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Critique de film
Le film

Le Trésor du pendu

(The Law and Jake Wade)

L'histoire

Jake Wade (Robert Taylor) vient de faire échapper de prison son ancien complice Clint Hollister (Richard Widmark), qui sans cela aurait fini au bout d’une corde. Ayant appris la situation dans laquelle ce dernier se trouvait, Jake s’est senti obligé d’accomplir cette action malgré le fait qu’entre temps il soit passé du bon côté de la loi, devenu désormais marshal d’une petite ville. Il pense maintenant en avoir fini avec sa dette envers Clint, ce dernier lui ayant autrefois sauvé la vie alors qu’il se trouvait dans le même cas de figure. Mais Clint n’a pas oublié que son ex-acolyte l’a autrefois lâchement abandonné après l’attaque d’une banque, partant seul avec le butin de 20 000 dollars ; il lui annonce qu’il ne le laissera pas tranquille tant qu’il n’aura pas récupéré au moins sa part du gâteau. Quoi qu’il en soit, leurs chemins se séparent et Jack repart donc avec une pointe d’inquiétude, allant faire part à Peggy (Patricia Owens), sa fiancée, de sa volonté de quitter la région, sans pour autant lui expliquer ses motivations. Mais Clint n’a pas perdu son temps et, grâce à la monture que Jake lui a donnée, retrouve le marshal avant que celui-ci n’ait empaqueté ses bagages. Avec l’aide de ses hommes, l’inquiétant Rennie (Henry Silva), le nerveux Wexler (DeForest Kelley), le brutal Burke (Eddie Firestone) et le plus âgé Ortero (Robert Middleton), il kidnappe Peggy et, grâce à cet otage qu’il menace de tuer au moindre faux pas, oblige Jake à les conduire jusqu’au magot qui se trouve enterré en plein territoire Comanche. Le voyage en territoire hostile commence, tendu et semé d’embûches...

Analyse et critique

Situé chronologiquement dans la filmographie westernienne de John Sturges juste après Règlement de comptes à O.K. Corral, Le Trésor du pendu, malgré à nouveau une superbe confrontation entre deux stars hollywoodiennes à leur sommet, ne possède pas la force ni la richesse de son prédécesseur. Il ne saurait prétendre non plus atteindre le niveau du splendide Fort Bravo (qui demeure toujours à ce jour le chef-d’œuvre de son réalisateur), surtout par la faute de personnages pour lesquels nous éprouvons un peu moins d’empathie, que ce soit les protagonistes masculins ou féminins (le rôle que tient Patricia Owens ne servant ici que de faire-valoir), et d’un scénario chargé d’une moindre charge émotionnelle, trop froid, cérébral et pas assez spontané. Une certaine solennité semble d’ailleurs vouloir s’agripper au genre dans son ensemble en cette première moitié d’année 1958. Ce regain de sérieux, cette volonté de faire "adulte, sont-ce pour ces raisons qu’Hervé Bazin a inventé le terme de "sur-western" ? Cela aurait été en tout cas plus juste que de taxer de cette expression les westerns à tendances psychologiques et (ou) psychanalytiques qui, si l'on y regarde de plus près, n’ont pas attendu la fin de cette décennie pour exister. Si j’ai souvent déploré l’insertion quasi systématique dans les années 1940 d’un humour parfois lourdingue au sein du genre (et notamment à la Warner), j’en serais presque à le regretter au vu du sérieux monacal dont font preuve désormais beaucoup de classiques sortis à cette période. Certains en oublieraient presque la fonction première du genre, à savoir le divertissement. Bien évidement, je schématise car parmi les plus beaux fleurons du western, on ne peut pas dire que certains chefs-d’œuvre signés Anthony Mann, Budd Boetticher, Delmer Daves ou William Wellman respiraient la joie de vivre. Seulement, et c’est en cela que je rejoins Bertrand Tavernier, on a un peu l’impression que désormais beaucoup de cinéastes, se prenant un peu trop au sérieux, rendent malgré eux leurs derniers films parfois mortifères ou guindés. Certaines séquences aux dialogues trop écrits du film de Sturges peuvent ainsi en donner l’impression.

Attention cependant avant que l’on ne se fourvoie : si j’arrive à comprendre ce que Tavernier et Coursodon ont voulu reprocher au cinéaste dans leur 50 ans de cinéma américain, je ne leur emboite cependant pas le pas (enfin, pas encore). Le talent inouï (génie) de Sturges pour le cadrage, l’appréhension de l’espace et du paysage, le placement de ses personnages au sein de l’image, etc., auraient dû suffire à ce qu’il ne se prenne pas une telle volée de bois vert, à ce qu’il soit un peu plus estimé. La critique française ne lui a pas vraiment fait de cadeau, s’appuyant malheureusement sur sa deuxième partie de carrière à partir des Sept mercenaires en 1960, certes moins réjouissante, mais comportant néanmoins encore son lot de jolies réussites. Sur ce qui s’était fait auparavant, revoyez juste Fort Bravo ou Un homme est passé (Bad Day at Black Rock) : rien que pour ces deux films, John Sturges mérite à mon humble avis de pouvoir figurer aux côtés des plus grands. Cela étant dit, et malgré sa froideur, avec The Law and Jake Wade (puisqu’il n’est pas question de pendu dans le film, nous n’utiliserons plus le titre français qui nous ferait de plus croire à un film d’aventure mouvementé), nous nous trouvons une nouvelle fois devant un western de très grande classe, brillamment mis en scène, photographié et interprété. John Sturges nous confirme à nouveau sa science de l’espace et du cadrage et n’a décidément pas son pareil pour mettre en boite d’efficaces scènes de batailles. Après le morceau de bravoure, inégalé, de Fort Bravo, puis le fameux gunfight à OK Corral, il nous délivre ici une nouvelle séquence d'anthologie, celle de l’attaque indienne nocturne dans un village fantôme qui est d’un suspense, d’une efficacité et d’une violence rarement encore vus à ce niveau ; à ce titre, la mort de Henry Silva est assez fabuleuse, son personnage se voit transpercé de deux lances et achevé par l’Indien mourant qui se jette sur lui comme un forcené en enfonçant avec vigueur son poignard dans sa poitrine, finissant ainsi de l'achever avec sauvagerie.

Un ton proche du film noir, une intrigue certes très conventionnelle et classique (un simple périple en terrain hostile), plus proche du film d’aventure que du western, mais qui se révèle tendue, pleine de suspense et dans laquelle évoluent des personnages troubles et ambigus, en tout cas pour les deux principaux protagonistes dont le scénariste William Bowers (qui écrivit le script en dix jours pour s’acquitter d’une dette de jeu) nous fait rapidement comprendre qu’ils ne devaient pas être liés que par l’amitié, ce qui rend leurs relations encore plus fortes et complexes. Sans sur-interpréter et sans n’y voir plus que cela, il est effectivement permis de penser, à l’instar de Patrick Brion, qu’un sous-texte à connotation homosexuelle parcourt le film (« Clint t’aimait comme il n’a jamais aimé personne » dit Robert Middleton au personnage de Jake ; « La compagnie d’une femme, c’est un drôle de handicap pour un homme » affirme Clint à Jake...) Ainsi, les rapports conflictuels entre Jake et Clint deviennent assez vite les points centraux de l’intrigue, la chasse au trésor paraissant alors assez futile, un simple prétexte pour les réunir. Plus que sur l’action, l’intrigue se concentre alors plus activement sur les liens qui unissent les deux ex-complices, leur amitié, leur antagonisme et leur affrontement plus psychologique que physique. A ma gauche, Robert Taylor dans le rôle de Jake Wade ; à ma droite, Richard Widmark dans celui de Clint Hollister. Les deux hommes firent partie des égorgeurs de Quantrell (comme quasiment la moitié des bandits du western) durant la Guerre de Sécession avant de poursuivre leurs larcins une fois le conflit terminé en pillant banques, diligences et trains. Clint peine à comprendre pourquoi ils sont désormais pourchassés par le simple fait de tuer alors que pendant la guerre on leur donnait des médailles pour la même chose. Clint est un psychotique qui ne respecte pas la vie humaine ; tuer un homme ne lui pose aucun problème de conscience. Richard Widmark, qui avait adoré jouer ce personnage tout en dédaignant le film, aurait pu facilement tomber dans la caricature, faisant de son personnage un monstre haïssable ; mais son talent fait qu’il est tour à tour inquiétant et fascinant, cynique et charmeur, sadique et séduisant. Le comédien est l’attraction principale du film avec aussi sa manière de tenir sa cigarette, de rire, de se déplacer, de se positionner ; une performance mémorable !

Clint, c’est la passé que Jake regrette et qu’il aurait voulu oublier, mais qui le rattrape. Jake, le bandit devenu homme de loi, c’est un Robert Taylor tout aussi convaincant dans un registre en totale opposition à celui de Widmark. Tout en sobriété, d’une rare élégance (tout de noir vêtu comme il l’était déjà dans le Billy the Kid de David Miller), impavide, rigide et taciturne, son visage n’exprime finalement qu’assez peu de sentiments, renforçant le contraste entre les deux amis qui aiment pourtant à se rappeler des projets communs comme ce voyage dans les Alpes suisses (assez cocasse comme idée, nous qui pensions que les hommes de l'Ouest ne connaissaient rien en dehors du continent américain). Si l’écriture des deux rivaux est assez riche, les seconds couteaux demeurent assez stéréotypés mais pourtant inoubliables, que ce soit l’effrayant Henry Silva dont le premier homme qu’il tua fut son violent prédicateur de père, ou encore le "Docteur McCoy" de la série originale de Star Trek, DeForest Kelley, dans la peau d’un fou de la gâchette. Dommage que l’excellent Robert Middleton soit aussi sous-utilisé et que Patricia Owens soit fade à ce point, surtout quand on se souvient que les principales interprètes féminines des précédents westerns de John Sturges furent non moins que, successivement, Eleanor Parker, Donna Reed et Rhonda Fleming. Plus à rechercher qu'au milieu de cette brochette de seconds rôles, le troisième personnage d’importance pourrait être le background paysager. Filmé en Cinémascope dans les Alabama Hills, au sein de la Death Valley ou de Lonesome Pine, le film nous donne à admirer des grands plans d’ensemble imposants sur ces rugueux et grandioses paysages avec de majestueuses montagnes enneigées en fond. Robert Surtees renouvelle les miracles qu’il avait opérés lors de Fort Bravo et le film est un pur régal pour les yeux, surtout lorsque l’intrigue se déroule en extérieurs. Les séquences de nuit sont pour la plupart filmées en studio et, le budget pour ce film produit par le frère de Howard Hawks ayant été assez réduit (le gros des moyens financiers avait été utilisé pour le cachet de ses deux stars), le rendu est moins probant que dans les précédents westerns de Sturges même si les toiles peintes de la MGM se tiennent toujours assez bien. Quant à l’apparition de la ville-fantôme de la dernière partie, elle est tout bonnement stupéfiante de beauté !

Hormis quelques poses hiératiques, un certain manque de vitalité, des dialogues manquant parfois de spontanéité, une actrice inconsistante et l’incapacité de William Bowers a se montrer plus concis (on imagine ce que le duo Boetticher / Kennedy aurait fait avec une telle intrigue, tout en rendant également plus riches les thématiques abordées), ce western est néanmoins une belle réussite avec un bel équilibre action / psychologie et des ingrédients dans l’ensemble parfaitement agencés, y compris la musique qui pourtant n’est pas signée au générique. Si Bronislau Kaper avait commencé à se pencher dessus, il ne termina pas son travail suite à la grève des compositeurs de musiques de films à Hollywood qui s’est poursuivie encore durant quelques mois ; The Law and Jake Wade fut le premier film a en avoir fait les frais. Les producteurs piochèrent alors dans leurs stocks ou dans les archives de certaines maisons de disques, en l’occurrence ici Capitol Records. Certaines sources plus informées parlent néanmoins d’une partition écrite par Fred Steiner, musicien n’ayant aucune parenté avec l’illustre Max Steiner mais qui s’avère, au vu de son score pour le western de John Sturges, assez talentueux notamment à l'écoute de son thème principal de très bonne tenue, moins pour celui utilisé lors de l’attaque indienne, redondant et pas franchement léger. Quant à l’inévitable duel final tant attendu, il ne nous déçoit pas, Sturges gérant à la perfection sa séquence, un bel exemple de sa science de la topographie et de la stratégie : « Quand Taylor et Widmark se battent en duel, j’ai voulu utiliser plusieurs caméras pour conserver une fluidité dans le déplacement des deux acteurs. » Qu’il se rassure, c’est parfaitement réussi.

Si au regard de certains autres westerns de John Sturges, et notamment Fort Bravo, The Law and Jake Wade peut décevoir pour toutes les causes développées ci-dessus, il ne faudrait néanmoins pas faire la fine bouche pour autant ; disons qu’il se situe au même niveau que son western Universal, déjà avec Richard Widmark en tête d’affiche, Coup de fouet en retour (Backlash), loin d’être déshonorant. Sans constituer un sommet du genre, ne serait-ce que pour l’indéniable savoir-faire de Sturges, l’intensité de ses séquences d’action, la superbe confrontation entre deux monstres sacrés ainsi que pour la beauté des paysages traversés, le film vaut en tout cas largement le coup d’œil. Une histoire d’une grande simplicité donc, mais qui arrive néanmoins à nous tenir en haleine quasiment tout du long de son déroulement.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 17 mai 2014