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Critique de film
Le film

La Nuit du lendemain

(The Night of the Following Day)

L'histoire

Une jeune Américaine, fille d’un riche homme d’affaires, atterrit à l’aéroport d’Orly. Elle y suit un chauffeur venu à sa rencontre avant de rapidement comprendre qu’elle est victime d’un enlèvement. Le gang réclame une forte somme d’argent contre la libération de la jeune fille. Mais l’opération, qui semblait planifiée dans ses moindres détails, se dérègle petit à petit par les états d’âme des uns et la folie des autres.

Analyse et critique

Il est commun de lire ou d’entendre que l’acteur Marlon Brando connait une traversée du désert dans les années 60, et même dès la fin des années 50, avant sa résurrection devant la caméra de Francis Ford Coppola pour son rôle de Vito Corleone dans Le Parrain. Les admirateurs de l’acteur - dont l’auteur de ces lignes fait partie - rétorqueront que la période fut loin d’être si sombre pour Brando et offre quelques performances dans des films majeurs, comme Reflets dans un œil d’or ou La Vengeance aux deux visages. Il faut toutefois reconnaître que Brando se laisse parfois aller durant cette décennie à tourner dans des films mineurs et à travailler avec quelques cinéastes obscurs. C’est incontestablement le cas de La Nuit du lendemain puisque son réalisateur, Hubert Cornfield, n’a jamais bénéficié d’une grande réputation. Ce petit metteur en scène d’avant-garde est un intellectuel new-yorkais ayant choisi de vivre à Paris pour se rapprocher des intellectuels de son époque. Il a construit sa courte filmographie sur des adaptations de romans policiers publiés dans la collection Série Noire. De cette production, seuls deux titres conservent encore aujourd’hui une petite réputation, dans les deux cas principalement attachée à la notoriété de leur acteur principal. Il y a d’une part Pressure Point avec Sidney Poitier, et de l’autre donc La Nuit du lendemain grâce à la présence de Brando.

Hubert Cornfield adapte ici un récit policier de Lionel White qui suit un kidnapping mené par un gang hétéroclite et a priori très professionnel. Le film ne nomme pas ses personnages, l’équipe criminelle étant composée de quatre individus interprétés par Marlon Brando, Richard Boone, Jess Hahn et Rita Moreno. Alors qu’elle semble d’abord conduire le kidnapping avec sang-froid et précision selon un plan minutieux, l’équipe se déchire très vite, le personnage incarné par Brando ne supportant pas les excès de violence perverse de celui incarné par Boone et les faiblesses psychologiques de celui incarné par Rita Moreno. Au milieu, Jess Hahn tente en vain de recoller les morceaux. C’est cette explosion que suit le film avant d’en arriver au grand échec final durant la seconde nuit du récit, la fameuse nuit du lendemain. On sent que c’est cette situation de tension psychologique qui a intéressé le réalisateur, qui multiplie parfois à l’excès les plans signifiants censés insister sur ce qui se passe dans la tête des personnages. Si la tension est bien présente dans le film, elle aurait probablement gagné à une plus grande sobriété dans le montage, dans les choix et surtout dans la durée des plans. Cette accumulation de lourdeurs crée souvent des longueurs, notamment dans la première partie du film, ainsi qu’un sentiment de voir un surlignage systématique de la psychologie des personnages. Avec l’accélération des évènements dans la seconde partie, ce sentiment se dissipe toutefois un peu, laissant place à un suspense efficace même si le twist final, que nous ne révèlerons pas ici, parait un peu tiré par les cheveux.


Si la mise en scène de Cornfield ne nous paraît pas être le principal atout de La Nuit du lendemain, le film a heureusement d’autres qualités à faire valoir. Tout d’abord un cachet visuel certain qui bénéficie de l’originalité des décors du Touquet, un arrière-plan rare dans un film américain qui confère une véritable originalité au film, ainsi que la très belle photographie de Willy Kurant qui installe une atmosphère assez saisissante, qui ravira les amateurs de polars gris et pluvieux. Ensuite, c’est l’évidence et nous l’avons déjà effleuré, un casting de très haut vol. Marlon Brando offre une performance d’une grande sobriété dans ce rôle de professionnel froid et sans haine et crée un personnage d’une belle profondeur. A ses côtés, un Richard Boone impressionnant et effrayant dans le rôle difficile d’un personnage pervers et absolument antipathique, livre une très belle performance. Figure connue de certains films populaires, Jess Hahn trouve l’un des plus beaux rôles de sa carrière avec celui qu’il tient dans Le Signe du lion d’Eric Rohmer. Il est touchant, attachant et fragile, et parvient à attirer à lui seul toute la sympathie du spectateur. A côté de cette belle distribution de premier plan, nous retrouvons avec plaisir Al Lettieri dans un de ses premiers rôles au cinéma ainsi que quelques figures habituelles du cinéma français au premier rang desquelles Jacques Marin, mémorable dans le rôle du tenancier d’un café. Enfin la seconde partie du film, qui voit la remise de la rançon tourner au drame au complet, est tout à fait passionnante. Les évènements se succèdent à un rythme particulièrement soutenu et le scénario propose plusieurs moments qui restent particulièrement marquants. L'atmosphère oppressante, et même dérangeante, déjà installée dans la première partie devient encore plus pesante et laisse une impression assez profonde au spectateur, et confère même une certaine originalité au film que l'on n'oublie pas de sitôt.

La Nuit du lendemain n’est pas le seul film qui aborde le délitement d’un gang pendant ou après leur méfait. La crise psychologique du criminel est même un sujet récurrent, et il a souvent été bien mieux mis en images, comme dans le remarquable Payroll de Sidney Hayers. Il faut reconnaître que la mise en scène de Cornfield n’est pas des plus habiles, mais cela ne suffit pas à atténuer le plaisir réel pris devant ce film. Une atmosphère particulièrement réussie, quelques scènes marquantes et plusieurs interprétations de très bonne qualité en font un polar de belle facture. Les admirateurs de Marlon Brando ne devraient pas passer leur chemin.

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La fiche IMDb du film
Par Philippe Paul - le 27 novembre 2017