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Critique de film
Le film

Le Tueur

L'histoire

Détenu pour avoir assassiné quatre personnes, Georges Gassot s’arrange, en simulant la folie, pour se faire transférer dans la section psychiatrique de la prison, ce qui lui permet de s’évader sans difficulté. Mais la suite des événements va montrer que la folie simulée en cachait une autre, bien réelle celle-là. Gassot, qui rêve de se réfugier en Amérique du Sud, tue systématiquement tous ceux qui représentent le moindre obstacle sur son chemin. Le commissaire Le Guen a pour mission d’arrêter ce chien fou, et il entend bien le faire, ne serait-ce que pour se prouver que, même s’il est à deux doigts de la retraite, il n’a pas perdu la main.

Analyse et critique

« When you wanna shoot, shoot. Don’t talk. » VF : « Quand on tire, on raconte pas sa vie. » Ce principe énoncé par Eli Wallach dans Le Bon, la Brute et le Truand est visiblement l’alpha et l’oméga de la philosophie du héros - mais est-ce bien le terme qui convient ? - du Tueur. Fabio Testi, qui prête ses traits au personnage, est doublé par Marc Porel, mais on peut raisonnablement penser que celui-ci n’a pas dû passer plus de deux heures dans le studio d’enregistrement. Le tueur tue. Si vous le bousculez, même involontairement, dans l’escalier, tant pis pour vous - bang, vous êtes mort. Si la soupe que vous lui servez n’est pas à la bonne température - bang, vous êtes mort. Et si vous êtes le mac de la prostituée dont il s’amourache, vous êtes mort, plutôt deux fois qu’une. Nous ne saurons d’ailleurs jamais comment et pourquoi le tueur a commis les quatre crimes qui lui ont valu d’être emprisonné quand commence l’histoire. En revanche, le dénouement a été depuis très longtemps spoilé par Albert Camus dans la page où il explique que tous les assassins doivent avoir un fond suicidaire.


Le titre italien du film, Il commissario Le Guen e il caso Gassot, suggère subtilement cette fatalité dans l’écho paralysant caso/Gassot, mais il nous invite à élargir un peu le débat en nous penchant sur la confrontation entre le tueur et le commissaire qui le traque. Évidemment, Jean Gabin, qui interprète ce commissaire, ne reprend pas ici le rôle de Clint Eastwood dans ce qui serait une version parisienne d’Un shérif à New York (même si Paris est fort bien photographié par Claude Renoir). Ne comptez pas sur lui pour poursuivre le tueur dans un immeuble quand cela impliquerait qu’il monte à pied plus d’un étage. Il faut simplement le croire sur parole quand il indique aux jeunots qui l’entourent que, s’il avait leur âge, il serait déjà sur le toit en train de courser le coupable. Mais Maigret a-t-il jamais été jeune ? Oui, nous avons bien dit « Maigret », car c’est visiblement la référence, consciente ou inconsciente, que Gabin a ici en tête et qu’il n’est pas loin de pousser jusqu’à la caricature. Et l’adjoint interprété par Felix Marten n’est pas sans évoquer le fidèle Janvier, qui est chez Simenon comme l’ombre du commissaire et le porteur de sandwiches.


Mais un conflit peut en cacher un autre. La véritable intrigue du Tueur n’est pas à trouver dans la très poussive course-poursuite entre le flic et l’assassin, mais dans l’opposition entre ce flic proche de la retraite et ses supérieurs qui lui reprochent la vétusté de ses méthodes. Évidemment, lorsqu’on voit que le supérieur chargé de représenter la modernité galopante est incarné par Bernard Blier, qui n’a pas grand-chose à envier ici à Gabin dans l’art du cabotinage, on reste un peu dubitatif, mais les répliques auxquelles donnent lieu leurs rencontres nous incitent à penser qu’il y a un fond de vrai dans la rumeur qui dit que Pascal Jardin (qui co-signe ici le scénario avec Denys de La Patellière) n’était autre que le ghostwriter de plusieurs aphorismes « signés » Michel Audiard (dont le fameux « Quand on mettra les cons sur orbite, t’auras pas fini de tourner »).

Cette querelle entre Anciens et Modernes n’a donc pas grand intérêt si l’on pense qu’elle se joue uniquement entre les murs d’un commissariat, mais elle n’est pas loin d’être émouvante si on la voit comme une métaphore de l’évolution d’un certain cinéma au début des années soixante-dix. Après Le Tueur, Denys de La Patellière n’allait réaliser qu’un seul film pour le cinéma (Prêtres interdits) avant d’enchaîner des séries pour la télévision, et, surtout, ce Tueur est un exemple de ces coproductions européennes qui étaient alors monnaie courante, mais dont Jean Sorel, qui fit une grande partie de sa carrière en Italie, s’étonnait à juste titre qu’elles aient disparu à partir du moment où l’Europe avait commencé à se constituer officiellement. Visconti, Leone, Bertolucci, Risi, Rosi, Scola... La liste est longue de tous ces réalisateurs qui cuisinaient des « euro-puddings » qui n’avaient pas forcément mauvais goût. Que serait la filmographie de Delon, Belmondo, Trintignant sans leur période italienne ?


Fabio Testi, ici, avait fait le voyage dans l’autre sens. Il allait le refaire pour Nada et L’Important c’est d’aimer. Étant donné ce que nous avons dit, on ne saurait prétendre que le caso Gassot lui ait donné l’occasion de révéler un immense talent de comédien. Mais l’indicible tristesse qui marque son regard, même dans ses moments hystériques, aide à comprendre comment il put très vite passer du statut de sidekick de Henry Fonda dans Il était une fois dans l’Ouest (il n’était même pas mentionné au générique) à celui de protagoniste dans l’admirable Jardin des Finzi-Contini de De Sica. En outre, à travers lui, il n’est pas interdit de voir dans Le Tueur comme un brouillon du Nada qu’on vient de citer et que Chabrol allait tourner deux ans plus tard, en ajoutant la dose d’agressivité et d’humour nécessaire pour donner un peu de sens à l’absurde.


Et puis, comment ne pas voir aujourd’hui dans ce Tueur un passage de relais lorsque Gabin, pour tendre le piège qui lui permettra de coincer définitivement l’assassin en cavale, met sur son chemin un « mouton » interprété par un Gérard Depardieu encore très jeune et encore très mince, mais dont deux répliques au moins ne manquent pas de faire sourire le spectateur d’aujourd’hui. La première, c’est, lorsqu’il est introduit dans une cellule déjà occupé par deux détenus : « Je ne vais pas vous déranger longtemps. Je ne suis là que pour une semaine. » La seconde, quand approche le dénouement, c’est : « J’ai faim, moi. » La suite de l’histoire a montré qu’il allait occuper la place un peu plus d’une semaine et trouver de quoi satisfaire son appétit.

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La fiche IMDb du film
Par Frédéric Albert Lévy - le 30 décembre 2019