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Critique de film

L'histoire

Un quartier d'immigrés à Brooklyn au début du siècle. La famille Nolan, irlandaise de souche, y vit plus que modestement. Johnny (James Dunn), le père, rêveur, fantasque et alcoolique travaille sporadiquement comme serveur-chanteur et rentre souvent à la maison ivre (« malade » comme on préfère le dire avec pudeur). Katie (Dorothy McGuire), la mère, pour pouvoir faire subsister sa famille, est obligée de prendre les choses en main avec fermeté. Obnubilée par les soucis quotidiens, elle fait cependant tout pour que ses ses enfants puissent s’en sortir et ne continuent pas à vivre dans le même dénuement. Les enfants, ce sont Neeley, le cadet, et sa grande sœur Francie (Peggy Ann Garner), jeune fille sensible et à l’imagination débordante, qui s’évade de cette vie de misère par la lecture et la soif d’apprendre et de se cultiver. Son souhait le plus cher est de pouvoir entrer dans l’école chic de leur quartier et de se lancer dans la carrière d’écrivain. Mais les revenus restent maigres et, Katie se trouvant à nouveau enceinte, il va être difficile de pouvoir continuer à satisfaire aux aspirations de Francie. Il faudrait plutôt qu’elle se mette à travailler pour aider la famille à boucler les fins de mois. Un drame survient qui va tout remettre en question…

Analyse et critique

« A Sentimental Fairytale ! » Voilà comment Elia Kazan qualifiait un peu péjorativement son premier essai en tant que réalisateur à Hollywood même si A Tree Grows in Brooklyn demeurait l’une de ses rares œuvres de jeunesse pour laquelle il avait encore de l’estime à la fin de sa carrière. Pourtant la vision du film dément totalement ce jugement bien lapidaire ; il ne s’agit en acucun cas d’un conte de fées et l’on ne peut pas dire que le film baigne dans un trop plein de sentimentalité, souvent évacuée au contraire par des ellipses narratives assez abruptes. Bref, encore une fois, l’auteur d’une œuvre n’est pas nécessairement le plus apte à la juger. Même avec du recul.

Depuis 1935, Elia Kazan était reconnu et adulé dans le monde du théâtre à Broadway en tant qu’acteur et metteur en scène. Après avoir signé deux documentaires, il se fait remarquer à Hollywood en tant qu’acteur dans deux films d’Anatol Litvak (City for conquest et Blues in the Night) avant de commencer à recevoir en 1944 des propositions pour réaliser des longs métrages de la part des deux grands studios étant les plus tournés vers des sujets à visées plus contemporaines et réalistes, la Warner et la Fox. « Du moment que le Group avait disparu, je n’avais plus aucune raison de rester à New York… Je lus Le Lys de Brooklyn et j’y trouvai un matériau que je connaissais, avec les rues de New York et la vie des travailleurs. Lighton me plut dès notre première rencontre. Je le trouvai des plus honnêtes et signai avec lui. Mais je n’eus aucun rôle dans l’écriture du scénario. Certains disent qu’il anticipe mes autres films, mais c’est seulement parce que je l’ai choisi. Je n’ai pas écrit un mot de ce film ni davantage des quelques suivants » racontera Elia Kazan à Michel Ciment pour son ouvrage Kazan par Kazan paru en 1973. Louis D. Lighton, producteur d’obédience politique républicaine (comme quoi, avec discernement, deux artistes pouvaient arriver à s’entendre malgré d’immenses divergences de point de vue), était déjà à l’origine de films ambitieux tel le Peter Ibbetson de Hathaway. Quand il propose à Kazan d’adapter pour le cinéma le best-seller fortement autobiographique de Bessie Smith édité l’année précédente, celui-ci accepte immédiatement délaissant ainsi les offres de la Warner. Il reconnaît alors néanmoins, techniquement parlant, sa connaissance très limitée des moyens offerts par le cinéma. Pour arriver à passer le cap, il se fait bien entourer et deux de ses assitants (avec qui il avait travaillé à Broadway) alors illustres inconnus, ont pour noms Nicholas Ray et Martin Ritt. Etrangement, Kazan attribuera, pour une majeure partie, la réussite de son film à son chef-opérateur, Leon Shamroy.

Il est clair que Leon Shamroy a effectué un travail remarquable à la photographie (que le DVD permet d’apprécier à sa juste valeur) mais il serait totalement injuste de lui imputer l’entière réussite du film. Au contraire, Kazan lui-même devrait être le premier à en récolter les honneurs puisque, ex metteur en scène de théâtre travaillant sur un scénario en quasi huis-clos, il ne cède pas à la facilité et évite presque tous les pièges du "théâtre filmé" ; témoin, dès les premières minutes, la mise en place de son drame intimiste filmée avec une caméra très mobile, allégrement rythmée, montée de manière très découpée et bénéficiant d’une esthétique assez raffinée grâce aussi à un travail remarquable sur la lumière et les décors. Il en sera de même par la suite. Son expérience du théâtre est en revanche évidente dans sa direction d’acteurs, ici absolument parfaite. Son film récoltera d’ailleurs un Oscar pour la performance de James Dunn en tant que second rôle et surtout un Juvenile Award pour celle de la jeune Peggy Ann Garner, alors agée de 13 ans, véritable révélation qui, malheureusement, ne fera par la suite plus rien de marquant au cinéma si ce n’est qu’on la reverra en 1978 dans Un Mariage de Robert Altman. « De même qu’A l’Est d’Eden est à la mesure du visage de Julie Harris et du pétillement de ses yeux, de même Le Lys de Brooklyn est une histoire intime et intérieure. Il faut bien que le cadre extérieur soit présent mais ce qui importe c’est de rendre la lumière dans les yeux de cette petite fille, l’expression de son visage et ses sentiments profonds. J’étais alors loin de ma femme, mes enfants me manquaient : j’avais moi aussi une petite fille et j’étais d’autant plus sensible à l’amour d’un enfant pour son père : on le sent dans ce film… Je ne crois plus aux sentiments maintenant. » Il nous prouvera pourtant encore le contraire de cette dernière affirmation tout au long de sa carrière à travers ses films les plus maîtrisés et les plus puissants sur le plan de l’émotion tels Sur les Quais (On the Waterfront) ou Le Fleuve sauvage (The Wild River) pour ne citer que deux sommets de sa passionnante filmographie.

« Le Lys de Brooklyn est avant tout une histoire assez mince » dira-t-il encore. Nous ne pouvons pas lui donner tort mais le problème n’en est pas forcément un puisqu’en revanche, le scénario est d’une très grande richesse. Parfois un peu sentencieux et moralisateur mais sans excès, avec quelques problèmes d’équilibre sur la durée, les ellipses brutales alternant avec certaines séquences quelque peu trop longues, il permet à Kazan d’exprimer ses préocupations sociales et de décrire des pauvres et leurs problèmes quotidiens. « Trop joli, propre et aseptisé » s’est-il fait également critiquer. Mais Hollywood étant ce qu’il était, avant tout une usine à rêve, nous n’allons pas déplorer que Kazan ne soit pas tombé dans le panneau du misérabilisme. Son message est clair, pas besoin de forcer le trait ni de faire du néoréalisme pour se faire entendre. Que Le Lys de Brooklyn soit esthétiquement très "clean ", je n’irais pour ma part pas m’en plaindre ! Outre la description assez juste d’une famille d’immigrés peu aisée au début du siècle aux USA vue par l’intermédiaire du regard d’une jeune adolescente, le film est aussi l’histoire de l’admiration qu’à cette même jeune fille pour son père, le seul autre membre de la famille qui s’évade de la morosité de son quotidien par le rêve et la fantaisie. Malheureusement, pour y arriver, il doit en passer parfois par l’alcool. De ce fait aussi, incapable de faire face aux réalités, il ne fait concrètement rien pour sortir sa famille de l’ornière. Il affabule, promet monts et merveilles mais au bout du compte, rien n’en ressort. Par sa capacité à inventer des histoires, il réussira quand même une chose pour laquelle sa fille l’adulera encore plus : à l’aide d’un mensonge, il arrivera à faire entrer Francie dans l’école où elle rêvait de se rendre. James Dunn, simple faire-valoir dans les années 30 de Shirley Temple (il a très souvent interprété son père à l’écran), devenu entre temps alcoolique, trouve avec le personnage du père le rôle de sa vie et livre une performance admirable et touchante.

Pas récompensée mais tout aussi mémorable est l’interprétation de Dorothy McGuire qui se trouve être dans la peau du personnage à priori le plus ingrat du film (mais peut-être aussi le plus riche), celui de la mère devenue « hard as granite rock » du fait des circonstances et des difficultés à faire garder la tête haute à sa petite famille (lorsqu’ils déménageront d’un étage pour payer moins cher de loyer, elle dira à tout le monde que la raison en est un gain de luminosité). C’est pourtant grâce à sa détermination qu’en fin de parcours, la misère ne commencera à être qu’un mauvais souvenir. Femme sérieuse, dure et froide par la force des choses, elle n’en aime cependant pas moins profondément ses enfants et son époux mais tous ont du mal à bien exprimer leurs sentiments. Dans la famille Nolan, ce sont les gestes discrets et les regards qui révèlent cet amour partagé entre tous et non les paroles. Ce manque de communication peut faire naître des tensions, celles qui existent entre la mère et la fille et qui deviennent assez rapidement le cœur même du film. Le pragmatisme contre l’imagination, l’antagonisme illusion-réalité vont faire s’éloigner petit à petit les deux "femmes", surtout quand Francie pensera que sa mère n’éprouve plus d’amour ni d’amiration pour son père. Cette tension éclatera avant la fin du film dans une longue séquence qui fait office de catharsis au cours de laquelle la mère avouera que sa dureté voulue envers sa fille aura été jusqu’à ne jamais lire un seul de ses devoirs d’école. Au moment d’accoucher seule en compagnie de sa fille, elle lui demandera de lui en lire un, celui qu’elle a consacré à l’amour qu’elle éprouvait pour son père. Splendide séquence au cours de laquelle les deux actrices font montre de tout leur talent. Dorothy McGuire sera encore en tête d’affiches les années suivantes de The Spiral Staircase de Robert Siodmak et de Gentleman's Agreement d’Elia Kazan encore. Quant à l’inoubliable et charmante Peggy Ann Garner, elle iradie le film de sa pureté, de sa beauté intérieure et de son charme extérieur. Elle peut remercier le scénariste et l’auteur du roman de lui avoir fourni un personnage aussi peu stéréotypé et aussi touchant.

Il serait injuste d’oublier Joan Blondell dont la fougue et la vivacité apportent un peu de fraîcheur à ce classique du drame familial et social américain dans la veine d’autres films de la Fox comme le splendide Qu’elle était verte de ma vallée de John Ford mais en moins formaliste (dans un sens non péjoratif) et en plus posé. Le livre de Bessie Smith sera encore à l’origine en 1951 d’un spectacle musical monté à Broadway et d’un remake pour la télévision en 1974 du film d’Elia Kazan interprété par Cliff Robertson, Diane Baker et James Olson. Encore assez peu connu en France, il est désormais temps de découvrir ce très beau coup d’essai du grand cinéaste américain, qui, en même temps qu’être un beau drame social, dévoile l’un des portraits d’adolescentes les plus poignants du cinéma hollywoodien.