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Critique de film

L'histoire

Ted Dunson (John Wayne) et Groot (Walter Brennan) suivent un convoi de pionniers faisant route vers la Californie. Ils décident pourtant de l’abandonner pour tenter leur chance au Texas. Ne souhaitant pas que sa fiancée encourre les dangers qu’il risque de rencontrer, Ted lui fait ses adieux en lui léguant un bracelet ayant appartenu à sa mère. Il retrouve celui-ci sur le poignet d’un indien mort : le convoi a été massacré et seul un jeune garçon, Matthew Garth (Montgomery Clift), y a miraculeusement survécu. Dunson décide de le recueillir et de l’élever comme son propre fils. Parvenu sur les bords de la Rivière Rouge, Dunson imprime sa marque sur son taureau et la vache de Matt : il souhaite que ces deux bêtes soient à l’origine d’un futur grand cheptel. Il s’approprie des terres sur lesquelles, à force de travail, ce qu’il avait prévu se concrétise. En effet, 14 ans plus tard, le voici propriétaire d’un vaste domaine et à la tête d’un immense troupeau qu’il ne peut malheureusement plus vendre : la guerre de Sécession ayant fait des ravages dans le Sud, la région est désormais trop pauvre et les éventuels acheteurs inexistants. Il lui faut donc monter bien plus au Nord pour avoir une chance que ses bêtes lui rapportent. Et le voilà parti pour un long périple peuplé d’incidents, une expédition d’autant plus éprouvante que Dunson devient de plus en plus dur et intransigeant avec ses hommes, n’hésitant pas à tuer les déserteurs. Une rébellion se lève contre lui, menée par son propre fils adoptif. Matt et tous les autres cow-boys se chargent du troupeau et abandonnent Dunson à son sort. Celui-ci, fou de rage, est bien décidé à se venger : il n’a plus qu’une seule idée en tête, mettre fin à la vie de celui qu’il a élevé… Heureusement la ‘femme hawksienne’ va faire son apparition pour remettre de l’ordre dans tout ça !!!

Analyse et critique

Barbary Coast, déjà réalisé par Hawks en 1935, ne peut raisonnablement pas s’apparenter au western et le réalisateur a été congédié du tournage de Viva Villa (qui, s’il l’avait signé, ne serait pas resté l’un de ses titres de gloire). Howard Hawks a aussi le nez creux le jour où il décide de se désolidariser complètement de ce qui aujourd’hui reste un ratage artistique total, le très pénible Le banni de Howard Hughes, "faux western intelligent" dixit Jean-Louis Rieupeyrout dans son ouvrage de référence sur le western (‘La grande aventure du western 1894 / 1964’ chez Ramsay poche Cinéma). Tous ces bienfaits du sort font que La rivière rouge se trouve être le premier western du réalisateur touche-à-tout. Et quelle épure de western ! En seulement trois films, avec le nonchalant La captive aux yeux clairs et l’objet de culte qu‘est devenu Rio Bravo, Hawks est entré dans la légende du western et, malgré un nombre assez restreint dans sa filmographie, son nom revient toujours dans le peloton de tête dès qu’on aborde le genre alors que les autres grands tels John Ford, Delmer Daves, Anthony Mann ou Raoul Walsh en ont réalisé chacun presque le double. Il faut dire qu’il a abordé presque tous les genres avec un égal bonheur, ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il n’ait pas de ratés à son actif, la preuve flagrante avec justement le film réalisé immédiatement après La rivière rouge, le très médiocre (pour ne pas dire plus) Si bémol et fa dièse, remake inutile de son délicieux Boule de feu.

Après l’immense succès du Grand sommeil, son adaptation miraculeuse de Chandler ainsi que son septième triomphe consécutif, supportant mal d’être sous contrat et voulant se libérer du carcan des studios et de ses moguls, Hawks décide d’acquérir son indépendance pour pouvoir jouir de l’entière propriété et bénéfices de ses œuvres. La rivière rouge sera donc réalisé pour sa propre compagnie fondée avec Charles K. Feldman, ‘Monterey Productions’. Il ne renouvellera jamais plus l’expérience devant les difficultés qu’il eut à surmonter durant ce tournage coûteux, lourd et tumultueux, de plus ralenti par les intempéries. S’il continuera à produire certains de ses films ultérieurs, ce sera toujours en collaboration avec une major hollywoodienne (Warner, Paramount ou autres). Déjà auparavant, Howard Hawks avait décrit dans certains de ses films des héros dotés d’une grande force de caractère, courageux et volontaires se lançant dans des défis presque surhumains : la conception toute personnelle de cet homme d’action se trouvait déjà dans d’autres de ses œuvres comme Seuls les anges ont des ailes, Air Force voire même dans une moindre mesure Le port de l’angoisse. Il était évident que Hawks allait fatalement finir par aborder le western, genre idéal pour y placer ses hommes énergiques et têtus, mais aussi chaleureux et humains, qu’aucune difficulté n’arrête une fois leur décision prise.

Borden Chase et Howard Hawks se connaissent bien, faisant tous deux de l’équitation ensemble. En 1946, Hawks décide d’acheter les droits du roman ‘The Chilsom trail’ de Chase. Ce dernier, en outre excellent connaisseur du vieil Ouest, est engagé par Hawks pour écrire l’adaptation de sa propre histoire. Jusqu’ici Chase n’avait écrit que d’obscurs et médiocres scripts comme celui de Alerte aux marines. La rivière rouge allait le propulser aux avant-postes et il donnera par la suite de quoi faire jouir les amateurs de westerns les plus difficiles avec son travail sur Winchester 73, Les affameurs, et Je suis aventurier de Anthony Mann ou bien encore Vera Cruz de Robert Aldrich. Son association avec Hawks se passant assez mal, Chase s’indignant à la moindre virgule changée à son scénario, le réalisateur fait appel à un débutant qu’il créditera même de la majeure partie de cette histoire plus ou moins inspirée de celle des ‘Révoltés du Bounty’ (Dunson ayant de nombreux points communs avec le capitaine Bligh), Charles Schnee, qui venait alors d’abandonner le droit pour le cinéma. Il apportera de nombreuses modifications au script de Chase dont entre autres, le personnage de la fiancée de Dunson. Ce second jeune scénariste pourra lui aussi s’enorgueillir d’avoir écrit ensuite quelques autres purs chefs-d’œuvre tels Les amants de la nuit de Nicolas Ray, Convoi de femmes de William Wellman ou encore Les ensorcelés de Vincente Minnelli. Avec deux écrivains de cette trempe, le résultat ‘scénaristique’ ne pouvait être que de très haut niveau, ce qu’il est assurément même s’il fut grandement expurgé pour pouvoir être accepté par la censure.

Le roman de départ était basé sur des faits historiques bien précis. Pendant la guerre de Sécession, la majorité des cow-boys texans s’étant enrôlée, le bétail négligé et livré à lui-même s’était accru plus que d’ordinaire et était estimé à plus de 5 000 000 de têtes à la fin du conflit. Les ‘carpetbaggers’ ayant ruiné le pays et s’étant tout approprié, les ‘Sudistes’ n’avaient plus les moyens de se payer de la viande de bœuf. En revanche dans le Nord, où les immigrants s’étaient multipliés, on en manquait cruellement. Vers la fin de 1865, un métis nommé Jesse Chilsom partit avec un chariot du Kansas pour se rendre à Fort Worth au Texas, marquant sa route par des monticules de terre, la fameuse ‘Chilsom trail’. C’est lui qui apporta dans le même temps aux Texans la nouvelle que le bétail atteignait jusqu’à 50 dollars la tête dans le Nord. La solution était toute trouvée et le récit narrait le destin de deux hommes dont l’importance fut immense pour l’économie et l’histoire de leur pays, ayant ouvert officiellement cette piste pour le bétail après avoir fait franchir la Rivière Rouge à 250 000 têtes en 1866. Pour pouvoir coller le plus étroitement possible à ce récit ‘bigger than life’, il semblait évident que Hawks allait devoir sortir des studios pour aller tourner en extérieurs et ce nouvel enjeu allait s’avérer aussi difficile pour l’équipe qu’il l’avait été pour les convoyeurs et du même coup les personnages du film.

Avec un récit d’une telle ampleur Hawks a en tête de faire une œuvre importante. Pour cela il souhaite engager Gary Cooper pour jouer Dunson mais le caractère antipathique, sadique et mégalomane du personnage effraye l’acteur qui s’enorgueillissait alors d’une image publique de ‘bon américain’. Charles K. Feldman, l’associé de Hawks, avait John Wayne sous contrat : ce dernier vexé que son don de comédien soit dénigré par la critique décide de tenter l’expérience estimant que ce type de personnage, nouveau pour lui, donnera enfin l’occasion de prouver son talent éclectique. John Ford envoie cette note à Hawks avant le début du tournage : "Prends soin de mon gars Duke et fait un bon film". Une chose pourtant fait hésiter John Wayne, une chose qu’il craint de ne pas être capable de faire, jouer un homme plus âgé que lui. Son Dunson est pourtant mémorable et il nous prouvera encore l’année suivante que sa crainte était non fondée puisqu’il fera du Nathan Brittles de La charge héroïque le plus émouvant personnage qu’il n’ait jamais eu à interpréter. En outre, la bienheureuse association Wayne-Hawks offrira par la suite aux cinéphiles d’autres occasions de se réjouir avec, excusez du peu, Rio Bravo, Hatari et El Dorado. Pour l’anecdote, la fameuse scène du doigt coupé dans La captive aux yeux clairs avait été prévue pour ce film mais John Wayne la refusa faute de la trouver drôle malgré la conviction de Hawks à ce sujet. Plus tard, la voyant interprétée par Kirk Douglas, il hurlera de rire et avouera honteux à Howard Hawks "Si tu me soutiens désormais qu’un enterrement est drôle, je tournerai un enterrement".

L’équipe de cow-boys que Wayne-Dunson a sous ses ordres est composée d’innombrables seconds rôles qui ont peuplé et peupleront encore le western : Harry Carey, son fils et Hank Worden, acteurs fétiches de la troupe ‘fordienne’ ; Walter Brennan, mémorable Stumpy par la suite, qui sert ici de pendant humoristique au personnage très dur de John Wayne pour en atténuer la sécheresse et qui, par exemple, se voit obligé de partager son dentier avec un indien, celui-ci en ayant gagné la moitié au poker (ce qui est l’occasion d’un gag à répétition comme Hawks les aimait tant), Noah Berry Jr, Paul Fix…En revanche, pour jouer Matt, Hawks recrute un débutant qu’il a vu sur scène à Broadway ; ce sera le premier rôle de Montgomery Clift qui, malgré son jeu tout en intériorité, se révèlera formidablement charismatique. Le principal personnage féminin, qui n’arrive pas dans le film avant la moitié du métrage et qui ne bénéficie pas d’un long temps de présence à l’écran, est pourtant inoubliable. L’actrice n’est autre que la merveilleusement belle et talentueuse Joanne Dru que l’on retrouvera en tête d’affiche et qui illuminera encore deux chefs-d’œuvre absolus de John Ford en 1949 et 1950 : La charge héroïque et Le convoi des braves. C’est elle qui apporte une chaleur nouvelle au film après cette première heure d’une grande sécheresse.

Rajoutons à la perfection du casting et à l’intelligence du scénario, la présence d’autres techniciens chevronnés qui offriront à Hawks le meilleur d’eux-mêmes. Hawks désirait avoir Gregg Toland en tant que chef opérateur, se rappelant de son travail sur Les raisins de la colère qui l’avait impressionné par ses images des paysages de l’Ouest, mais Samuel Goldwyn refuse de le prêter. Il se tourne donc vers Russell Harlan, ce dernier n’ayant pas encore réellement percé dans la profession : sa photographie en noir et blanc (Hawks trouvant le technicolor trop criard pour son épopée) est absolument splendide, aussi bien pour les scènes de jour que pour celles de nuit, et leur collaboration s’étendra sur sept autres films. Autre complice du réalisateur qui lui écrira encore 4 autres scores, Dimitri Tiomkin à la musique qui compose pour l’occasion des thèmes inoubliables dont celui du générique, qui servira une nouvelle fois pour la célèbre chanson ‘My rifle, my poney and me’ dans Rio Bravo, et surtout, un thème d’amour plein d’élan qui fait s’envoler les plus belles scènes à un niveau de lyrisme rarement atteint dans le genre. N’oublions pas de complimenter aussi le remarquable travail fourni par le réalisateur de seconde équipe, Arthur Rosson, qui s’est occupé de la plupart des impressionnants plans d’ensemble avec le bétail dont la scène de ‘Stampede’ (panique) qui demeure encore aujourd’hui d’une efficacité redoutable. Tantôt discrète et caressante, tantôt nonchalante et contemplative (annonçant La captive aux yeux clairs), tantôt virtuose et stupéfiante (l’attaque des indiens au début), tantôt sèche et tendue, la mise en scène de Hawks n’est pas en reste, cela va de soi.

Dès la fin du générique et les pages d’un cahier intitulé ‘Early tales of Texas’ servant de fil directeur au récit, on sent immédiatement que le réalisateur vient de créer un archétype, un modèle qui sera difficilement ‘surpassable’. Les premières images, montrant les adieux de Dunson et de sa fiancée, leurs silhouettes se découpant sur le ciel, au milieu de paysages grandioses remplis de chariots et couronnés de nuages imposants et presque irréels à force de beauté, soutenues par le beau thème d’amour de Tiomkin, font partie, à l’instar de celles de Monument Valley par John Ford, des plus immédiatement liées corps et âmes au western. Le côté épique de ce film est directement prégnant dès ce moment là et il ne nous lâchera presque plus si ce n’est lors de ‘stocks-shots’ filmés en studio et qui aujourd’hui paraissent assez pénibles à regarder, comme celui de la chevauchée des cow-boys pour aller aider le convoi attaqué par les Indiens. Très mauvaise trouvaille que ces quatre plans successifs filmés de biais en studio faisant voir les héros visiblement perchés sur de vulgaires chevaux de bois et se trémoussant pour faire croire à une quelconque cavalcade. Il en va de même pour le départ du convoi donné par des cris d’allégresse poussés par tous les membres de l’expédition, ces cris ayant visiblement été enregistrés dans un studio de quelques mètres carrés, l’écho étant épouvantable et anti-réaliste au possible. Deux faux pas dans un ensemble magnifique. Mais nous ne pouvons pas trop lui en tenir rigueur, les tournages en extérieurs pour les westerns s’étant surtout généralisés la décennie suivante.

Hawks voulait faire ‘enfin’ un western adulte ; il réalise un western exemplaire. Ceci dit, un peu de modestie monsieur Hawks ; d’autres ‘westerns adultes’, même s’ils n’étaient pas légion, sont sortis avant La rivière rouge, pas très sympa pour les camarades ce ‘enfin’ ! Pourtant il est vrai que là où le film de Hawks se démarque un peu de ses prédécesseurs, c’est avant tout dans sa description du personnage étonnant de Tom Dunson et de ses relations avec son cadet Matthew Garth. Rarement le protagoniste principal d’un western, qui plus est interprété par John Wayne réputé pour sa droiture et symbole des valeurs traditionnelles américaines, n’aura été aussi impitoyable, cruel, vindicatif et antipathique de prime abord. Déjà dans la première partie du film, Dunson n’hésite pas une seconde à se séparer de sa compagne, il ne se précipite pas au secours du convoi estimant qu’il est déjà trop tard, il ne tergiverse pas quand il s’agit de tuer les propriétaires de la terre dont il souhaite s’emparer ("J’y suis j’y reste"). On comprend alors le pourquoi de ses actions (autres temps, autres mœurs) mais on est obligé d’avouer que sa froide détermination lui fait employer des méthodes plutôt expéditives. Devenu gros propriétaire, son entêtement s’est accentué ("change d’avis une fois dans ta vie" lui demandera Groot). Encore plus amer et résolu, il se croit libre d’établir ses propres règles ("La loi c’est moi") et estime que ses décisions doivent être suivies à la lettre : il ne veut même pas imaginer avoir tort, qu’il puisse exister un autre itinéraire meilleur que celui qu’il a choisi, une discipline autre que celle qu’il impose à ses hommes. En bref, il ne doit pas montrer de faiblesse quitte à faire fausse route. Sa mégalomanie le fait presque s’ériger en juge divin : à chaque mort entravant son périple, il demande à se charger personnellement de lire les prières ; en gros, je tue et je prie pour son âme. Plus le temps passe, plus il se renferme et se durcit : il refuse même d’avoir le moindre scrupule et s’arroge les pleins pouvoirs de vie et de mort sur ses hommes. Après des journées harassantes, il n’a même pas un mot de félicitation ou de remerciement pour ses hommes, estimant qu’ils ont fait leur boulot, point ! Ce portrait peu reluisant doit en étonner plus d’un et pourtant sa rudesse n’était-elle pas nécessaire à la réussite de cette entreprise surhumaine ?

Hawks répond d’une certaine manière par l’affirmative car, à entreprise démesurée, homme démesuré et sans lui, la plupart des convoyeurs auraient déjà fait demi-tour, sans son opiniâtreté, la gageure n’aurait certainement pas été gagnée ; dans ce sens, Dunson est bien dans la continuité des grands personnages ‘hawksiens’, des hommes qui aiment le travail bien fait, des professionnels comme les a toujours aimés le réalisateur. Et pourtant, ce n’est pas Dunson qui va finir le difficile périple puisqu’il sera abandonné à la fois par son plus fidèle ami et par l’enfant qu’il a voulu faire à son image : "Tu vas marquer tout le Texas sauf moi" lui disait déjà le jeune Matt, annonçant par avance sa part de révolte. L’essentiel de l’intrigue purement dramatique est justement centré sur les rapports difficiles qui se transforment en antagonisme sans merci entre le père et le fils. Leurs relations au départ basées sur l’admiration et la fascination tournent, les difficultés surgissant, à l’agressivité et à la rébellion. Entre temps, ils auront tous deux eu l’occasion de faire la connaissance d’un autre personnage mémorable de la filmographie de Hawks, Tess Millay : cette femme n’apparaîtra qu’au bout de plus d’une heure de film, n’aura que trois grandes scènes à jouer mais elles demeurent pour ma part les plus belles. Et qu’on ne me parle pas de clichés ou d’archétypes pour ce personnage, d’une modernité incroyable surtout dans un western, seule véritable ‘adulte’ du film. Venant de tomber amoureuse de son sauveur, elle le viole presque la première fois où ils se retrouvent seuls (splendide scène d’amour très osée pour l’époque entre Joanne dru et Montgomery Clift). Femme forte au caractère bien trempé, insoumise et opiniâtre elle aussi, elle est prête à tuer Dunson si elle n’arrive pas à le convaincre de l’inutilité et de la bêtise de son entêtement à vouloir tuer son bien-aimé (sommet émotionnel de ce western, cette scène mérite de rester dans les anthologies ne serait-ce que pour prouver à ses détracteurs le génie de John Wayne). A la fin, devant l’infantilisme des deux héros, elle éclate de rage et évite ainsi l’irréparable en leur révélant la véritable nature des sentiments qui les unissent, tout au moins une estime réciproque si ce n’est un amour filial ou paternel. Conspuée par Borden Chase qui faisait mourir Dunson, cette ultime scène a été entièrement voulue et réécrite par Hawks lui-même qui refusait de voir succomber l’un de ses héros afin que les spectateurs sortent heureux de la salle : mission accomplie, le sourire béat qui vient éclairer notre visage lors de l’apparition à l’écran de ‘the end’ en est la preuve.

Ce film ample au rythme lent, bien représentatif de Hawks par son attention aux liens unissant des hommes au fort professionnalisme engagés dans une tâche dangereuse, est une œuvre qu’il s’agit d’apprivoiser et qui pourra lors d’une première vision sembler sèche, vous laisser sur votre faim si vous vous attendez à y trouver d’innombrables scènes spectaculaires. Il n’en manque cependant pas, témoin celles de la première attaque indienne d’une virtuosité et d’un dynamisme stupéfiant ou encore la débandade du troupeau ; mais dans l’ensemble, Hawks ne néglige pas l’aspect documentaire et prend ainsi son temps pour filmer le travail quotidien et exigeant de ces cow-boys, le rassemblement incessant des bêtes éparpillées, la vie épuisante, monotone et dangereuse de ces hommes qui nous semblent très proches par la chaleur humaine qui se dégage de la vision que nous en offre Hawks. Le film ne manque ni d’humour, ni de santé, ni de vigueur, ni de franchise mais Hawks n’hésite pas non plus à laisser au montage une scène de plus de cinq minutes montrant le passage à gué d’une rivière par le troupeau (9000 bêtes ont participé au tournage). Nous ne lui donnerons pas tort d’avoir eu le courage de le faire puisque cette séquence, par son découpage, son ampleur, son montage et la beauté de ses images, restera encore très longtemps dans les esprits. Odyssée personnelle, entreprise démesurée (comme le sera celle de son second western, La captive aux yeux clairs), œuvre à la fois épique et à dimension humaine, western dans lequel les paysages et la nature sont presque aussi importants que les hommes, ce film est tout cela et plus encore : je vous laisse maintenant le plaisir de le découvrir ou le redécouvrir ; il fait assurément partie des nombreux sommets de la filmographie étonnante et diversifiée de Howard Hawks.