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Critique de film
Le film

La Prisonnière du désert

(The Searchers)

L'histoire

Texas, 1868. Dans son ranch retiré dans les paysages désertiques de Monument Valley, Aaron Edwards voit avec surprise arriver son frère Ethan (John Wayne), parti à la guerre civile huit ans plus tôt, et qui depuis n’avait plus jamais donné de ses nouvelles. C’est néanmoins Martha, l’épouse d’Aaron, qui s’avère le plus bouleversée par le retour de son beau-frère ; ils semblent en effet tous deux se vouer une tendresse plus que fraternelle. Mais les retrouvailles familiales ne se passent pas sans quelques petites tensions : Ethan parait se méfier du fils adoptif du couple Edwards, Martin Pawley (Jeffrey Hunter), pour la simple raison qu’il possède 1/8 de sang indien dans les veines ; quant à Aaron, il semble déjà pressé de voir repartir son frère. Quoi qu’il en soit, le lendemain, Clayton (Ward Bond), qui se trouve être à la fois révérend et chef des Texas Rangers, emmène Ethan et Martin à la recherche de voleurs de bétail. Retrouvant les bêtes transpercées de flèches Comanches, ils se demandent si les Indiens ne les ont pas attirés en ce lieu éloigné pour pouvoir se livrer tranquillement au pillage des fermes. Et effectivement, lorsqu’ils reviennent au ranch, ils découvrent avec horreur les habitations brûlées, le couple Edwards massacré et leurs deux filles, Lucy et Debbie, volatilisées. Ethan n’a désormais plus qu’une idée en tête : faire payer aux ravisseurs et retrouver les jeunes filles avant qu’elles ne soient déshonorées par « ces sauvages » puisque tout laisse à penser que le coupable n’est autre que le redoutable guerrier Comanche surnommé Scar (Henry Brandon). Tout un groupe se lance à la poursuite des ravisseurs, mais au bout de quelques temps seuls Martin et Ethan poursuivent leur quête effrénée qui perdurera cinq années durant à travers tout l’Ouest des États-Unis. En effet, même s’ils ont retrouvé Lucy morte, ils gardent l’espoir concernant Debbie ; d’après maintes sources, celle-ci semble toujours en vie et "prisonnière du désert".

Analyse et critique

Comanche de George Sherman sortait sur les écrans américains quasiment en même temps que La Prisonnière du désert. Les amoureux du premier film soutinrent qu’il pâtit du succès du western de John Ford, ce qui eut pour résultat qu’il fut non seulement passé sous silence mais qu’il demeure encore aujourd’hui totalement oublié. Le fait qu’il soit largement occulté par rapport à son illustre "jumeau de sortie" peut néanmoins s’expliquer d’une manière bien plus simple, mais nous n’allons pas ici éreinter une nouvelle fois le film de George Sherman d’autant que ce réalisateur, au vu de l’ensemble de sa carrière, était loin de mériter le mépris avec lequel il a longtemps été jugé notamment en France. Mais si j’ai commencé par parler de ces deux westerns sortis tous deux en mars 1956, c’est qu’ils ont un autre point commun bien plus intéressant que leur date d’exploitation quasi identique. Le western de Sherman mettait en scène l’un des chefs les plus célèbres des Comanches, à savoir Quanah Parker. Et le romancier Alan LeMay, auteur du livre - bien plus âpre et rugueux que le film aux dires des lecteurs - dont est tiré le film de Ford, s’est inspiré pour son histoire de l’enlèvement par les Comanches à l’âge de 9 ans de Cynthia Ann Parker qui ne sera autre, une fois élevée par la tribu, que la mère de ce glorieux Indien. Le hasard est assez cocasse pour mériter d’être évoqué puisque les similitudes concernant l’intrigue des deux films (qui s’étendent aussi à Henry Brandon qui, ici et là, tient le rôle de l’Indien belliqueux) ont fait, comme je le disais au départ, que certains ont pensé que l’un des deux westerns avait injustement fait de l’ombre à l’autre. Quoi qu’il en soit, l’histoire de ces deux hommes à la recherche d’une jeune enfant kidnappée par les Indiens marque donc en 1956 le retour de John Ford à son genre de prédilection après cinq longues cinq années de silence dans ce domaine. En effet, le cinéaste n'avait plus donné de ses nouvelles depuis les superbes Rio Grande et Wagon Master (Le Convoi des braves). The Searchers, qu’il souhaitait parfait, ne décevra pas ses fans et, même si son accueil critique fut plutôt tiède à sa sortie, il est depuis devenu probablement le western américain le plus mythique de l’histoire du cinéma.

Le film de John Ford a été déjà tellement analysé et critiqué, son tournage raconté en long, en large et en travers - notamment dans la biographie écrite par Joseph McBride - qu’il n’y a surement plus grand-chose à dire à son propos qui ne l’ait déjà été. Reste que sa réputation est pleinement justifiée même s’il est permis de lui préférer d’autres westerns du cinéaste à la tonalité moins sombre et au style moins rugueux, comme sa trilogie tournant autour de la cavalerie ou bien son Convoi des braves (Wagon Master). Essayons néanmoins de dire une une nouvelle fois tout ce qui en fait son prix, tout ce qui fait qu’il s’agit d’un western majeur, d'une extraordinaire complexité et d’une assez grande modernité. Mais faisons d’emblée une mise au point puisqu’il semblerait encore aujourd’hui, aux dires de beaucoup et même par expérience, que The Searchers serait un film raciste ! Tout d’abord, même si cela semblera évident pour la plupart d'entre nous, il n’est pas inutile de répéter que le caractère du personnage principal d’un film n’est pas censé figurer celui de ses auteurs qui, en voulant représenter une certaine époque ou certains faits historiques, sont bien obligés de prendre en compte les attitudes, les comportements et les idées qui avaient alors majoritairement cours. Un grand nombre de colons vouaient une haine tenace à l'encontre des Indiens qui les empêchaient de s’installer et de vivre en paix ; John Ford et son scénariste Frank Nugent représentent cette réalité sans faire de concessions, nous mettant même parfois mal à l’aise afin de nous faire nous interroger sur la condition des Indiens. Comment peut-on croire une seule seconde que les auteurs aient pris fait et cause pour Ethan lorsque celui-ci mutile un cadavre en lui tirant des balles dans les yeux, massacre les bisons dans le seul but d’affamer les Indiens ou encore lorsqu’il se met à scalper avec rage son ennemi mortel ? Et il suffit de voir comment Ford "photographie" les Indiens pour se dire qu’il n’y aucune once de racisme de sa part. Lors de l’attaque finale du camp par Ward Bond et ses hommes, les guerriers et "civils" Comanches sont filmés avec une grande dignité, la caméra s’attardant même sur les cadavres des femmes et des enfants de la tribu dans le but de nous faire horreur et non de nous en délecter. Inutile d'aller pas plus loin dans la démonstration puisque Ford nous a prouvé à maintes occasions qu’il soutenait la cause indienne et Cheyenne Autumn (Les Cheyennes) ne fera qu’entériner cette évidence.

"A man will search
Go searching way out there his peace of mind
But where, o Lord
Ride away, ride away, ride away"


C'est sur cette magnifique chanson que se déroule le générique de début du western de John Ford. Un écran noir suivi par l’inoubliable plan d’introduction. Une porte s’ouvre sur un carré de lumière aveuglante avec en arrière-fond les paysages que nous connaissons désormais très bien grâce à John Ford justement, ceux impressionnants de Monument Valley. L’ombre chinoise d’une femme de dos, celle qui vient de nous ouvrir les portes du film, Martha Edwards. La caméra derrière elle la suit lorsqu’elle franchit le seuil de sa maison, et le cadre de s’agrandir, le champ de vision de s’élargir à la dimension de celui du format large et rectangulaire de la Vistavision : un plan rendu encore plus majestueux par le déchirant thème musical de Max Steiner qui l'accompagne. Le soleil tape si fort qu’elle doit mettre la main sur son front pour voir qui arrive au loin. Une femme qui attend tremblante d'émotion contenue : l’image la plus récurrente des westerns fordiens, la marque la plus évidente de sa sensibilité à nulle autre pareille - et tout au long du film, nous aurons d'autres exemples de ces femmes courageuses et laborieuses qui passent leur vie à attendre le retour de leurs hommes. Un homme justement progresse vers elle ; un homme fatigué au regard sombre et au visage buriné qui n’est autre que son beau-frère, qu’elle n’avait plus revu depuis son départ pour la Guerre de Sécession huis ans plus tôt. Des gestes, des regards qui en disent long et qui nous font immédiatement penser qu’il existe plus qu’un amour fraternel entre Martha et le "frère prodigue" de son époux. Les dix minutes suivantes qui se dérouleront en intérieur et qui seront constituées par les retrouvailles ne feront que renforcer nos sentiments à ce sujet, tout cela étant décrit avec une intelligence, une pudeur et une sobriété qui nous convainquent d’emblée que nous sommes devant un western majeur. Il suffit de voir ce plan au cours duquel, au moment de repartir à la poursuite de voleurs de bétail, Ward Bond, sirotant son café face caméra mais tournant le dos à Ethan et Martha, attend exprès avant de se retourner, ayant surpris la caresse de Martha passée sur la cape qu'elle va faire endosser à Ethan et laissant aux "amoureux" le temps de se faire leurs adieux par regards interposés. Car il a compris lui aussi l’amour silencieux qui existe entre eux deux sans cependant l'approuver ni le cautionner ; en sortant, il bousculera un peu rudement Martha pour lui faire comprendre sa désapprobation. Émotion dévastatrice et déchirante, filmée avec une immense tendresse et sans quasiment de mouvements de caméra, presque entièrement en plans fixes parfaitement choisis et soignés comme il se doit. Un modèle de mise en scène sobre et efficace comme durant tout le reste du film.

Là où The Searchers est le plus culotté et novateur, l’élément primordial qui prouve l’immense réussite du film, c’est d’être arrivé à nous rendre attachant tout du long un personnage écrit sans nuances qu’en principe nous aurions aimé haïr. Ethan Edwards est un homme raciste et misanthrope, sombre et taciturne, capable de risquer sa vie et celle des autres pour mener à bien la quête qu’il a entreprise : retrouver sa nièce avant qu’elle ne soit en âge d’avoir des relations sexuelles avec ses ravisseurs, des Indiens. Une suprême horreur pour ce qui le concerne ! Mais sa haine des Indiens n’est pas née dès l’instant où sa famille s’est fait massacrée : lors du repas qui les réunissait avant la tragédie, on avait déjà pu constater cette rage sourde qui lui faisait monter le sang à la tête lorsqu’on évoquait cette « race » ; savoir que Martin Pauwley possède une toute petite partie de sang indien lui fait immédiatement se méfier de lui et le rabrouer sans raisons apparentes précises. Qu’est-ce qui dans son passé est arrivé à lui faire éprouver une telle animosité ? L’intelligence du scénariste et du cinéaste est de ne presque jamais dévoiler des bribes du passé ou d’à peine le suggérer par petites touches, ce qui rend les personnages d’autant plus mystérieux que nous ne saurons jamais comment comprendre certains gestes ou comportements. C’est bien une autre preuve du caractère non raciste du film puisque Frank Nugent et John Ford ne donnent aucune explication à cet état de fait, ne cherchent jamais à l’éclaircir ni encore moins à justifier la raison de cette colère intériorisée qui quand elle éclate peut faire très mal. Ethan est un homme sauvage et rude, intransigeant et égoïste ; il faut le prendre tel quel, il n'en est pas moins humain pour autant. Son amertume et sa rage proviendraient-elles du fait de ne pas avoir pu épouser sa belle-sœur, de savoir que dans le cas contraire il aurait pu être le père de la captive ? La disparition brutale de Martha enterrera à jamais nos questionnements car nous n’y reviendrons jamais plus directement.

Ethan Edwards est quasiment un mort-vivant erratique lorsqu’il se lance à corps perdu dans sa recherche ; il dit clairement à Martin que ce qui le différencie le plus des Indiens est qu’il ne se résignera jamais, et que la seule chose qui pourrait lui faire mettre un terme à sa quête serait sa mort. Refusant d’écouter les conseils, il se voit en sorte investi d’une mission sacrée à laquelle il est prêt à tout sacrifier. On a rarement vu dans un autre western un homme aussi déterminé et acharné, qui plus est peut-être même pas pour une cause juste ; son but est assez ambigu et le devient de plus en plus à mesure qu'avance le film car le sauvetage initial parait vouloir se transformer en une traque meurtrière, non seulement du ravisseur mais aussi de sa victime. Son compagnon de voyage s’attend d’ailleurs dès le milieu du film à ce qu'Ethan tue Debbie une fois celle-ci retrouvée ; en effet, une fois souillée sexuellement par un Indien, selon Ethan elle ferait désormais partie de cette race honnie. Ne pouvant pas supporter ce fait, il préfèrerait l’achever même si cette dernière souhaiterait désormais rester vivre auprès de ses ravisseurs. L’un des rares travellings utilisés au cours du film est celui qui se rapproche du visage de John Wayne et de son regard d’une rare dureté face aux captives blanches retrouvées mais qui ont sombré dans la folie ; s’il avait été seul, on est presque sûr à ce moment-là qu’il les aurait abattues, ne les estimant plus "humaines". Il fallait oser aller aussi loin à l'époque (surtout concernant le personnage principal), d'où les réceptions négatives du film auprès de certains. En tout cas, ce mouvement de caméra est non seulement d’une puissance dramatique considérable mais rappelle dans le même temps celui célébrissime et similaire qui marquait l’apparition du même acteur dans La Chevauchée fantastique (Stagecoach), alors jeune, beau et fringant. L’on se rend alors compte du temps qui est passé et de la dureté qui s’est opérée dans le ton du cinéaste. Ce qui ne veut pas dire que ce dernier film soit austère ; il est au contraire parcouru d’un souffle romantique et lyrique dont la splendide partition de Max Steiner en est le meilleur exemple et accompagnement. Rarement le compositeur nous avait délivré un score aussi beau et aussi éclectique, tour à tour léger et déchirant, ample et martial, doux et inquiétant. Le thème assez guilleret qui accompagne toute la séquence avec Ecoute, la squaw "gagnée" par Jeffrey Hunter, aurait pu tomber dans les travers dans lesquels se vautrait David Buttolph à la Warner mais il n’en est rien et il s’avère au contraire aussi magnifique que le reste de la musique.

A l’instar des paysages de ces contrées hostiles traversées, c'est une histoire sauvage, rude et troublante que celle de cette magnifique et aventureuse tragédie épique qui pose dans le même temps des questionnements sur les relations interraciales, sur les liens du sang, sur l’appartenance à une communauté, sur l’avancée de la civilisation qui doit se faire au prix d’efforts et de sacrifices, la dure existence des pionniers servant à préparer un avenir plus paisible aux générations futures. Au désespoir de Lars Jorgensen, qui commence à détester le Texas pour lui avoir pris son fils, sa femme lui rétorque cette phrase pleine de bon sens et de lucidité : « No Lars. It just so happens we be Texicans. Texican is nothing but a human man way out on a limb. This year and next, and maybe for a hundred more. But I don't think it'll be forever. Some day this country's gonna be a fine, good place to be. Maybe it needs our bones in the ground before that time can come. » Malgré sa dureté inhabituelle chez John Ford (on verra aussi le suicide d’un homme alors qu’il apprend que sa fiancée a été scalpée, des jeunes filles rendues folles lors de leur captivité), l’intrigue n’en est pas moins entrecoupée de moments purement "fordiens", ces digressions géniales au cours desquelles le cinéaste se laisse aller à nous faire vivre au sein des familles, à nous en faire partager leur quotidien tour à tour simple et cocasse, festif et chaleureux. C’est ainsi que le périple de cinq ans se verra faire un break à mi-parcours chez la famille Jorgensen (les plus proches voisins des Edwards massacrés à Monument Valley), celle dont est issue la fiancée de Martin Pawley interprétée par Vera Miles. A mi-film, voici une petite halte pleine de fraîcheur et d’émotions, d’humour et de pittoresque avec par exemple le personnage du Texan à l’accent à couper au couteau, autre prétendant de Vera Miles, joué par un des "chanteurs" habituels dans les films de Ford, Ken Curtis. Un personnage assez amusant, celui qui sera de l’homérique combat à poings nus qui l'opposera à son rival (Jeffrey Hunter) à la fin du film ; un pugilat dans le style de L'Homme tranquille (The Quiet Man), plus drôle que réellement dramatique. Les cinéphiles que l’humour typique de Ford dérange habituellement ne devraient pas apprécier ici non plus; d’autant que cette longue séquence du mariage arrive presque en bout de course alors que la tension par ailleurs est au plus fort, Ethan étant sur le point de mettre un terme à sa quête. En ce qui me concerne, je trouve au contraire ces parenthèses nonchalantes assez bienvenues et tellement fordiennes qu’elles ne me dérangent absolument pas, car elles nous permettent au contraire de reprendre notre souffle.

Tout comme la séquence controversée de l’Indienne Wild Goose Flying in the Night Sky, celle au cours de laquelle Ethan et Martin voyagent avec une squaw échangée lors d’un troc, cette dernière s'estimant désormais, selon la coutume, l'épouse légitime du jeune homme. Certes traitée sur un mode plutôt humoristique, elle participe néanmoins de la description sans concessions de ces pionniers tels qu'ils devaient être ; même le personnage qui se sent le plus proche des Indiens (et pour cause, il possède 1/8 de leur sang), celui qui en principe devrait attirer la sympathie du spectateur, s'avère faillible et fait montre de gestes racistes, machistes et brutaux. Alors que son "épouse" vient se blottir auprès de lui pour la nuit, il la repousse violemment avec ses pieds si bien qu’elle débaroule jusqu'en bas la pente au sommet de laquelle ils campaient ; et John Wayne (aussi bien que le spectateur) de rire aux éclats. Le malaise ressenti n’en est que plus fort. On trouve Jeffrey Hunter d'autant plus odieux et humiliant à ce moment-là et l'on se dit que même ce brave garçon peut avoir des réactions totalement idiotes ; il est lui aussi très humain en définitive et d'autant plus convaincant de la sorte. Et ce que l'on ne sait pas encore, c'est que l'Indienne n'est pas là uniquement pour nous amuser ; le plan sur son cadavre juste après sera vraiment digne et émouvant. On comprendra alors qu’aussi picaresque qu’ait été le personnage, sa perte n’en est que plus tragique. Édulcorant grandement - parait-il - le roman d'Alan LeMay, Frank Nugent semble s’être en revanche amusé à essayer des procédés de narrations différentes selon les parties ; alors que la première partie de la quête se servait de l’ellipse et de la variation des paysages et des saisons pour nous faire avancer dans le temps, la seconde est racontée par l'intermédiaire de la lecture d’une lettre envoyée par Martin Pawley à sa fiancée et qui permet au spectateur de naviguer sans cesse dans le temps et l'espace entre le foyer des Jorgensen et le voyage des deux hommes. Et l’Histoire avec un H majuscule de se mêler à la petite histoire narrée par le film : le régiment de cavalerie rencontré au cours du périple des deux hommes, celui que l’on voit au travers d’un plan absolument sublime rentrer d'un raid meurtrier contre les Indiens et traverser la rivière gelée au milieu d’étendues neigeuses, n’est autre - sans que cela soit précisé - que celui de Custer, le 7ème de Cavalerie annoncé par la silhouette de son chef ainsi que par leur chanson traditionnelle Gary Owen.

Venons-en rapidement à la forme maintenant, même si nous l'avons déjà abordée par petites touches... Non seulement la photographie de Winton C. Hoch s'avère mémorable, avec des paysages naturels magnifiés ou parfaitement mis en valeur, mais la mise en scène brille par son intelligence, sa sensibilité et sa rigueur ; John Ford semble désormais ne plus rien avoir à prouver dans sa science du cadrage, de l’ellipse, du hors-champ et du montage : pas un plan de trop, pas une séquence que l'on ne voudrait pas analyser. Comme de coutume, on relève plus d’images fixes que de savants mouvements d'appareil mais quand le cinéaste utilise ces derniers, ils demeurent marquants et se gravent à tout jamais sur nos rétines comme le travelling avant déjà évoqué sur le visage de John Wayne. La Prisonnière du désert est un film d’images plus que de dialogues, puisant aussi bien dans l'expressionnisme (la fabuleuse scène de tension à l’arrivée nocturne des Indiens autour de la maison des Edwards) que dans le classicisme le plus harmonieux (la première séquence). Du très grand cinéma dont le happy end pourrait sembler avoir été imposé si l’on n’était pas habitué des films de Ford : un cinéaste aussi sensible et qui aime autant les valeurs familiales a dû se faire plaisir en réunissant in fine les survivants et en les faisant se retrouver en paix. Dès la fameuse séquence au cours de laquelle John Wayne, sur le point de tuer Natalie Wood, la prend finalement dans ses bras en lui disant « Let’s go home », le film marque le triomphe de l’humanité retrouvée sur la haine et la destruction. Martin retrouve sa demi-sœur en même temps que sa fiancée, tous les trois accueillis par le couple très équilibré et aimant que constituent les Jorgensen. Ils rentrent chacun leur tour dans la maison familiale alors qu’Ethan leur tourne le dos, sachant pertinemment que s'excluant lui-même, il ne pourra jamais intégrer une quelconque famille, une quelconque société. Déraciné, il est condamné à errer seul le reste de ses jours sans trouver le repos, n’acceptant pas l’évolution des mœurs et des mentalités, pas plus que l’avancée de la civilisation. Un happy end donc malgré tout teinté d’amertume et qui montre un Ford de plus en plus pessimiste malgré les bouffées d’humanité et de chaleur qui parsèment son film.

John Wayne trouve ici l’un de ses rôles les plus marquants car l'un de ses plus complexes ; cela avait déjà été le cas dans La Rivière rouge (Red River) de Howard Hawks où il interprétait un chef de convoi impitoyable, mais c’est encore plus flagrant ici puisque Ethan Edwards n’est pas loin d’être névrotique. Le comédien aimera tellement son personnage qu’il prénommera son fils Ethan et que sur le tournage il ne fera jamais le clown comme à son habitude, mais sera Ethan 24 heures sur 24 au risque de décontenancer ses partenaires qui ne le reconnaissaient plus. Il dira toujours qu’il s’agissait de son film préféré avec Alamo. A la dernière image, dans l'encadrement de la porte avant qu'elle ne se referme sur lui, on l’aura vu rendre hommage au précédent acteur fétiche de John Ford, Harry Carey, dont il reprendra une de ses attitudes favorites, Carey dont le fils et l’épouse font partie de la distribution - cette dernière superbe et digne dans le rôle de Madame Jorgensen. Beaucoup d’acteurs de la famille fordienne sont présents avec aussi les inénarrables Hank Worden dans la peau du soldat ne pensant qu’à se faire bercer dans un rocking-chair, ou bien évidemment Ward Bond une fois de plus inoubliable dans le rôle de ce picaresque chef des Texas Rangers également homme d’église ! Le reste de la distribution est constitué par Natalie Wood, qui n’a finalement que très peu de temps de présence à l’écran, tout autant que Henry Brandon néanmoins inoubliable dans la peau du chef Comanche, sorte de Némésis d’Ethan, tous deux avides de vengeance, chacun reflétant les pulsions sauvages et meurtrières de l’autre. D’ailleurs, si Ethan semble le plus implacablement haineux envers les Indiens, c’est aussi lui qui parait le mieux connaitre leurs coutumes et leur mode de vie ; a-t-il vécu une époque à leurs côtés ? Reste Vera Miles, très pétillante et attachante dans le rôle de la jeune femme qui ne cesse d’attendre son fiancée, celui-ci étant bien évidemment interprété par le jeune et immature Jeffrey Hunter, un comédien qui ne fait certes pas l’unanimité mais qui à mon avis se coule parfaitement dans l’univers fordien, un personnage qui en quelque sorte sauvera l’âme d’Ethan.

Rarement l’ambiance sur un tournage d'un film de John Ford fut aussi studieuse et intense disait Harry Carey Jr. dans son autobiographie. Le réalisateur voulait réussir un film parfait pour son retour au western et John Wayne ne s’était jamais autant imprégné de son personnage. On ressent un peu cette solennité dans le résultat final. Le réalisateur n’avait d’ailleurs pas fait les choses à moitié et cherchait la perfection pour chaque plan, ayant fait installer onze positions de caméra différentes dès le premier jour. Visuellement, l’art de Ford et sa maîtrise technique sont à nouveau à leurs sommets, le précédent ayant été atteint au format 1.33 avec à l'épqoue le sublime et inégalable She Wore a Yellow Ribbon (La Charge héroïque). En résumé, The Searchers est un western majeur, complexe et énigmatique, une immense odyssée qui recèle de multiples richesses, de nouvelles se dévoilant à chacune des ses visions successives. Quant à l’ancien journaliste Frank Nugent, il n’en est pas à un chef-d’œuvre près, lui qui dans le domaine du western en a écrit pas loin d’une dizaine, surtout pour John Ford mais aussi pour Raoul Walsh. Un formidable condensé des thématiques fordiennes, un des films les plus représentatifs de l’univers du cinéaste, du côté sombre cependant ; peut-être pas le plus aimable de ses westerns mais l’un des plus parfaits assurément, aussi bien sur le fond que sur la forme. Un film qui devrait plaire autant aux amateurs d’aventure et de mouvements (diversité des endroits traversés, souffle épique des morceaux de bravoure comme l’attaque finale du campement comanche...) qu’à ceux qui sont plus à la recherche de psychologie et de portraits fouillés des personnages. Ce n’est pas tous les jours que l’on rencontre une œuvre qui dégage à la fois une telle puissance poétique par ses images, une telle intensité et complexité dramatique, un tel sens de la tragédie tout en dégageant une forte chaleur humaine. Je reprocherai personnellement quelques problèmes de rythme dans la dernière partie mais cela n'est absolument pas rédhibitoire. The Searchers est un chef-d’œuvre au souffle romanesque ininterrompu, à la direction artistique parfaite, à l’esthétique qui emporte tout sur son passage et qui n’empêche pas les auteurs d’en profiter pour fustiger une fois de plus en arrière-plan l’atrocité du génocide indien.

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Par Erick Maurel - le 21 décembre 2013