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Critique de film
Le film

La Première balle tue

(The Fastest Gun Alive)

Partenariat

L'histoire

Toujours à vouloir se rassurer d'être "le tireur le plus rapide" (the fastest gun alive), le hors-la-loi Vinnie Harold (Broderick Crawford) est confronté ce jour-là à Clint Fallon dont la réputation de fine gâchette n'est plus à démontrer. Vinnie tue sans peine son adversaire. La nouvelle se propage très vite aux environs et ce jusqu'à la petite ville de Cross Creek où l'exploit du bandit est rapidement sur toutes les lèvres. A tel point que George Temple (Glenn Ford), l'épicier paisible et non violent, souvent objet des moqueries de ses concitoyens, dans un sursaut d'orgueil craque et leur fait part de son mystérieux secret. Alors que personne ne l'a jamais surpris une arme à la main, il continue en fait à s'entrainer quotidiennement et en cachette au pistolet. Pour faire oublier son lourd passé de pistolero sans cesse provoqué par des gunfighters avides de gloire, il avait pourtant promis à son épouse enceinte (Jeanne Crain) non seulement de ne plus boire une goutte d'alcool mais aussi de ne plus jamais retoucher à une arme, et surtout de rester caché anonymement au sein de cette petite ville. Aujourd'hui il fait la démonstration, dans la rue centrale et devant tous les habitants, de sa virtuosité phénoménale dans le maniement du pistolet. Pendant ce temps, Vinnie et ses deux acolytes continuent de mettre la région à feu et à sang ; durant un hold-up, ils tuent le shérif de Yellow Fork. Un posse s'organise alors pour les poursuivre en direction de Cross Creek. Les bandits arrivent dans la petite ville pour se procurer des montures fraîches au moment où George vient déposer ses armes sur l'autel durant le sermon du dimanche, promettant de ne plus jamais y toucher. Mais Vinnie, apprenant de la bouche d'un jeune garçon la réputation de George, lui fait demander de sortir se mesurer à lui, prenant l'enfant en otage pour obliger son concurrent à revenir sur la promesse qu'il vient de faire devant ses concitoyens et son épouse...

Analyse et critique

Pour situer succinctement le premier des deux westerns réalisés par Russell Rouse, il pourrait s'apparenter à des films plus connus tels La Cible humaine (The Gunfighter) de Henry King ou Le Train sifflera trois fois (High Noon) de Fred Zinnemann ; à savoir des westerns à petit budget et en noir et blanc, sobres et presque austères de par leurs intrigues minimalistes, et où seule une portion congrue est dédiée à l'action, la psychologie des personnages étant bien plus importante que dans la majorité des films du genre. La Première balle tue pourrait donc également entrer dans la catégorie de ce que l'on a communément (et hâtivement) appelé le "sur-western", c'est-à-dire des westerns plus "adultes" que la moyenne, basés avant tout sur les déchirements des personnages aux dépens du mouvement. Et d'ailleurs Glenn Ford, pour son personnage tourmenté, aurait pu s'inspirer pour son interprétation du jeu de la "méthode", autrement dit de l'Actor's Studio, intériorisant beaucoup, le regard souvent perdu dans le vague, la tête dans la paume de ses mains comme s'il doutait constamment, se posant de multiples problèmes de conscience... Cette description rapide est évidemment très caricaturale, d'autant que la méthode de Strasberg a donné des choses formidables et en premier lieu Marlon Brando ou Lee Remick. Mais Glenn Ford m'a semblé moins convaincant ici que par le passé, moins sobre, moins juste, forçant un peu trop le trait ; tout comme le film d'ailleurs que j'aimais assez auparavant mais qui m'a paru aujourd'hui particulièrement lourd et pénible, à l'instar justement de High Noon. Mais comme pour ce dernier, les laudateurs du film étant largement majoritaires par rapport à ses détracteurs, je vous invite à vérifier par vous-même malgré mon avis à suivre, plutôt assez sévère à son encontre. Je pense sincèrement que les admirateurs du célèbre film de Fred Zinnemann avec Gary Cooper et Grace Kelly ont de très fortes chances de beaucoup apprécier aussi le western réalisé par Russell Rouse.

Fils d'un pionnier du cinéma, Edwin Russell, Russell Rouse a commencé sa carrière comme écrivain et (ou) scénariste à la Paramount. Il sera par exemple l'auteur de l'histoire de Mort à l'arrivée (D.O.A.) de Rudolph Maté et, en collaboration avec le producteur de La Première balle tue, celui de la célèbre et hilarante comédie de Michael Gordon, Confidences sur l'oreiller (Pillow Talk) avec le couple Doris Day / Rock Hudson. Tout en passant derrière la caméra en 1951 pour une courte filmographie de seulement onze films, Rouse n'arrêtera donc cependant jamais ce premier métier, continuant de participer à l'écriture de ses propres films et écrivant aussi pour les autres. "C'est le roi du gimmick, des astuces dramatiques, des idées insolites, le tout développé avec sérieux dans un cadre réaliste" pouvait-on lire à propos du cinéaste sous la plume de Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon dans leur 50 ans de cinéma américain. Connaissant très peu sa filmographie, j'aurais du mal à le confirmer mais en tout cas cette brève description colle parfaitement bien au western dont il est question ici. Les gimmicks et astuces dramatiques sont bien présents, aussi bien concernant le passé du héros que lors de la scène finale, le tout développé avec beaucoup (trop) de sérieux et dans un cadre effectivement réaliste. Quant aux idées insolites, on les retrouve surtout dans la forme, certains cadrages ou plans se révélant assez curieux. Mais justement, ce mélange d'insolite et de réalisme ne fait parfois pas très bon ménage. Autant sur un sujet très approchant - celui du pistoléro qui n'arrive pas à trouver la paix, sans cesse provoqué par de jeunes orgueilleux voulant se mesurer à lui - La Cible humaine de Henry King s'avérait remarquable de par un traitement de la dramaturgie d’une redoutable efficacité et une mise en scène constamment maîtrisée, autant The Fastest Gun Alive pêche par le fait de vouloir mélanger deux éléments antinomiques et irréconciliables que sont la sobriété et l'exubérance mélodramatique.

Et c'est le pourtant génial compositeur André Prévin le premier coupable, ou plutôt l'utilisation qui est faite de sa partition. Si son thème principal est superbe, sa musique est trop souvent excessivement exacerbée là où ce n'était pas nécessaire, lors de séquences qui n'avaient pas besoin d'une telle exagération. Car plaquer des phrases musicales d'un puissant lyrisme sur des images ultra-réalistes, ce n'est pas forcément très convainquant et le résultat est même contraire au but recherché. Il en va de même pour la direction d'acteurs : vouloir faire un film sobre tout en demandant à ses comédiens de parfois surjouer, cela ne colle pas vraiment non plus. Ainsi, malgré le fait qu'il soit un remarquable acteur, Glenn Ford n'est pas toujours aussi fin et aussi juste que dans ses meilleurs films, ceux de Delmer Daves notamment, et pas toujours très à l'aise dans le registre mélodramatique. Quant à Broderick Crawford, il prouve à nouveau que, même si parfois magnifique acteur, mal dirigé il tombe facilement dans le cabotinage excessif, son bad guy fanfaron devenant ainsi plus exacerbant que réellement inquiétant. Jeanne Crain dans le rôle de l'épouse enceinte se révèle également assez décevante et surtout plutôt mal mise en valeur aussi bien par le scénariste que par le responsable du maquillage. L'insolite provient également d'un mélange des genres ici totalement incongru ; lors de la séquence de la kermesse, voici Russ Tamblyn qui entame un numéro de danse acrobatique certes endiablé et impressionnant mais qui n'a absolument pas sa place dans un western qui se voulait au départ très sérieux. Cette scène "de remplissage" arrive comme un cheveu sur la soupe et comme s'il avait absolument fallu étirer la durée du film. Nous passons donc ainsi en l'espace de quelques secondes d'un western moralisateur à une comédie musicale. Malgré tout, cette séquence aura eu le mérite de nous faire oublier un instant que nous nous trouvions devant un film bavard et sentencieux (du prêchi-prêcha même lors de la longue troisième partie à l'intérieur de l'église), et d'une pénible théâtralité.

Le postulat de départ était intéressant (pourquoi, un soir d'ivresse, le héros de l'histoire va-t-il briser la vie de quiétude qui lui était enfin offerte ?) et le secret du personnage interprété par Glenn Ford (que je vous laisse le soin de découvrir) très original. Le scénario semblait très bien pensé avec son découpage en trois parties assez distinctes et d'une durée équivalente (la description de la petite ville et de ses concitoyens ; la catharsis du héros qui, dans un sursaut d'orgueil malvenu, ne peut s'empêcher de dévoiler son talent caché ; la dernière partie pleine de tension qui se dirige indubitablement vers un tragique duel) mais il s'avère au final très mince, assez laborieux et manquant singulièrement de subtilité. Et même si l'on ne peut pas affirmer qu'il s'agit d'un mauvais film, la déception l'a donc emporté sur presque toute la ligne. Autant la psychologie du personnage joué par Glenn Ford est assez poussée, autant les habitants de la ville ne semblent être que des pantins (on ne sent pas vraiment vivre la petite localité), autant la bluffante démonstration de virtuosité du héros et le duel final sont remarquablement et ingénieusement filmés au sein d'un très beau noir et blanc, mais autant tout ce qui les entoure s'avère mou, terne, intempestivement bavard et rarement captivant, les clichés étant également de la partie. Si beaucoup y verront l'un des très bons westerns adultes des années 50, quelques uns auront eu l'impression de se trouver devant du mauvais et plutôt indigeste théâtre filmé. Je vous laisse choisir votre camp sans vouloir plus vous influencer ! Quoi qu'il en soit, ce western fut l'un des plus gros et inattendus succès de l'année 1956 pour la MGM !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 6 juillet 2013