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Critique de film
Le film

Le Cerveau

L'histoire

Chargé d’assurer l’acheminement, par train spécial, de sacs de billets émanant d’organismes internationaux, un officier britannique (David Niven) entend profiter de sa position pour s’en emparer, en s’assurant la complicité d’un mafioso italien (Eli Wallach). Mais celui-ci voit d’un très mauvais œil l’idylle qui se noue entre sa sœur (Silvia Monti) et cet officier qui, déjà responsable d’un hold-up du même type, est surnommé par la presse « le Cerveau ». L’affaire se complique encore quand deux petits malfrats français (Bourvil et Belmondo) s’avisent eux aussi, mais avec des moyens on ne peut plus artisanaux, de mettre la main sur le magot.

Analyse et critique

Si l’on a reparlé au début de l’été dernier des Aventures de Rabbi Jacob, puisque sont sorties, presque simultanément, en France et aux États-Unis, des éditions Blu-ray de ce classique du cinéma comique français, le cinquantième anniversaire du Cerveau - sorti sur les écrans en 1969 - n’a guère été salué par les médias. Ceux-ci risquaient certes de lasser le public s’ils multipliaient les hommages à Gérard Oury, mais l’origine de ce silence est sans doute à trouver dans le fait que, malgré toute son ambition et toutes ses extravagances - ce fut la plus grosse production française de l’époque, avec un budget digne d’un « Bond » -, ce Cerveau est peut-être le chapitre le moins réussi de la grande période du réalisateur. Il attira plus de cinq millions de spectateurs. C’était beaucoup, mais c’était à peu près deux fois moins que Le Corniaud et trois fois moins que La Grande vadrouille, sortis respectivement quatre et trois ans plus tôt.

Il n’est pas exclu que, contrairement à ce qu’affirme le proverbe, abondance de biens ait nui à l’entreprise. Et en particulier au scénario, même si celui-ci est censé avoir tout conditionné. Par exemple, faisant fi de toutes les règles de la comédie classique, le dénouement ne réunit que trois des quatre protagonistes officiels, le quatrième, à savoir Eli Wallach, s’évanouissant au beau milieu d’une foule compacte exactement comme Mad Max à la fin de Fury Road (mais Fury Road n’a jamais prétendu être une comédie...). On pourra ajouter qu’on a préalablement abandonné en chemin la sœur du mafioso interprété par Wallach, alors qu’elle a entamé une liaison avec le Cerveau lui-même : lacune fâcheuse, même si elle permet d’esquiver la question aujourd’hui très délicate de la différence d’âge - trente-six ans ! - entre Silvia Monti et David Niven (Cerveau rime ici, assez péniblement, avec vieux beau).

Le début du film est tout aussi frustrant. Que Niven, officier britannique chargé de contrôler le transport de sacs de billets, connaisse tous les détails lui permettant de s’en emparer, cela est parfaitement plausible. Que Jean-Paul Belmondo, qui croupit - on ne sait d’ailleurs pas trop pourquoi - dans une cellule de prison, en sache autant que lui laisse quelque peu perplexe. L’immense mérite de Gérard Oury a été de comprendre, au milieu des années soixante, qu’on pouvait donner à un film comique ses lettres de noblesse en ne lésinant pas sur ce que les Anglo-Saxons nomment production value. Jean Yanne regrettait que trop souvent les producteurs (français), persuadés qu’un gag tire sa vis comica uniquement d’une idée, obligent les réalisateurs à tourner la scène qu’ils avaient en tête en remplaçant la voiture américaine et la valise en cuir prévues dans le scénario par une bicyclette et un sac en plastique. Oury refusait à juste titre ces concessions. Si le comique, pour reprendre la formule de Bergson, n’est autre que du mécanique plaqué sur du vivant, il faut accorder un soin tout particulier au mécanique, c’est-à-dire au cinéma, essentiellement aux décors.

Encore faut-il que le mécanique n’efface pas totalement le vivant. Or, c’est un peu ce qui se produit avec Le Cerveau : un train, le paquebot France, le pont de Tancarville, une réplique de la statue de la Liberté, le port de New York... Oui, mais pour des personnages qui n’ont finalement aucune histoire personnelle et qui, en définitive, n’existent pas. D’où un cabotinage de la part des comédiens, destiné sans doute à compenser ce manque, mais ne fait que le souligner. Aucune transformation, aucune évolution comme celle que Louis de Funès, allait connaître quatre ans plus tard dans Rabbi Jacob : Bourvil ici geint comme Bourvil ; Belmondo joue les monte-en-l’air comme Belmondo ; Eli Wallach en fait des tonnes comme Roger Carel qui le double. Seul David Niven a une scène qui lui permet de ne pas être totalement un personnage de dessin animé, celle précisément où il expose son plan à ses complices par le biais d’un dessin animé et où il échange quelques clins d’œil avec son double sur l’écran.

Peut-être le comique supporte-t-il mal le principe d’un quatuor. Le Corniaud, La Grande vadrouille, La Folie des grandeurs, Rabbi Jacob qu’on vient de citer, L’As des as regorgent de personnages secondaires - il n’en reste pas moins qu’ils sont essentiellement construits sur un duo. D’une certaine manière, Le Cerveau est un film qui s’éparpille comme les billets qui jaillissent de la réplique de la statue de la Liberté dans son finale. Mais ce n’est pas pour autant un film à dédaigner. Si, en effet, pris en soi, il présente un certain nombre de lacunes, il prend un tout autre sens si on l’envisage comme l’un des épisodes d’une grande série, ou, mieux encore peut-être, comme une étape d’une longue recherche sur le comique du réalisateur Gérard Oury. Et, à ce titre, comme un document historique. Le Cerveau, quand le public avait encore en tête la référence du hold-up du Glasgow-Londres, avait une force qu’il n’a plus aujourd’hui, où l’on peut dérober des sommes bien plus vertigineuses en pénétrant dans le système informatique de certaines banques qu’en prenant d’assaut un train, mais il n’est pas mauvais de se rappeler aujourd’hui que la monnaie n’a pas toujours été virtuelle.

De même qu’il n’est pas mauvais de se rappeler qu’il y a cinquante ans, les embouteillages dans Paris étaient chose rare ; on pouvait garer sa voiture en toute légalité le long des trottoirs des Champs-Élysées. Et Carnaby Street était alors l’une des rues les plus célèbres de Londres. Bref, il n’est pas sûr que Le Cerveau suscite aujourd’hui de grands éclats de rire, mais il offre à bien des égards - par exemple par son rythme un peu lent, mais si appréciable face à l’hystérie de certains blockbusters hollywoodiens actuels - le plaisir mélancolique de la nostalgie.

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Par Frédéric Albert Lévy - le 17 février 2020