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Critique de film
Le film

La Mouette

(Chayka)

Partenariat

L'histoire

Russie, à l’aube du XXème siècle. Treplev, un jeune écrivain, s'oppose à Trigorine, auteur reconnu et amant de sa mère, Irina Arkadina. Les choses s’enveniment lorsque Trigorine séduit Nina, la jeune amoureuse de Treplev, et part avec elle à Moscou...

Analyse et critique

C’est une transposition cinématographique des plus réussies de La Mouette que propose Potemkine en éditant le film que le cinéaste soviétique Youli Karassik (1) a tiré de la pièce d’Anton Tchekhov. Si cette adaptation s’avère d’une fidélité exemplaire au texte à la fois âpre et bouleversant du dramaturge russe, elle ne tombe pas pour autant dans le piège de la théâtralité. Youli Karassik déploie en effet un langage authentiquement cinématographique pour restituer sur le grand écran l’un des classiques les plus connus du théâtre russe comme mondial.

La réalisation de Youli Karassik réussit d’abord pleinement à rendre compte de l’un des traits essentiels de La Mouette, c’est-à-dire sa dureté. Anton Tchekhov campe ainsi dans sa pièce un coin de la campagne russe, apparemment paisible, mais formant en réalité le cadre de douloureux affrontements entre les personnages qui s’y côtoient. Les conflits mettant aux prises les protagonistes de La Mouette sont de diverses natures, couvrant la presque totalité du spectre des différends pouvant se faire jour entre deux individus. Il est d’abord question dans le film, de même que dans la pièce, de luttes psychologiques. Ce peut être celle mettant aux prises Treplev (Vladimir Chetverikov (2)) avec sa mère, Irina Arkadina (Alla Demidova (3)), une actrice réputée dont il peine à obtenir à la fois l’amour - en tant que fils - et la reconnaissance - en tant qu’écrivain. Mais c’est le plus souvent d’une passion amoureuse non partagée que résulte le malaise entre les personnages. Il en va ainsi de nouveau de Treplev follement épris de Nina (Ludmila Savelyeva (4)) qui, tombée amoureuse du romancier Trigorine (Youri Yakovlev (5)), l’abandonnera… avant d’être quittée à son tour par l’écrivain après qu’elle l’a suivi à Moscou. Quant à Macha (Valentina Telitchkina (6)), la fille de l’intendant du domaine où se déroule La Mouette, c’est en vain qu’elle aime Treplev. Et c’est pour tenter de l’oublier qu’elle épousera l’instituteur Medvedenko (Sergei Torkachevsky) dont elle n’est nullement amoureuse. Il y a encore la mère de Macha, consumée par sa passion inaboutie pour le médecin Dorn (Yefim Kopelyan (7)).

        

À ces tensions affectives, Anton Tchekhov combine des heurts d’ordre artistique ou bien encore social et dont Youli Karassik fait, là encore, fidèlement état. On retrouve effectivement dans le film l’antagonisme esthétique mettant aux prises Treplev avec Trigorine. Le premier incarne une conception ambitieuse - d’aucuns diraient élitiste - de la création littéraire, plus soucieuse de la recherche du beau que de celle de l’assentiment du grand public. Grand public que Trigorine se fait quant à lui un devoir de satisfaire en pratiquant, sciemment, une écriture fondée sur d’efficaces effets. À cette lutte des idées s’ajoute, en outre, celle des classes. Le film de Youli Karassik, épousant toujours en cela le point de vue d’Anton Tchekhov, dessine des lignes de fracture entre dominants et dominés sociaux. Le cinéaste n’ignore pas la stricte hiérarchie régissant le domaine où se déroule La Mouette, montrant celle-ci ainsi que les frictions qu’elle peut générer. Il n’est pas jusqu’à la lutte inter-générationnelle dont le film de Youli Karassik ne fasse état puisque celui-ci intègre aussi l’opposition entre Nina et ses parents, ces derniers se refusant à ce que leur fille entame une carrière d’actrice.

          

Pour donner à voir ces conflits multiformes, Youli Karassik exploite très intelligemment les possibilités offertes par cet outil éminemment cinématographique qu’est l’échelle des plans. Durant les séquences d’échanges conflictuels entre les personnages, rares sont les plans moyens ou larges les réunissant dans un même cadre. Le cinéaste privilégie plutôt des gros plans sur les visages des intervenants. Occupant de la sorte entièrement l’écran, chacun des protagonistes se voit alors attribuer un espace visuel propre, indépendant de celui de son interlocuteur. Le spectateur en vient ainsi à oublier que les deux personnages s’inscrivent pourtant dans un même décor. Et la réalisation souligne efficacement la distance mentale qui sépare les figures imaginées par Anton Tchekhov.

C’est avec la même réussite que la mise en scène de Youli Karassik parvient à faire ressentir au spectateur l’émotion puissamment distillée par La Mouette. Les gros plans jouent, là aussi, un rôle essentiel. En portant sa caméra au plus près des visages de ses - tous excellents - interprètes, Youli Karassik donne à voir pleinement la souffrance provoquée en eux par la frustration amoureuse ou sociale. Les plans montrant l’inquiétude se dessiner sur les traits d'Irina Arkadina lorsque celle-ci comprend que Trigorine lui échappe, ou bien encore ceux s’attachant au visage de Macha, réfrénant douloureusement sa passion pour Treplev, en constituent de puissants exemples. Leur désarroi est d’autant plus poignant que ces visions sont accompagnées par la très belle musique - tantôt dépressive, tantôt lyrique - composée par Alfred Schnittke, l’un des plus grands compositeurs de l’ère soviétique.

Le cinéaste joue tout aussi habilement du montage afin de mettre en relief les tourments des protagonistes de La Mouette. On pense, notamment, à la séquence retraçant la fin du deuxième acte de la pièce. Celle-ci consiste en un dialogue durant lequel Nina succombe définitivement au charme de Trigorine, renonçant alors à son amour pour Treplev. Si le cinéaste demeure d’une fidélité exemplaire au texte d’Anton Tchekhov, il choisit cependant d’entrecouper l’échange entre la jeune femme et l’écrivain d’images muettes montrant Treplev seul dans sa chambre. C’est-à-dire un épisode qu’Anton Tchekhov n’avait pas inclus dans sa pièce. La caméra montre d'abord le jeune homme tournant en rond dans l'espace étroit de la chambre, puis s’effondrant en pleurs sur son lit. Submergé par la tristesse, Treplev en vient bientôt à tenter de se donner la mort avec un fusil de chasse. Ce dernier fait l'objet d'un gros plan saisissant. Mais le spectateur n'en verra pas plus, le réalisateur exploitant alors habilement les potentialités du hors-champ. (8) Combiné au montage alterné, ces deux procédés là encore spécifiquement cinématographiques donnent ainsi une force accrue à la charge émotive de la conclusion du deuxième acte.

C'est donc de manière exemplaire que La Mouette de Youli Karassik vient démontrer la capacité du septième art à transposer, avec ses outils propres, un texte théâtral majeur tel que celui d'Anton Tchekhov.



(1) Youli Karassik n’est guère connu en France… Sur la quinzaine de films qu'il a pourtant réalisés entre 1957 et 1996, seule La Mouette semble avoir fait l'objet d'une distribution dans l'Hexagone. Du moins si l'on s'en tient à la fiche que lui consacre IMDB.
(2) Des plus convaincants, cet acteur ne semble pourtant avoir eu qu'une courte carrière cinématographique. Sa fiche IMDB ne fait en effet état que de quatre films. Et nos recherches sur Internet ne nous ont pas permis d'en savoir plus… Quant à l'intervention, pourtant érudite, de Maryline Fellous proposée en supplément du DVD de La Mouette, elle ne propose aucune information sur ce comédien.
(3) Alla Demidova est, notamment, l'une des interprètes du Miroir (1974) d'Andreï Tarkovski où elle tient le rôle de Lisa.
(4) Rappelons que celle-ci apparaît dans la magistrale adaptation cinématographique de Guerre et Paix (1965) par Sergueï Bondartchouk, y jouant le rôle de Natacha Rostova.
(5) Habitué des adaptations des grands classiques de la littérature russe, Youri Yakovlev a ainsi incarné le prince Mychkine dans une adaptation cinématographique de L'Idiot (1959) de Dostoïevski, ou apparaît encore dans une transposition d'Anna Karénine en 1967. On l'a aussi retrouvé dans Est-Ouest (1999) de Régis Wargnier.
(6) On peut notamment la voir dans Cinq soirées (1978) de Nikita Mikhalkov. Elle y interprète Zoya.
(7) Comme d'autres des comédiens de La Mouette, Yefim Kopelyan avait déjà prêté ses traits à un personnage de la littérature russe. À savoir celui de Svidrigailov dans une adaptation de Crime et châtiment en date de 1970.
(8) Youli Karassik usera de nouveau de ce procédé à l’occasion de la bouleversante séquence finale de La Mouette.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Pierre Charrel - le 17 mai 2012