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Critique de film
Le film

Le Garde du corps

(Yojimbo)

Partenariat

L'histoire

Yojimbo : Sanjuro, samouraï sans emploi, débarque dans un village où s’affrontent le clan du marchand de soie et celui du marchand de saké. Après avoir analysé la situation, il décide de se mettre au service du plus offrant. Malheur à ceux qui tenteront de le manipuler.

Sanjuro : Neuf jeunes nobles s’allient pour lutter contre la corruption, mais leur allié leur tend un piège, et seule la présence de Sanjuro leur sauve la vie. Le ronin décide d’accompagner les novices afin de leur épargner d’autres désagréments.

Analyse et critique

Le ronin Sanjuro a involontairement donné naissance à tout un pan de la culture populaire occidentale, puisqu’il est à l’origine de la trilogie de l’Homme sans Nom de Sergio Leone en particulier et du western spaghetti en général. La modernité sidérante du personnage, dont l’action est plus motivée par le cynisme que par le sens du devoir, a profondément marqué ceux qui l’ont découvert à l’époque, en particulier deux scénaristes, Duccio Tessari et Sergio Corbucci. Après avoir vu le film, rebaptisé Le Défi du Samouraï, dans une salle romaine, ils font part de leur enthousiasme à Sergio Leone qui les charge d’en écrire le remake. Tout le monde omettra de s’acquitter des droits d’adaptation, ce ne sera ni le premier ni le dernier exemple dans l’histoire du cinéma. Mais revenons à l’œuvre de Kurosawa. Le personnage de Sanjuro est certes bien différent des sabreurs que le cinéaste nous avait présenté jusque là ; l’action est en effet située au début du XIXème siècle sous l’ère Tokugawa, période d’immobilisme où les fonctions de certaines castes ont bien changé – ce système sera officiellement aboli en 1870. La plupart des samouraïs n’ont alors pas d’emploi stable et font le plus souvent office de mercenaires occasionnels. C’est le cas de Sanjuro, dont le patronyme signifie "Trente Ans"– autrement dit, un anonyme, de même que le personnage de Clint Eastwood était sans nom.

Un fois encore, le talent de géomètre de Kurosawa fait merveille en organisant tout son dispositif de mise en scène autour de deux points opposés et d’un centre. Les maisons des antagonistes se font en effet face, séparées par une place ; Sanjuro observe les mouvements depuis l’auberge, et gardera longtemps cette position – voir la séquence où il surplombe les adversaires tel un arbitre de tennis et où les belligérants sont chacun situés au bord du cadre. Car telle est la position de notre "héros", en observation, cherchant son avantage, avec distance – « Prépare trois cercueils » déclare-t-il au menuisier après avoir démontré son talent de sabreur, réplique célèbre qui sera encore complétée dans la version de Sergio Leone. Loin des samouraïs faisant régner la justice, il adopte une attitude cynique vis-à-vis des villageois, préférant les laisser s’entre-détruire. Car en prenant conscience qu’il n’est pas dans un monde manichéen, mais que les protagonistes ne sont que différentes variétés de méchant – l’épouse de Seibei déclare à son fils : « Si tu ne deviens pas filou ou assassin, tu n’arriveras jamais à rien dans la vie » -, il comprend que le choix est impossible et que la seule solution est d’accélérer le processus. Comme le souligne le critique Aldo Tassone, « Pour Sanjuro comme pour le Docteur Sanada (L’Ange Ivre), combattre par l’astuce la bassesse humaine et l’arrogance des puissants est une question d’hygiène » (1) L’une de ses erreurs sera d’ailleurs de céder un instant à l’instinct de justice, car c’est après avoir délivré la jeune mère qu’il est capturé et torturé. Epreuve nécessaire avant la confrontation finale où, laissant le cimetière où il avait trouvé asile, il revient au village tel un spectre – autre motif très eastwoodien.

Sans doute parce qu’il avait admirablement bien senti son époque, peut-être plus encline à suivre les anti-héros cyniques que les chevaliers blancs, Yojimbo fut un grand succès public, incitant les producteurs à mettre une suite en chantier. Désireux de ne pas reprendre exactement la même recette, Kurosawa sort de ses tiroirs un scénario inutilisé de Shugoro Yamamoto, futur auteur de Barberousse et Dodes’kaden ; quelques ajustements et l’ajout de séquences d’actions en feront vite le script de Sanjuro, dont le titre original signifie "Sanjuro aux Camélias", indiquant clairement un changement de registre. Le personnage reste le même, mais l’univers auquel il est confronté est sensiblement différent.

Plus encore que Yojimbo, Sanjuro se pose comme une relecture du thème de la violence, en particulier dans les films de sabre : il oppose ici deux conceptions du métier de samouraï. Car à Sanjuro, rusé et menteur, il confronte Muroto, qui vit encore selon le code du Bushido. Homme d’une autre époque, seule lui importe sa mission – « Qu’importe si je meurs, au moins je trouverai la paix ». De fait, personnage anachronique, il ne peut survivre à la conclusion, et là où tout autre cinéaste aurait achevé son œuvre sur un long duel, il ne dure ici que le temps d’un coup d’épée, peu orthodoxe et pourtant d’une efficacité terrible. Afin de signifier la brutalité de ce coup et de surligner la violence et la rage qui s’échappent du corps de Muroto, Kurosawa a fait jaillir un véritable geyser de sang, à la grande surprise de ses interprètes. Cette fontaine deviendra par ailleurs une convention du cinéma japonais, où le moindre coup de lame provoquera désormais une cascade d’hémoglobine. Pour Kurosawa, il signifie alors le dégoût de la violence, qu’il partage avec Sanjuro, fustigeant d’un simple « Idiot » l’admiration de l’un de ses protégés. L’épée doit retourner dans son fourreau.


(1) Tassone, p. 208

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : carlotta

DATE DE SORTIE : 9 mars 2016

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La fiche IMDb du film
Par Franck Suzanne - le 20 août 2006