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Critique de film
Le film

Le Mont Fuji et la lance ensanglantée

(Chiyari Fuji)

L'histoire

Le samouraï Sakawa se rend à Edo accompagné de son serviteur Gonba et de son lancier Gonpachi. Ils doivent tout deux, sur ordre la mère de Messire Sakawa, le surveiller afin de l’empêcher de boire, l’alcool lui faisant perdre la tête et transformant cet être doux et attentif en bagarreur invétéré. En chemin, ils rencontrent Jiro, un enfant orphelin, qui se lie d’amitié avec Gonpachi. Par la suite d’autres personnes voient le fil de leur vie se lier au périple de Sakawa et de ses deux serviteurs : une musicienne errante et sa fille ; Tozaburo, un homme protégeant un magot gagné selon lui dans les mines et qui est suivi par l’inspecteur Denji qui pense avoir démasqué Rokuméon, un bandit de grand chemin activement recherché ; Otané, une jeune fille accompagnée de son père qui est amené à la vendre pour payer des dettes…

Analyse et critique

Dès Le Mont Fuji et la lance ensanglantée, Uchida fait entendre une voix singulière dans le paysage du jidai-geki, donnant au genre une vision psychologique et un fort ancrage social. Ozu est conseiller sur le film et Le Mont Fuji fait parfois penser à l’œuvre du maître. Si Ozu filme au niveau du tatami, Uchida filme au niveau du peuple. Si le film joue pleinement le jeu du cadre historique imposé par le jidei-geika, Uchida ne s’éloigne jamais de la description de la vie du peuple, ne s’occupe pas du monde des samouraïs, des seigneurs, des grandes courtisanes. Cette volonté de prendre le peuple pour cadre unique de son récit, de coller à l’humain et non aux instituions, fait du Mont Fuji un film politique. De prime abord, le film pourrait prendre pour épicentre le samouraï Sakawa et son voyage pour Edo. Mais rapidement, Uchida s’intéresse à l’homme derrière la fonction. Ses problèmes d’alcoolisme sont l’écho d’un trouble plus général qui l’étouffe. Car Sakawa se sent bien plus proche de ses serviteurs que de ses pairs. Il est constamment soucieux de leur bien-être, les fait s’arrêter quand des ampoules tenaillent leurs pieds, leur propose du saké tout en s’en refusant (même si au final il ne peut résister). On sent que Sakawa désirerait abolir les frontières de classes, mais que ce système de caste est si profondément ancré, qu’il ne peut que le subir et en souffrir. Le drame vient également du fait que lorsqu’il compte sur son statut pour faire le bien, celui-ci s’en révèle incapable et un lourd sentiment d’impuissance l’étouffe. Il s’inquiète du devenir d’Otané qui va être vendue pour payer les dettes contractées par son père. Il décide de vendre sa lance, symbole de son clan, fierté de son nom, pour venir en aide à la jeune fille, mais l’arme se révèle être factice. L’envie de vendre cette arme symbolise le désir de quitter les rives du chambara pour glisser dans le monde d’Ozu, mais le fait que cette arme soit un faux, empêche ce glissement et condamne Sakawa à demeurer dans le monde des samouraïs, régit par des codes qu’il abhorre. Un univers mis à mal qui ne peut plus rien pour les simples gens, mené par une caste condamnée à vivre à l’écart du monde des hommes. C’est un pauvre hère, accablé par des drames intimes et ayant passé des années dans les mines pour trouver l’argent afin de racheter sa propre fille, qui va sauver le jeune demoiselle. Le samouraï ne peut plus rien, c’est la solidarité du peuple qui peut sauver les gens. « J’envie ces gens. J’aime leur simplicité. Ils ont l’esprit de fraternité », « Genta, tu n’es pas l’ombre de ton maître. Genta est Genta, Sawara est Sawara », « Genta, si tu es l’ombre de ton maître, je suis l’ombre du mien. Et mon suzerain, de qui est-il l’ombre ? ». Sawara s’enfonce dans l’alcool et vilipende cette société qu’il rejette.

Uchida ne se concentre pas seulement sur Sakawa, il s’intéresse tour à tour aux drames de chacun. Le récit n’est pas à porté par une intrigue forte à proprement parler, mais par une multitude de petits destins qui s’entrecroisent. Pas de grande aventure, juste des fragments de vie. Le film nous dépeint ainsi des parcours de pauvres gens qui forment une singulière caravane en route pour Edo. De Jiro, un jeune enfant orphelin qui rêve de devenir samouraï, à une musicienne errante et sa fille, de Tozaburo qui protège son argent dûment gagné à Denji, un inspecteur qui pense avoir découvert en lui un bandit recherché, Uchida nous décrit un petit monde de gens simples et bons, solidaires, fraternels. Quand les samouraïs vont envahir le récit, ce ne sera que drame et injustice. Ou quand plus simplement, de riches dignitaires coupent la route des voyageurs pour faire une cérémonie du thé, ils sont ridiculisés par Uchida qui transforme la course de serviteurs empressés de servir leur maître en une danse comique.. L’arrivée de la pluie va transformer cette digne cérémonie en capharnaüm comique.

Quant aux scènes d’action, elles déjouent également nos attentes. Une des intrigues parallèles nous montre un voleur se faire arrêter par Gonpachi qui revient avec la lance de son maître et menace sans le faire exprès le bandit. Le comique de cette arrestation se transforme en farce satirique alors que le mérite de cette (non) action est attribué à Sawara et non à Gonpachi et que le samouraï ne reçoit en récompense qu’un morceau de papier sans valeur alors qu’il escomptait de l’argent pouvant sauver Otané : « A fausse gloire, fausse récompense ». Tout n’est qu’apparat, jeu de dupe. Il faut attendre le final, où des samouraïs s’en prennent à Sawara qui a invité Gonba à sa table, pour que le film devienne dramatique. « Un serviteur à la table de son maître, c’est indigne d’un samouraï », une sentence qui met un point final au désir irrépressible de Sawara de passer outre les frontières sociales. Le final est un long combat dans lequel Gonpachi, pris de fureur, explose et combat les samouraïs, abolissant à son tour la barrière sociale jusqu’ici immuable. Geste furieux qui porte en germe la fin du modèle shogunal, la chute des murailles entre le peuple et les puissants. Geste qui fait rentrer le Japon dans l’ère moderne.

Socialement passionnant, Le Mont Fuji brille également par une direction d’acteurs magnifique. Chaque personnage nous touche par un jeu sans emphase, rentré, peu démonstratif mais plein d’émotion. Chiezo Kataoka notamment, qui joue Gonpachi, maîtrise les trois styles de jeux que définit Kazunori Kishida dans l’un des bonus : la gestuelle, l’émotion et le naturel. Alors que le jidai-geki traditionnel fait appel à l’émotion et à la gestuelle, Uchida convoque le troisième style qui offre toute sa puissance d’évocation à ce film admirable qui touche directement au cœur.

En savoir plus

La fiche IMDb du film

Portrait de Tomu Uchida

  

Par Olivier Bitoun - le 20 février 2006