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Critique de film

Partenariat

L'histoire


Un club de vacances
en Côte d’Ivoire à la fin des années 70. Un groupe de vacanciers débarque, parmi lesquels Bernard, venu rejoindre son épouse – ils forment un couple « très libre, enfin, surtout elle », Jérôme, plus frimeur que médecin, Gigi, une grande gamine en quête du grand amour, Josyane, qui elle a passé l’âge du grand amour et se contentera d’un homme, qu’importe lequel, et Jean-Claude, qui lui se contentera de ce qu’il peut trouver. Ils ont payé pour une semaine de folie et ont bien l’intention d’en profiter, ce dont vont se charger les GO, Marcus, Popeye, Bobo et quelques autres…

Analyse et critique

France, les années 70. L’humour ronronne. Rigolade qualité française sur les grands écrans, satire politique héritière des chansonniers à la télévision, rien de nouveau à l’horizon. Même l’incident Charlots, qui avait commencé à faire souffler un vent de surréalisme, s’est mué en bidasseries triomphales. Et pourtant, le renouveau est en germe, et viendra du théâtre. Pas celui orné de velours rouge. Celui qu’on bricole dans le fond d’une cour, sur quelques tréteaux, le café théâtre. C’est l’époque du Café de la Gare de Romain Bouteille, d’où émergeront entre autres Coluche et Patrick Dewaere. Un temps où une troupe peut engager au pied levé l’employé d’un magasin des Puces qui les aide à charger des planches dans leur camionnette – Gérard Lanvin n’a pas démarré autrement. Et de ce bouillonnement émerge une poignée de jeunes comédiens, qui se fera bientôt connaître sous le nom du Splendid. Tout commence dans une classe de seconde du lycée Pasteur de Neuilly. L’animateur du ciné-club, un certain Gérard Jugnot, rêve de mise en scène. Il fait la connaissance de trois autres élèves ayant pour noms Michel Blanc, Christian Clavier et Thierry Lhermitte, auxquels il transmet sa passion. Ils tournent un premier court-métrage, Le Désespoir de Cathode, puis se mettent à l’écriture et montent leur première pièce, ‘La Concierge est Tombée dans l’Escalier’, en Terminale. Ils en veulent.

1972 : les pièces se succèdent. D’abord ‘Non Georges, Pas Ici’, puis ‘Je Vais Craquer’, où la troupe investit le café théâtre de l’Odéon. Bientôt à l’étroit et rejoints par Marie-Anne Chazel et Valérie Mairesse, ils décident de créer leur propre lieu. Ils acceptent tout d’abord l’offre d’un patron de café de la Rue d’Odessa, qui les accueille en échange de 50 % des recettes et de la réfection des lieux, à leur charge. Être comédien de café-théâtre, c’est également être bricoleur. Puis la troupe, renforcée par Bruno Moynot, Josiane Balasko et Dominique Lavanant, s’installe Rue des Lombards. Les comédiens se partagent les charges, Balasko à la caisse, Jugnot à la vérification des billets, Blanc servant la soupe – car la réglementation obligeait alors les responsables de café-théâtre à servir une boisson. La salle est une arrière cour, il n’y pas de frontière entre les bancs et la scène. Et c’est là que va prendre son envol la nouvelle vague du comique français. En 1977, après ‘Le Pot de Terre contre le Pot de Vin’, ils montent ‘Amours, Coquillages et Crustacés’. Ils venaient de faire la connaissance de Guy Laporte, chef de village au Club Méditerranée, qui, accrochant bien à leur humour, leur avait proposé un arrangement courant : quelques semaines de vacances en échange de sketches lors des soirées spectacle. Du pain béni pour les jeunes auteurs qui ont ainsi tout le loisir d’observer le spectacle de ces vacanciers décidés à s’amuser coûte que coûte, puisqu’ils ont payé pour. Ce qui était à la base un projet de film devient donc une nouvelle pièce, satire des clubs de vacance – quoique Thierry Lhermitte contestera toujours le terme de ‘satire’, car selon lui situations et dialogues sont directement tirés d’expériences vécues. Enthousiasmé après une représentation, Yves Rousset-Rouard, oncle de Christian Clavier et producteur, entre autres, d’Emmanuelle, décide de financer le film. Ils pensent tout d’abord confier le projet à Jean-Jacques Annaud, qu’ils admirent. Celui-ci est intéressé, mais désire le faire interpréter par des vedettes. Le Splendid ne souhaite pas se séparer de son bébé, et parvient à convaincre Rousset-Rouard de faire confiance à un jeune metteur en scène avec lequel ils viennent de sympathiser. A l’époque, le jeune Patrice Leconte n’a que l’échec de Les Vécés étaient Fermés de l’Intérieur à mettre sur son CV. Qu’importe, le courant passe. ‘Si je me sentais en famille, c’est que ceux-là pratiquaient, au théâtre, un comique résolument moderne qui n’empruntait rien au Boulevard et dont j’imaginais que, transposé devant une caméra, il renverrait au musée toutes les bidasseries qui faisaient alors florès dans le cinéma français. Cette troupe et ses spectateurs avaient le même âge, riaient des mêmes situations, partageaient les mêmes colères contre les médiocrités contemporaines.’ (1) Un choix pas forcément évident donc, et sans doute pas du goût de tout le monde - on murmure même que Coluche aurait proposé au Splendid de renvoyer Leconte pour prendre sa place. En dépit des fous-rires qui obligent le réalisateur à multiplier les prises et des nombreuses farces orchestrées par le groupe, le tournage se déroule sans problème dans un ancien club de vacances de Côte d’Ivoire, situé à trois kilomètres d’un véritable Club Med – la vénérable institution a d’ailleurs refusé de participer au film après avoir pris connaissance du scénario, et a même publié une circulaire interdisant formellement à ses GO d’y prendre part. Le Splendid parvient néanmoins à recruter quelques vacanciers pour assurer la figuration, attirés par une pseudo-tombola.

On l’imagine mal aujourd’hui, mais la sortie des Bronzés est un risque financier. Le distributeur Bernard Harispuru déclarera même ‘avec votre film, j’ai deux grenades dégoupillées dans le calebar !’ (2) Le film sort en salles le 22 Novembre 1978, et rencontre le succès que l’on sait – plus précisément, 2 182 000 entrées. Mais au contraire de nombreuses comédies françaises des années 70, la popularité des Bronzés ne se démentira pas, et le film reste aujourd’hui encore une valeur sûre pour les chaînes souhaitant un pourcentage d’audience confortable. Qui ne s’est pas assis devant sa télé à réciter les répliques en même temps que les acteurs, en se disant que six millions de spectateurs étaient probablement en train de faire de même ? Comment expliquer ce triomphe transgénérationnel ? D’entrée de jeu, précisons que ce n’est en aucun cas pour ses qualités formelles : Patrice Leconte lui-même en convient volontiers, Les Bronzés est d’une grande pauvreté esthétique, frisant même la déficience par moments, et surtout la caméra se contente d’enregistrer les gags, pratiquement aucun d’entre eux n’étant provoqué par la mise en scène. Mais l’important n’est pas là, nous ne sommes ni chez Billy Wilder ni chez les Z.A.Z. On l’a dit, la sortie de ce film a donné accès à un large public à un style d’humour différent, auparavant réservé à ceux qui se déplaçaient dans les cafés-théâtres. Un humour mordant, vachard, sans grande pitié. Le Splendid avait touché là un point précis. Avec Le Père Noël est une Ordure, ils brocarderont des personnages caricaturaux, souvent éloignés de nos réalités quotidiennes – et heureusement. Avec Les Bronzés, la donne est différente : tout le monde a déjà failli gifler un type ressemblant à Clavier. Gérard Jugnot est le sosie du type qui a épousé votre sœur. Et surtout, chacun d’entre nous a connu un Jean-Claude Dusse. Mais attention, on ne se sent pas visés ; Jean-Claude Dusse, c’est les autres.

Patrice Leconte explique dans les suppléments que sa participation au scénario a essentiellement consisté à trouver une série de fils rouges afin de ne pas donner l’impression de visionner une suite de sketches. On n’ose imaginer à quoi ressemblait le script avant son passage, tant la présence de 90 % des scènes ne se justifie que par leur drôlerie, et aucunement par leur importance dans la progression dramatique. Pourtant, une ou deux scènes parviennent à sortir de ce moule. Ainsi, la fameuse séquence du sketch de la valise, où Bobo exécute un numéro dont on ignore à peu près tout et dont on ne verra que l’amorce. En revanche, on saura tout des réactions du public a posteriori. Son sketch est-il réellement inférieur à ceux de Bourseault ? Au vu de ses éructations et onomatopées, rien ne permet de le penser – il semblerait que le personnage soit d’ailleurs fortement inspiré de Michel Leeb, que le Splendid avait eu l’occasion de croiser alors qu’il donnait des spectacles saisonniers dans les Clubs Med. Il est simplement plus charismatique, ce qui fait toute la différence dans un monde d’apparences – voir la séquence où Gigi reconnaît en Bobo le Georges Pelletier qu’elle a rencontré chez un assureur, dans une autre vie : celui-ci s’est composé une nouvelle identité, a changé d’apparence et a choisi d’intégrer un autre monde, aux règles différentes. Il nie ce qu’il a été dans le monde extérieur. Tous ces personnages vivent dans un univers en vase clos, déconnecté de toute réalité apparente, mais où s’exerce une loi de la jungle impitoyable. Néanmoins, tout est tourné vers la recherche du plaisir individuel. Il n’est dès lors guère étonnant qu’un personnage tel que Popeye – dont on ignorera jusqu’au bout l’état civil, preuve de son caractère enfantin -, tout entier dédié à l’autosatisfaction immédiate, soit devenu un petit roi dans ce royaume minuscule. Entre parenthèses, il est rassurant de savoir que Popeye n’est pas inspiré d’un unique personnage – non, pas même de l’ancien G.O. Georges Kaplan -, mais est composé de sources diverses. C’est son étude de caractères qui fait toute la valeur des Bronzés. Ainsi, on ne peut qu’être fasciné par Bernard et Nathalie Morin, ce couple très moyen sans doute abonné au Hérisson (3) et qui court après une révolution sexuelle déjà dépassée qui n’a jamais rien eu à faire d’eux. Ces personnages pré-houellebecquiens iront de désillusion en expériences ratées pour finir par se retrouver et recouvrer leur nature profonde, celle d’un petit couple médiocre replié sur lui-même, comme le prouvera le deuxième épisode. Le trait est dur, saillant, mais jamais gratuit. Mais celui qui marquera le plus les esprits reste sans doute le Jean-Claude Dusse campé par Michel Blanc, transposition en peau et en os de Jean-Claude Tergal, plus pitoyable et malchanceux qu’il n’est permis d’être. Bref, tout ce petit monde s’agite dans ce qui ressemble à une colonie de vacances pour grands enfants. Pourtant, la réalité reprend parfois ses droits, comme en témoigne la mort absurde de Bourseault, piqué par une raie après une ultime fanfaronnade. S’ensuivent quelques moments flottants, à peine ridiculisés par la maladresse de Bobo offrant à Gigi les palmes en souvenir. La dernière séquence, montrant Bobo et Popeye paumés dans l’impasse qu’est devenu leur destin, a même des relents de la mélancolie qu’on trouvera plus tard dans certaines œuvres de Patrice Leconte telles que Tandem. Mais la loi du Club reprend vite ses droits, les arrivantes sont belles, et même Dusse peut espérer une ouverture, alors pourquoi faudrait-il penser à autre chose ?

Le Splendid a connu le triomphe public grâce aux Bronzés ; revers de la médaille, chaque comédien fixera dans l’esprit des spectateurs une image dont il lui sera bien difficile de se débarrasser. En dépit de rôles variés, Michel Blanc est encore aujourd’hui interpellé dans la rue sous le nom de Jean-Claude Dusse, Dominique Lavanant reste abonnée aux rôles de chef de service aigrie, et Christian Clavier enchaînera les personnages de tête à claques. En revanche, Gérard Jugnot saura utiliser son image de ‘beauf moustachu’ pour faire passer d’autres idées, d’autres émotions,… Mais quoiqu’il en soit, Les Bronzés, en marquant le début de la reconnaissance pour la génération Splendid – seulement trois films -, reste une date essentielle de la comédie française.

(1) Patrice Leconte, Je Suis un Imposteur (Flammarion, 2000) p. 101
(2) Op. Cit., p. 106
(3) Hebdomadaire satirique imprimé sur papier vert disparu à la fin des années 80. Je vous parle d’un temps que les moins de trente ans…

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Par Franck Suzanne - le 16 décembre 2005