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Critique de film
Le film

Le Retour du docteur X

(The return of doctor X)

Partenariat

L'histoire

Le journaliste Walter Garrett enquête sur une situation incompréhensible. Angela Merrova a été assassinée avant de réapparaître bien vivante devant la police. Avec l’aide précieuse de son ami, le docteur Rhodes, il tente de relever les indices qui expliqueront cette résurrection impossible. Bientôt, les deux hommes en déduisent que le brillant et renommé docteur Flegg a quelque chose à cacher. Le savant travaille en effet sur la composition sanguine, tentant de recréer un sang artificiel, avec l’aide d’un autre mystérieux médecin...

Analyse et critique

Depuis la sortie couronnée de succès de Son of Frankenstein au tout début de l’année 1939, les majors hollywoodiennes se sont emparées du phénomène afin de bénéficier de ce réel regain d’intérêt du public pour le cinéma fantastique. Le rythme de production est encore partiellement timide mais annonce d’ores et déjà une année 1940 quantitativement plus dense, une tendance qui va manifestement se vérifier par la suite. La Warner ne semble pas très intéressée par ce genre, mais n’était-ce pas déjà le cas durant la décennie précédente où, parallèlement aux autres firmes profitant généreusement de la mode, elle n’avait produit que des essais, certes très réussis, mais à une cadence sporadique ? Paresseusement, plus par opportunisme financier que par intérêt artistique, la puissante Warner propose donc une série B sympathique, surfant sur les succès du genre qu’elle obtint plusieurs années plus tôt. Paresseux, parce que le scénario tente de rebâtir une intrigue originale autour d’un personnage (le docteur Xavier) déjà utilisé dans un autre film, mais sans disposer de lui avec efficacité. Opportuniste, parce que ce personnage surajouté au récit n’a strictement aucun rapport avec celui que l’on connaissait dans le film de Michael Curtiz, et que son utilisation ne donne ici lieu qu’à des situations factices et banales : en deux mots, la Warner vend son film sur un titre à moitié mensonger, espérant rentrer dans ses frais grâce à l’aura dont dispose encore le film de 1932. Car mis à part le nom de Xavier, rien ne relie Doctor X à ce soi-disant retour.

Mais la Warner va encore plus loin dans la négligence qu’elle porte au fantastique, affectant ainsi à la confection du film des artefacts tout droit sortis du genre qu’elle commence à créer et qui fera sa gloire dans les années 1940 : le Film Noir. Entre deux eaux, c'est-à-dire entre le film de gangsters qui, depuis 1931, commence à s’essouffler sérieusement, et le Film Noir qui n’apparaitra définitivement qu’en 1941 (dès le superbe Faucon maltais de John Huston), la Warner conçoit donc un film fantastique aux aspects techniques appartenant à ces deux courants cinématographiques. Le film de gangsters se voit ici représenté par un flic incompétent, une course-poursuite en voitures vraisemblablement filmée dans les rues de la ville (élément récurrent des films sociaux de la Warner), la présence de Humphrey Bogart (alors très habitué au genre depuis sa contribution remarquée dans La Forêt pétrifiée en 1936) et enfin par la mort par balle du docteur Xavier, encerclé par la police (topos bien connu du gangstérisme hollywoodien). Le Film Noir est par contre partiellement annoncé par un noir et blanc plus lisse, la photographie ne permettant guère de procéder à la déformation ou au contraste des objets et des visages, et cela même si le Film Noir sera la plupart du temps visuellement bien plus esthétique que dans Le Retour du Docteur X (rendons effectivement pleine justice à ce courant aussi prolifique qu’artistiquement exigeant). Enfin, parmi les deux personnages principaux se détache le médecin qui décide de mener son enquête, tel un détective privé qui n’aurait aucune accointance avec la police.

En ce qui concerne sa structure fantastique, le film aligne les laboratoires de chimie et les savants fous avec méthode, rappelant régulièrement au public qu’il a affaire à une histoire dont le point de mire ne peut être réaliste. Sang synthétique (une référence probablement volontaire à la chair synthétique de Doctor X) et un docteur persuadé d’œuvrer pour l’humanité sont donc de la partie. Le débutant Vincent Sherman nous gratifie d’une mise en scène très propre, sans aucun talent particulier, mais porteuse de l’efficacité habituelle du style Warner. Il parvient à servir correctement le scénario, arrangeant quelques instants de frayeur tout en échouant à sauver les dix dernières minutes, qui concluent le film d’une façon aussi prévisible que mécanique. La musique souligne l’ensemble avec un certain savoir-faire, faisant ressortir quelques malices de Max Steiner qui préfigure le travail qu’il exécutera sur Le Grand sommeil de Howard Hawks en 1946. Restent les décors, très simples et réalistes, et le casting : Wayne Morris joue le journaliste aventurier un peu simplet de rigueur (agréable, surtout quand il cesse d’imiter vainement Lee Tracy dans Doctor X), Dennis Morgan est un jeune médecin sans charisme mais au jeu très convenable, John Litel est un savant fou finalement gentil et oubliable, et Rosemary Lane échoue dans un rôle féminin méprisé par le récit à chaque instant. Bien sûr, remplaçant l’excellent Lionel Atwill dans le rôle de Xavier, Humphrey Bogart est étonnant. Bien loin des personnages de "bad guys" qui l’ont enfermé dans un type de rôles duquel il désire s’échapper, il n’est pas encore la superstar hollywoodienne mythique que consacreront rapidement La Grande évasion de Raoul Walsh, Le Faucon maltais de John Huston (tous deux en 1941) et Casablanca de Michael Curtiz en 1942, ainsi qu’une multitude d’autres films qu’il tournera par la suite. C’est une expérience unique que d’observer Bogart déambuler l’espace de quelques séquences comme un monstre de la Universal, le teint blafard et une mèche blanche terrassant sa chevelure sombre, à l’image de Boris Karloff dans The Walking Dead de Michael Curtiz, également labellisé Warner. Le rôle ne lui convient évidemment pas, inutile de tergiverser sur cet élément. Acteur sous contrat avec la firme durant les années 1930 et 1940, on devine aisément qu’il accepta ce rôle pour gagner sa vie, à l’heure où sa carrière n’était pas encore solide comme un roc. Doté d’un professionnalisme à toute épreuve, Bogart ne ridiculise pourtant pas le personnage, se contentant de l’incarner avec retenue, conscient qu’il n’est pas à sa place. Heureusement pour ce très grand acteur, les années difficiles seront bientôt un souvenir. Place alors au détective privé en gabardine et chapeau sur la tête, au résistant anti-allemand malgré lui et à l’aventurier ambigu.

Le Retour du docteur X est un aimable petit film d’épouvante à la croisée des chemins, et qui n’offre au spectateur qu’un simple moment d’évasion sans génie. N’évitant pas toujours l’ennui, l’habileté bien connue de la Warner lui donne toutefois une stature convenable. Malgré tout, sa présence ne bouleverse en rien la production d’épouvante du moment.

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La fiche IMDb du film
Par Julien Léonard - le 13 juin 2013