jongler avec nombre de paramètres afin d’effectuer leurs tracés cartographiques.

Cecil B. DeMille était un plasticien hors pair (je m'en suis rendu compte effectivement) et son ultime western est là pour nous le prouver, Les Dix Commandements finira d’entériner le fait dix ans plus tard. Pour ce qui a trait au reste, je vous laisse juge, le film ayant aussi bien ses admirateurs passionnés que ses violents détracteurs. Plus proche des premiers, j’arrive cependant à comprendre les arguments des seconds. Une chose est certaine : Unconquered est du pur DeMille, ce qui confirme le statut d’auteur de ce dernier, un film d'aventure bariolé au charme certain à défaut de m'apparaître comme une œuvre de première importance.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : swashbukler films

DATE DE SORTIE : 21 octobre 2015

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