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Critique de film

L'histoire

Tandis que le peuple de Judée est sous la domination romaine, Marie donne naissance à son fils Jésus (Jeffrey Hunter) dans une étable de Bethléem. Peu à peu le jeune homme prend conscience de son rôle de Messie et part prêcher la parole de Dieu sur les bords du Jourdain. Sa popularité croissante et les nombreuses révoltes menées par Barrabas inquiètent les responsables du temple et les Romains…

Analyse et critique

Les grandes histoires de l’humanité ont toujours fait l’objet de nombreuses représentations artistiques. De la peinture à l’écriture, les artistes ont livré leur vision des grands événements. Au 20ème siècle un nouvel art apparaît grâce à l’invention des frères Lumière. Le cinéma s’empare alors de l’histoire et des légendes de jadis pour nous livrer une quantité de films dont certains furent de grandes réussites. Mais offrir au spectateur un récit connu n’est pas chose facile. L’effet de surprise, inhérent à toute fiction originale, disparu, il faut alors faire preuve d’un grand talent de conteur pour captiver et passionner le public des salles obscures. Néanmoins quelques réalisateurs de talent ont réussi ce tour de force comme James Cameron (Titanic, 1997), Victor Flemming (Jeanne d’Arc, 1948) ou encore Cecil B. DeMille avec sa fresque consacrée à Moïse (Les Dix commandements, 1956)…

Parmi les plus grandes légendes de l’humanité, celle de Jésus-Christ est source de nombreuses adaptations. Certaines ont fait l’objet de scandales comme ce fût le cas de La Passion de Mel Gibson ces derniers mois et de façon plus injuste celui de La Dernière tentation du Christ de Martin Scorsese en 1988. D’autres se sont contentés d’une mise en image des écrits du nouveau testament, délaissant la réflexion et offrant un spectacle de type péplum. Parmi ces films on retrouve King of Kings de Nicholas Ray.

En 1953, la Fox sort le premier film en cinémascope (format extra large) : La Tunique de Henry Koster. Le succès du spectacle (plus de 20 millions de dollars de recette) redonne un élan aux salles de cinéma qui avaient tendance à se vider avec la popularité de la télévision. A partir de cette date, les studios se jettent dans des productions extravagantes. De nombreux réalisateurs de renom tentent l’aventure avec plus ou moins de succès comme Delmer Daves, Douglas Sirk, Robert Rossen, Michael Curtiz, Robert Wise ou encore Howard Hawks. Parmi les producteurs, le nom de Samuel Bronston devient une référence dans ce genre de spectacle. Pour monter des projets comme Le Cid (Anthony Mann, 1961) ou La Chute de l’empire romain (Anthony Mann, 1964), Bronston décide de quitter Hollywood pour créer ses propres studios dans la banlieue de Madrid en Espagne. Son premier projet sur ces nouvelles terres n’est autre que Le Roi des rois pour lequel il fait appel à Nicholas Ray.

Spécialiste du film noir et romantique, Ray développe une thématique tournée autour de la violence pulsionnelle de ses héros. Ses oeuvres sont appréciées par la critique et le succès public est au rendez-vous avec Rebel Without a Cause (La Fureur de vivre, 1955) dans lequel il met en scène James Dean dans un cinémascope à la fois tragique et superbe. C’est sûrement en voyant ce film où la virtuosité de Ray éclate au grand jour que Bronston songea à Ray pour réaliser des films d’entertainment En 1960, il lui propose un remake de Cecil B.DeMille : King of Kings. Aucun document ne semble exister pour comprendre le choix de Ray. Ce genre de projet paraît tellement en inadéquation avec son cinéma qu’il demeure étonnant qu’il ait accepté cette production à des fins artistiques. Mais Ray est un cinéaste au parcours tumultueux et rares sont les analystes capables d’expliquer sa filmographie où l’on retrouve pêle-mêle des petits films noirs, un western romantique et féministe, d’énormes machines hollywoodiennes ou encore un film X !! Le mystère Nicholas Ray prend donc un nouvel élan lorsque le cinéaste s’embarque pour l’Espagne où il tourne de mai à septembre 1960.

Le roi des rois sort sur les écrans américains en octobre 1961 et ne rencontre pas le succès espéré. En regardant le film, force est de constater que le travail réalisé est de qualité. Mais il lui manque un soupçon de passion qui aurait évité au spectateur de sombrer dans un ennui rédhibitoire…

King of kings raconte la vie de Jésus en respectant fidèlement l’imagerie chrétienne (1). Le Christ interprété par Jeffrey Hunter, parfaitement coiffé, la peau blanche et le regard bleu clair semble sortir d’une banlieue de Stockholm tandis que Marie, Ponce Pilate ou autre Barrabas n’offrent ni le charisme nécessaire à leur personnage ni par ailleurs l’apparence méditerranéenne qu’une reconstitution "réaliste" aurait dû imposer. De plus, la vie du Christ est tellement connue par le public, le cinémascope devenu si "courant", que le film n’offre plus la moindre surprise. A la différence de Martin Scorsese qui apporte une part de doute et de faiblesse à son personnage en le plongeant au cœur de symboles passionnants (La Dernière tentation du Christ), Ray doit se contenter de filmer un Christ empreint d’un profond et triste académisme.

Parallèlement à la vie de Jésus, le film raconte le destin de Barrabas que le scénario tente maladroitement d’opposer à celui du Christ. Malheureusement les deux histoires se déroulent sans jamais se mêler et le public est "ballotté" entre ces deux films dans le film sans comprendre quel est le lien exact entre les deux hommes. Y en avait-il un d’ailleurs ou Bronston a t’il décidé de mêler le destin de Barrabas à celui du Messie pour apporter à son métrage la dose d’action et de combat nécessaire à toute grande production digne de ce nom ? Le mystère demeure …

Malgré ces défauts, King of Kings possède néanmoins quelques qualités qu’il faut souligner. Parmi celles-ci l’interprétation de Robert Ryan est inoubliable. Le comédien fidèle de Ray (On Dangerous Ground, The Flying Leatherneck, Born to be Bad) interprète Jean-Baptiste. Malgré sa taille de géant et son type très américain, il prouve grâce à un jeu tout en intériorité que l’apparence ne compte guère si le talent est présent et on peut parier qu’il aurait été plus crédible que le pauvre Jeffrey Hunter dans le rôle de Jésus !! Dans le rôle de Jean-Baptiste, il campe le seul personnage chez lequel semble brûler la passion. La scène la plus intense du film est d’ailleurs à mettre à son crédit : lorsqu’il est capturé par les soldats d’Hérode puis confronté aux dirigeants de Jérusalem, Ryan incarne la pauvreté et la passion des démunis opposées à l’opulence des puissants. On sent alors chez Jean-Baptiste un esprit de révolte contenu, une violence intériorisée prête à exploser. Autrement dit, le cinéma de Nicholas Ray devient presque palpable. On croit alors que le film va tendre vers une intensité et une passion "Rayenne" mais malheureusement il n’en est rien. Ryan n’a fait qu’entretenir l’illusion et nous montrer ce qu’aurait pu être King of Kings si Nicholas Ray avait été plus inspiré ou simplement plus libre. Lorsque Hérode ordonne qu’on décapite Jean-Baptiste, on imagine Bronston ordonner qu’on tranche définitivement toute l’ambition artistique de Nicholas Ray. Une vraie tristesse pour tous les admirateurs du cinéaste !

A côté de cet éclair de génie apporté par Ryan, il faut également mettre en avant la qualité des cadrages et la beauté du super-technirama (2). Chaque plan est parfaitement composé et rappelle que Nicholas Ray fût sans doute l’un des plus brillants "cadreurs" de l’histoire du cinéma : qu’ils soient fixes ou en mouvements (la danse de Salomé) aucun des plans de King of kings ne peut être pris en défaut ou être qualifié de moyen ! Ray se permet même certaines expériences comme ces superbes images offertes par un objectif large posé sur le sommet de la croix supportant Jésus ! Ce type d’expérience détonne dans une production trop calibrée et fait malheureusement figure d’exception…

King of Kings est donc un film malade. Malade des ambitions d’un producteur en quête de grandeur et de démesure, malade comme le sont tant de productions contemporaines pour lesquelles les effets visuels semblent primer sur le contenu de l’histoire et la passion que réclame le public (vous avez dit Troie ??). Pour conclure citons cette phrase de Jean Wagner dans "Nicholas Ray" (3) : "Nicholas Ray depuis le début de sa carrière, nous avait toujours surpris, mais de là à devenir une sorte d’imagier saint-sulpicien, il y avait une marge qu’aucun de ses admirateurs n’aurait osé pronostiquer. En un mot ce n’est pas un mauvais film, c’est bien plus grave, c’est un film impersonnel …".

(1) Pour l’anecdote, la voix-off est celle d’Orson Welles. Celui-ci trouva le film si mauvais qu’il refusa d’apparaître au générique !
(2) Le super technirama est un format créé par technicolor en 1957 pour concurrencer le cinémascope de la Fox ou le VistaVision. Les formats de diffusion sont les mêmes (2.35:1).
(3) Nicholas Ray – Jean Wagner – Editions Rivages/Cinéma

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