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Critique de film
Le film

Le Dingo

(Lo Svitato)

L'histoire

Achille, employé, très polyvalent, au siège d'un grand journal, rêve de devenir journaliste à part entière. Un matin, parce qu'il a raté son tramway, il fait une rencontre fortuite et écrit un article bidon sur un « boxeur au cœur tendre ». Sur sa lancée il réalise un reportage photographique sur une course d'athlétisme, qu'il perturbe en réalisant ses prises de vues. Un soir il enregistre, par hasard, le témoignage d'un psychopathe et gagne enfin les faveurs de son directeur. Il aspire parallèlement à séduire Elena, une très jolie gymnaste. Afin d'atteindre définitivement son Graal, il monte une « grande arnaque » millimétrée, avec l'aide d'un ami affairiste, Gigi, pour avoir l'absolue exclusivité d'un scoop : kidnapper des chiens de concours et les remplacer par des bâtards. L'affaire prend vite une tournure loufoque, à l'image de son protagoniste...

Analyse et critique

Cinéaste confidentiel Carlo Lizzani n'a pas laissé une empreinte indélébile sur le cinéma italien, il est surtout connu des cinéphiles pour avoir participé au scénario de Riz Amer (1949), et avoir été l'assistant de Roberto Rossellini sur le tournage de Allemagne année zéro (1948) - dans lequel il joue un petit rôle. Sa réputation de cinéaste, il la doit surtout à un film important signé en 1954, La Chronique des pauvres amants, une oeuvre chorale sur la montée du fascisme vue à travers le prisme d'une petite rue de Florence - la résistance antifasciste est son thème de prédilection. Le film est auréolé du Prix International de Cannes. Encarté au Parti communiste Lizzani aurait été victime d'une cabale du gouvernement italien, qui l'aurait privé de la Palme d'or. Raison pour laquelle il entreprit de réaliser cette petite comédie loufoque, satire polie du milieu journalistique et de la société libérale. La chronique d'un employé, qui dernière le masque imperturbable de l'optimisme à tout crin, doit sans cesse faire preuve d’opiniâtreté et de persévérance.

Cette comédie, Lo Svitato, est titrée en français Le Dingo - Svitato désignant en italien une personne originale et loufoque, gentiment toquée, qui fait les choses d'une façon atypique. La vedette Dario Fo, également scénariste - avec son frère Fluvio - s'était fait une réputation, au début des années cinquante, sur les scènes comiques milanaises avec un registre extravagant, volontiers absurde. Il deviendra le pilier du théâtre transalpin, et recevra le Prix Nobel de littérature en 1997 - distinction discutée au sien du petit monde très "sérieux" de la critique littéraire. Comme Lizzani, Fo est engagé politiquement à l'extrême gauche, il est aussi l'époux de Franca Rame qui interprète ici Diana, la blonde plantureuse à la plastique californienne. Le film est tout entier le portrait de son protagoniste : Achille. Il est « la rencontre fortuite de Fausto Coppi et de M. Hulot ! », un mélange tout autant improbable de Mack Sennett et de Mr Bean.

Achille se lève tout habillé et démarre une journée cocasse avec une course-poursuite manquée, contre son tramway. Il échoue lorsqu'il entreprend, et réussit par hasard. Ce petit employé est condamné à devoir faire ses preuves dans une société de la concurrence, où l'individu le plus modeste est un petit héros du quotidien drapé dans un attitude enjouée faussement assurée. Lizzani, derrière le vernis de la comédie loufoque, fait poindre une critique acerbe de la société. Jean A. Gili  parle volontiers d'un néo-réalisme rose pour évoquer ces nombreuses comédies qui ont poursuivi de manière souriante le rapport social très sombre du néo-réalisme original. La grande et misérable ambition d'Achille, comme le relève également le critique (1), n'est jamais que de satisfaire sa "grande passion" : « Il ne peut jamais profiter de la carte d'entrée gratuite dans les salles de cinéma. Pour cette raison est née en lui la grande ambition de devenir un jour le titulaire de la critique cinématographie dans le journal. » Achille court souvent, contre un tram, face à un athlète ; il aspire à travers son attirance timide envers une gracieuse gymnaste à atteindre les cimes de l'estime de soi.

Tout le monde est agité dans ce film, à commencer par les journalistes et les nombreux athlètes, mais tout le monde est évidemment très seul dans cette attitude de dynamisme permanent. Achille ne parviendra jamais à séduire sa belle, Elena, qui est en réalité l'amie d'un petit truand "respectable". Il se console en invitant la plantureuse Diana, une blonde peroxydée très américanisée, à un tournoi de baby-foot dont il est "glorieusement" le correspondant officiel.

Lo Sviatato enchaîne sur un rythme soutenu une longue série de gags, plutôt efficaces, qui parfois tourne un peu à vide. L'épisode du psychopathe déclarant « Je ne suis pas le produit de la société, je suis un autodidacte » est une belle trouvaille - qui en dit beaucoup sur la quête d'estime de soi. À condition de ne pas perdre le fil, on appréciera plus l'esprit que la forme. Quelques idées de mise en scène, des effets photographiques réussis, comme l'ombre portée immense d'Elena exécutant une figure aérienne sous les yeux émerveillés d'Achille. L'axe du plan donne le sentiment qu'il contemple un ange à jamais hors de portée. En apparence, assez loin de l'univers du néo-réalisme, duquel commençaient à s'échapper de nombreux cinéastes italiens - sans en nier l'esprit - Lo Svitato ne rencontra pas le succès escompté. Fo, qui collaborera encore à quelques films mineurs, restera éloigné des plateaux de cinéma à l’exception - en 1989 - de sa participation à Musica per vecchi animali, de Stefano Benni et Umberto Angelucci, où il partage l'affiche avec Paolo Rossi, un comique réputé de la scène milanaise.µ

Personnage « lunaire », Achille, comme l'a souligné un critique italien, « prend le dessus sur la méchanceté de Sordi ou l'extase comique de Walter Chiari. » Il fait à lui tout seul l'intérêt de ce petit film plus attachant que totalement réussi.

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La fiche IMDb du film
Par Franck Viale - le 4 mai 2015