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Critique de film
Le film

Les Aventures de Pinocchio

(Le Avventure di Pinocchio)

L'histoire

Dans l'Italie rurale de la fin du XIXème siècle, le menuisier Geppetto parvient à récupérer une bûche étrange dotée de parole chez son voisin Cilegia. Solitaire et sans le sou, mais plein de bonne volonté, l'artisan fabrique un pantin à partir de ce beau morceau de bois, qu'il appelle Pinocchio. Celui-ci reçoit de nuit la visite de la Fée bleue qui le transforme en petit garçon à condition d'être bien obéissant et de se comporter suivant les normes de la société. Geppetto se montre très heureux d'avoir enfin le "fils" qu'il a toujours souhaité, malgré sa situation sociale précaire. Mais Pinocchio va très vite montrer un sacré tempérament, une forte capacité à la désobéissance ainsi qu'une volonté d'indépendance qui, associée à sa naïveté bien naturelle, vont le pousser à commettre bon nombre d'erreurs et faire des rencontres surprenantes mais aussi dangereuses - comme avec un marionnettiste directeur de cirque et ses deux ex-employés cupides, ou plus tard un garçon des rues débrouillard mais de fort mauvais conseil quand il s'agira de rejoindre un endroit qui bannit le travail et où les enfants ont tout le loisir de se distraire. Au détour de ses aventures, la Fée bleue veille à remettre Pinocchio plusieurs fois dans le droit chemin, quitte à le retransformer en pantin, mais l'enfant n'en fait qu'à sa tête alors que son père adoptif, parti à sa recherche, a tristement disparu en mer. Mais Pinocchio n'est pas au bout de ses surprises...

Analyse et critique

Pour l'énorme majorité des amateurs de contes et de cinéma de par le monde, l'histoire de Pinocchio est inévitablement liée à l'incontournable version animée produite par les studios Walt Disney en 1940. Une adaptation clairement aseptisée, voire mensongère, du matériau littéraire original de l'écrivain toscan Carlo Collodi. Cela dit, on ne trouvera pas dans ce article une critique assassine du Pinocchio de Disney tant ses qualités narratives et surtout formelles en font un film magnifique et un sommet de l'animation, qui n'évite pas d'ailleurs de développer une certaine noirceur liée aux terreurs enfantines même si le moralisme hollywoodien en sort assurément vainqueur. On se contentera d'affirmer qu'il s'agit d'une film prenant sa source dans l'œuvre de Collodi pour aller vivre sa vie en toute "indépendance", loin des préoccupations de l'auteur italien. Il n'est d'ailleurs pas besoin de s'appesantir sur la "trahison" hollywoodienne opérée par Disney pour vanter les mérites de l'adaptation de ce conte traditionnel par Luigi Comencini, et l'on se permettra même de défendre l'idée qu'on puisse aimer les deux versions, nonobstant leur caractère antinomique.

Tout l'intérêt du travail de Comencini, grand auteur de comédies italiennes subversives mais aussi de drames sociaux poignants à forte influence néoréaliste, est de revenir aux origines du conte, voire d'insister sur son aspect politique et social douloureux, et même de le dépasser pour en faire une ode à la liberté de conscience et au combat contre l'aliénation morale et physique. Le Aventure di un buratino fut d'abord un feuilleton publié dans un journal pour enfants en 1881, une commande faite au journaliste alors proche du mouvement anarchiste Carlo Collodi. Celui-ci, révolutionnaire et républicain, combattant pour l'indépendance italienne, injecte bon nombre de ses obsessions politiques dans ses écrits. Le succès du feuilleton chez les jeunes lecteurs est tel que Collodi, qui avait tué son personnage, doit reprendre l'écriture et Les Aventures de Pinocchio finira par devenir une œuvre incontournable de l'Italie naissante, considérée comme récit initiatique pour un garçon qui doit achever un parcours semé d'embûches et de rencontres avec les tenants des diverses institutions afin de devenir un petit être humain fidèle aux valeurs inculquées par la société. Collodi devint lui-même fonctionnaire de l'Éducation et son récit défend in fine les vertus de l'enseignement même si le regard porté sur les institutions reste désenchanté. En revanche, la réalité sociale de l'Italie (rurale en particulier) est fidèlement et fraîchement dépeinte : il s'agit de la Toscane triste et miséreuse, soumise à l'ordre moral de la bourgeoisie, peuplée de petites gens qui se démènent pour survivre à la faim et aux privations quitte à verser dans l'égoïsme le plus brutal.

Le film de Luigi Comencini, cinéaste progressiste, est à ce titre très fidèle à ce tableau froid, sombre et rugueux. Son Geppetto est miséreux et affamé, et se heurte à l'hostilité de ses congénères quand il leur demande simplement de l'aide ; quand on demande à Pinocchio : « Quel métier fait ton père ? », le garçon répond benoitement : « Pauvre. » De même, le réalisateur reste attentif à l'équilibre toujours maintenu entre les séquences réalistes et les séquences fantastiques que développait le récit feuilletonnesque de Collodi. Très tôt la magie de la Fée bleue intervient, et le garçonnet vivra sous formes d'épisodes des péripéties qui seront autant d'étapes dans sa compréhension de sa destinée humaine entre un environnement d'où émerge une forte pauvreté et propre à toutes les vilénies - ainsi que le surgissement de dogmes sociaux et moraux auxquels se plier - et un univers surnaturel empreint de poésie et de naïveté que seul l'esprit imaginatif de l'enfance peut considérer comme tangible et à l'égal du monde réel. Sur ce dernier plan, il est logique que le projet des Aventures de Pinocchio échoit à Comencini, l'un des plus grands cinéastes de l'enfance et de l'adolescence. Sa mise en production suit même chronologiquement le documentaire I bambini et noi, sur le rôle délicat de l'éducation et sur les relations conflictuelles entre adultes et enfants, que le réalisateur avait tourné pour la télévision en 1970. Les problématiques de l'enfance et la difficile intégration des enfants dans un monde adulte, qui ne les comprend pas et tente de les modeler (parfois de force) à leur image, sont un thème majeur dans l'œuvre du cinéaste. De Heidi (1952) à Marcellino (1991) en passant par Tu es mon fils (1957), le bouleversant Incompris (1967), Casanova, un adolescent à Venise (1969), Eugenio (1980), la minisérie Cuore (1984) et Un enfant de Calabre (1987), les exemples abondent de films intelligents et sensibles qui développent un discours sur le statut de l'enfant dans une Italie écartelée entre des traditions profondes et une marche forcée vers le modernisme qui heurte une grande partie des classes populaires (notamment rurales).

Chez Comencini, un enfant est un enfant, c'est-à-dire entêté, sans gêne, désobéissant, versatile, égoïste, capricieux, impertinent, volubile, téméraire, dynamique, espiègle, sincère. Pinocchio est ainsi un garnement qui commet des bêtises, n'en fait qu'à sa tête, n'écoute que ses instincts, satisfait des besoins naturels (découvrir le monde, uriner, manger même s'il doit voler pour cela). Le cinéaste fait redevenir Pinocchio à l'état de marionnette après qu'il s'est "mal comporté" ou après avoir été tué par les deux aigrefins Loup et Renard. Il est un pantin quand il est le jouet des conventions, quand la Fée bleue le sauve pour mieux lui dicter la loi coercitive des hommes afin de mieux le conditionner. Celle-ci, qui a les traits de l'épouse disparue de Geppetto, n'apparait pas du tout sympathique dans ces Aventures de Pinocchio malgré la beauté que lui confère le visage de Gina Lollobrigida. Elle passe son temps à adresser des injonctions éducatives à Pinocchio. C'est dans sa demeure luxueuse mais lugubre, hantée par des morts, que deux représentants de la science débattent pour savoir s'il faut restreindre sa liberté à l'enfant en le laissant à l'état de pantin ou bien s'il faut l'éduquer en violentant sa chair.

L'univers dur des adultes fait fort de soumettre le jeune insoumis. Celui-ci est même lors d'une séquence traité littéralement comme un chien (attaché à une chaîne au pied d'une niche) par un paysan qui l'avait surpris à voler. L'instituteur disait justement à ses élèves (lorsque la Fée bleue avait réussi pour un temps à renvoyer Pinocchio à l'école) : « Qui ne travaille pas finira à l'hôpital ou en prison. » Si Luigi Comencini porte un jugement très critique à l'encontre des adultes, il ne juge jamais Pinocchio, au contraire son regard est toujours attendri, compatissant et bienveillant. Son amour pour son personnage transparaît à chacun de ses gros plans et dans "l'affrontement" visuel qui s'installe face aux adultes. Comencini n'aime jamais tant les enfants que lorsqu'ils s'épanouissent dans un mouvement de liberté, quels que soient les risques encourus. Le jeune comédien, dont la bouille si mignonne contraste avec son caractère rebelle et irrévérencieux, est pour beaucoup dans ce mélange de candeur et d'assurance, de naïveté et d'insoumission. Le cinéaste préfère humaniser les marginaux alors qu'il se montre très sévère vis-à-vis des personnages censés représenter l'ordre moral, social, scientifique et politique du monde. La façon si personnelle dont le libre-penseur Comencini adapte Pinocchio trouve un écho amusant dans la bouche même de son actrice principale qui, après avoir assisté à la projection, affirmait : « Si j’avais su que ce Pinocchio-là était communiste, je n’aurais pas joué dedans. »

La poésie de l'enfance se manifeste aussi par la grâce que le cinéaste confère aux effets spéciaux volontiers sommaires du film. Comme chez Federico Fellini (dans Casanova ou Et vogue le navire...), c'est la foi dans le regard de l'enfant qui fait d'objets en carton-pâte des attributs féériques d'un voyage dans l'imaginaire. Et cette approche rudimentaire du recours au fantastique se fond parfaitement dans les décors très réalistes que visite la mise en scène, si bien que l'intérieur de la baleine par exemple ne nous paraît pas plus incongru ou "faux" que le simple cadre de la maison de Geppetto. Et même d'origine télévisuelle, l'aspect visuel du film répond à des critères ambitieux, témoin la superbe lumière du chef opérateur Armando Nannuzzi (Le Bel Antonio, L'Incompris, Les Damnés, Ludwig). C'est d'ailleurs ici qu'il faut revenir sur le défaut principal du film, à savoir la présence d'ellipses abruptes et de changements de ton indélicats. L'explication est simple : ces Aventures de Pinocchio version 133 minutes correspond à un remontage puisque l'œuvre d'origine est une série télévisée de six épisodes de 55 minutes qui a connu un immense succès. Ceux qui auront vu la série - et ils sont nombreux chez les quarantenaires et les cinquantenaires - auront remarqué que ce montage conçu pour les salles de cinéma s'est fait principalement au détriment de descriptions naturalistes de la Toscane, de plusieurs personnages ici un peu sous-développés ainsi et surtout qu'au détriment du rythme, car on perd beaucoup de la construction en séquences d'apprentissage - signée Comencini et la fameuse scénariste Suso Cecchi d'Amico - que permet le format long.

Cela dit, même sous une forme tronquée, Les Aventures de Pinocchio selon Luigi Comencini reste un merveilleux appel à l'imaginaire et à l'élargissement, une œuvre sensible et cruelle sur la quête d'indépendance et sur le refus des normes morales castratrices, même si ces dernières savent véhiculer un sentiment de confort. Mais pour Comencini, il vaut mieux se confronter aux dangers de l'existence en conservant son autonomie que de plier devant des règles sociales et morales rigides et aliénantes. Dans le ventre de la baleine, le cinéaste opère une séparation définitive entre le pantin et le garçonnet, ultime métamorphose d'un être affranchi qui est parvenu à trouver son indépendance et a pu accomplir sa destinée. Preuve encore de la vision personnelle de l'auteur : le destin de Geppetto (interprété par l'attachant Nino Manfredi) devient lié à celui de Pinocchio dans une sorte d'inversion du lien père-fils. Dans le plan large final sur la plage, c'est désormais l'enfant qui prend les affaires en main et emmène son père adoptif vers une vie pleine de périls et d'incertitudes, et probablement encore dans le dénuement, mais surtout dans l'exaltation d'un sentiment de liberté qui vaut bien tous les risques.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : les acacias

DATE DE SORTIE : 20 decembre 2017

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Par Ronny Chester - le 20 décembre 2017