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Critique de film
Le film

La Mort en ce jardin

L'histoire

1945, en Amérique latine, une petite ville s'est constituée autour de prospecteurs exploitant des terrains diamantifères. Lorsque le gouvernement annonce la nationalisation de ces mines, la révolte éclate. Le père Lizzardi (Michel Piccoli) essaye de calmer les deux camps, mais la tension ne cesse de monter. Parmi les prospecteurs il y a Castin (Charles Vanel), qui ne rêve que de retourner en France pour ouvrir un restaurant à Marseille. Il espère emmener avec lui Djin (Simone Signoret), une prostituée qui se moque de son amour. Vénale, Djin a trahi dès le premier soir la confiance de Shark (Georges Marchal), un aventurier de passage dans la ville. Lors d’une rixe entre les mutins et la police, des coups de feux éclatent. Un policier est tué et l’un des mineurs est blessé, arrêté et passé au peloton d’exécution sans autre jugement. La police met à prix les têtes de Shark et Castin, les désignant comme les meneurs de la rébellion. Castin, même s’il est accusé par erreur, est contraint de prendre la fuite avec sa fille sourde muette Maria (Michèle Girardon). Dans un bateau quittant la ville, ils retrouvent Shark, Djin et Lizzardi. Pris en chasse par la police, ils sont contraints de tenter leur chance dans la jungle…

Analyse et critique

La Mort en ce jardin, l'un des films de la période mexicaine de Luis Buñuel, est une œuvre un peu à part dans la carrière du réalisateur. C’est en effet un film d’aventures formellement très classique, même si le cinéaste utilise ça et là des images fortement symboliques pour marquer le film de son empreinte. On retrouve également quelques grands principes de mise en scène chers à Buñuel ainsi que sa vision de la société, de la religion et de l’homme. Mais si des images ou des séquences de La Mort en ce jardin rappellent ses premiers films (des fourmis et un œil crevé qui sont comme des échos d’Un chien andalou par exemple), voire même préfigurent certaines œuvres à venir, Buñuel assume complètement la forme classique de son film et son style romanesque. La Mort en ce jardin est d’ailleurs loin d’être le seul exemple de ce type dans une carrière dont on retient le plus souvent l’aspect fantasmatique et le surréalisme. Luis Buñuel a en effet toujours aimé la forme romanesque, et l’on se souvient par exemple de ses adaptations plus ou moins heureuses de Robinson Crusoé et des Hauts de Hurlevent. Il adapte ici avec son fidèle collaborateur Luis Alcoriza (El, Los Olvidados…) un roman de José-André Lacour. Insatisfait par le script, le réalisateur continue à le réécrire chaque nuit pendant le tournage - qui dure seulement trois semaines - et fait même appel à Raymond Queneau, un ami surréaliste, qui le rejoint au Mexique pendant deux semaines pour l’aider dans cette tâche. Difficile au vu de résultat de déterminer l’apport de chacun, mais une chose est sûre, c’est que leur travail acharné n’a pas été vain tant le film se déroule de manière fluide et évidente, tout en restant surprenant et enchanteur du début à la fin.

La première partie de La Mort en ce jardin se concentre sur la révolte des mineurs, un aspect social que l'on retrouve dans nombre des réalisations de Buñuel. Comme à son habitude, le cinéaste ne se laisse pas aller à une vision binaire de la société. Ainsi les représentants des forces de l’ordre matent violemment la rébellion, prennent des décisions arbitraires, sont corrompus… mais la décision de nationaliser les ressources du pays n’est-elle pas légitime ? De même, les prospecteurs défendent leur unique source de revenu, mais ce sont eux qui tirent les premiers coups de feu, abattant un policier et déclenchant par là la spirale de la violence. C’est le profit qui les guide et non une quelconque pensée politique, à l’exception d’un des leaders qui croit dans son discours fortement communiste, un discours qui logiquement aurait dû l’amener à défendre la décision du gouvernement ! Buñuel montre ainsi la complexité des questions politiques et sociales, mais de manière légère et discrète, sans que cet aspect ne prenne le pas sur l’aventure et les personnages. Il place bien ces derniers au cœur du film, soignant tout particulièrement leur entrée, jouant même sur une iconisation lorsqu’il s’agit de mettre en scène les premières apparitions de Shark et Lizzardi, en posant ces deux personnages comme les pierres angulaires du récit.

Luis Buñuel travaille sur une caractérisation immédiate et très forte des personnages, ainsi que sur une narration qui ne s’encombre pas de digressions. C’est ainsi qu’un simple plan et quelques lignes de dialogues suffisent à décrire Castin, vieil homme vivant dans le fantasme d’un nouveau départ et qui n’en peut plus de ressentir la peur lui coller au ventre. De la même manière, Buñuel nous présente avec une saisissante économie de moyens Djin la femme vénale et sans scrupules, Shark l’aventurier, le père Lizzardi, le fourbe Chenko… tous sont aussi rapidement dépeints et prennent leur place naturelle dans un monde déliquescent et corrompu dans lequel l’argent règne en maître. Regards appuyés et significatifs, dialogues courts et allant directement au but, efficacité narrative, personnages emblématiques : en utilisant des ressorts issus du cinéma classique, Buñuel impulse au film un rythme trépidant et vif tout en installant un système qu’il va venir contredire dans une seconde partie étonnante. Celle-ci, la plongée dans la jungle, vient prendre le contre-pied de tout ce qui a été installé dans ce qui, après coup, s’avère une longue introduction au vrai cœur du film.

Le deuxième volet de La Mort en ce jardin plonge les personnages (Lizzardi, Shark, Maria, Castin et Djin) dans un fantasme de jungle. Aux prises avec la nature, la faim et la mort, ils vont révéler peu à peu leur vraie nature, oubliant ce que la société a fait d’eux et se redécouvrant. D’abord perçus par le spectateur comme monolithiques ou iconiques (le prêtre, la femme fatale, l'aventurier, la princesse silencieuse), ces personnages deviennent plus complexes au fur et à mesure qu’ils s’éloignent de la société et s’enfoncent dans un territoire sans hommes et sans histoire. Livrés à eux-mêmes dans une nature hostile, accablés par le désespoir et la peur, pétris de doutes, ils finissent par réapprendre à vivre avec l’autre, à le comprendre, ils redécouvrent le courage, la morale, la solidarité… tout ce que la société des hommes a perdu en se livrant à la loi du plus fort (la police qui fait feu sur les manifestants), au règne de l’argent (l’exploitation diamantifère sur laquelle s’est construite la ville) et aux dogmes (la religion colonialiste incarnée par le père Lizzardi).

Shark et Lizzardi sont ceux qui sortent le plus grandis de ce chemin. Le premier, jusqu’ici aventurier ne se souciant de rien d’autre que de lui-même, ne pense maintenant plus qu’à sauver ses camarades de la mort. Il n’est plus le héros ombrageux, risque-tout et sans scrupules du début, mais un homme qui met toute sa passion à sortir ses compagnons des griffes de la jungle, à les protéger comme le montre ce très beau plan où Maria et Djin se reposent sur ses genoux alors que la pluie inonde la petite troupe. Lizzardi aussi se comporte en héros. Alors qu’il apparaissait dans le film engoncé dans sa tenue de prêtre et comme pétrifié dans son rôle, dans la jungle il se révèle athlétique (on le découvre grimpant aux arbres) et débrouillard (c’est lui qui trouve un serpent pour nourrir le groupe), et rejoignant Shark à la tête de la troupe. Lizzardi se comportait jusque-là comme un prêtre colonialiste. Expliquant à Shark qu’il doit se rendre dans une tribu indienne qu’il a pour mission d’évangéliser, ce dernier lui lance qu’il « est bizarre que les trafiquants passent toujours derrière vous (les prêtres)…» et Lizzardi, sans même se rendre compte de son cynisme, de lui rétorquer que ce qui se déroule après sa mission n’est pas de son ressort. Il est le complice silencieux de l’esclavage des peuples indiens, il est dans l’aveuglement des serviteurs de Dieu qui parlent de sauver les âmes mais ne s’intéressent pas au sort des hommes sur Terre. Lizzardi est aussi réactionnaire, se positionnant - sous prétexte d’un discours pacifiste - du côté du pouvoir. On devine qu’il a été un véritable croyant mais que sa foi a été pervertie par l’institution catholique, par la collusion de son église avec le pouvoir et l’argent, une collusion symbolisée par la montre qu’il arbore et qui lui a été offerte par le gouvernement, tout comme à ses frères missionnaire. Dans la jungle, il n’y a plus le poids de son église, il n’y a plus que les hommes. Il retrouve ainsi peu à peu un réel humanisme, l’amour de son prochain, cette transformation passant par le fait d’arracher une page de sa Bible pour alimenter un feu de bois.

Cette délivrance, cette renaissance des personnages se déroulent dans une nature devenue presque irréelle. Luis Buñuel montre comment celle-ci reflète leurs doutes, leurs obsessions, leurs états d'âme à travers quelques scènes étranges, insolites, impénétrables : la vermine couvrant le serpent, les cheveux de Maria accrochés aux branchages, le groupe se serrant au creux d’un arbre maternant alors que la pluie tombe, diluvienne, Djin en robe du soir au milieu de la carcasse d’un avion recouvert par la jungle… Ces images fulgurantes montrent une jungle ambivalente, à la fois belle et dangereuse. On dirait parfois que le groupe a découvert l’Eden (Buñuel ne cesse d’ailleurs de jouer sur cette lecture biblique), mais au détour du plan suivant on est de retour dans l’enfer vert. C’est que si cette plongée dans l’inconnu peut se révéler régénératrice pour certains, elle peut aussi être fatale pour d’autres. Se retrouver en dehors de la société, seul face à soi-même et à ses responsabilités, peut être une renaissance ou une fin pour qui est incapable de parcourir ce chemin.

On l’a vu, l’argent dirigeait jusqu’ici les comportements des personnages, notamment et de façon très emblématique les multiples trahisons de Djin et les espoirs de Castin. Dans la jungle, Castin et Djin perdent cette seule boussole et se retrouvent seuls face à eux-mêmes ; et ce qu’ils découvrent, ils ne peuvent le supporter. Djin et Castin sont d’ailleurs tout deux physiquement blessés, comme s’ils portaient sur leurs corps cette incapacité à évoluer, à se transformer. On avait rapidement vu en Castin un homme bon mais faible, lâche, ne pouvant supporter la dureté du monde et se réfugiant dans le rêve d’une nouvelle vie à Marseille, cherchant le réconfort dans le lit de Djin ou dans la foi. L’argent représente pour lui ce rêve d’ailleurs : c’est une bourse contenant des diamants longuement économisés, une petite fortune qui doit lui permettre de payer à lui et sa fille le voyage vers la France et d’épouser Djin. Mais dans la jungle, là où l’argent n’a plus de sens, cette bourse ne représente plus rien. Où plutôt ne représente plus à ses yeux que des espoirs déçus. Dès lors, Castin n’a plus rien, même plus de rêves dans lesquels se réfugier. Au fond de la jungle, le groupe affamé parvient enfin à attraper un serpent : ils s’apprêtent à le cuire et à s’en rassasier mais découvrent le cadavre de l’animal recouvert d’une nuée de fourmis. L’abattement est total devant cette image horrifique, et c’est le moment où Castin comprend qu’il ne reverra jamais la France. Juste après le plan du cadavre du serpent se tordant sous les assauts des fourmis, on découvre un étrange plan des Champs-Elysées la nuit. On entend les bruits de la rue, les voitures, puis tout se ralentit, image et son, jusqu’à se figer : la caméra recule et dévoile une carte postale que Castin tient dans sa main, qu’il déchire et jette au feu. C’est la fin pour lui, tous ses espoirs d’ailleurs se sont envolés, il ne lui reste que la folie comme horizon.

Djin quant à elle parvient peu à peu se détacher de sa soif d’argent, à accepter d’œuvrer pour le bien du groupe et non pour son seul intérêt personnel. Mais ce nouvel équilibre est fragile, et le moindre signe lui rappelant la société des hommes la ramène vers ses dérives passées. De fait, ce retour à des valeurs humaines, à l’entraide, à soi est de courte durée. En découvrant un avion écrasé, vestige d’une humanité étouffée par la nature, les vieilles passions se réveillent. Maria découvre une boîte contenant des bijoux dont elle se revêt par jeu. Lizzardi les lui confisque et les cache, espérant sauver ce petit monde du démon de l’argent, préserver cet Eden du fond de la jungle. Mais le spectre de l’argent a refait surface et réveillé les pulsions destructrices de l’homme, entraînant le film vers son final tragique.

Si Luis Buñuel s'attache dans cette magnifique seconde partie à la complexité et à l'ambiguïté des personnages, il continue à mener son film sur un rythme trépidant. La Mort en ce jardin est ainsi un superbe film d’aventures doublé d’une réflexion - certes légère et un brin convenue - sur l’aveuglement et la cupidité de l’homme. Des mines au collier trouvé dans les décombres de l’avion, c’est autour des diamants que se font et se défont les vies humaines. Cette vision critique de la société humaine fait que La Mort en ce jardin transcende le genre, se rapprochant de films comme Le Trésor de la Sierra Madre, African Queen ou L’Homme qui voulut être roi, trois chefs-d’œuvre de John Huston, auquel on pense souvent ici. Mais c’est aussi un film où l’on peut s’amuser à retrouver les thèmes et les obsessions de Buñuel, même si c’est l’une de ses réalisations les moins personnelles. Le jeu consistant à retrouver la marque d’un grand auteur dans un film de commande est aussi attendu et facile qu’amusant. Aussi, on apprécie de voir se glisser çà et là des éléments emblématiques de l’univers buñuelien : sa fulgurances visuelles (Lizzardi et son calice au fin fond de la jungle, les fourmis, le serpent en décomposition, un œil crevé…), son goût du détail (Lizzardi essuyant discrètement ses mains tachées de sang alors qu’il est au chevet d’un prisonnier blessé, Shark lançant un doigt d’honneur aux forces de l’ordre), ses dialogues décalés (Lizzardi racontant un souvenir de son apprentissage religieux et terminant étrangement son monologue par « Ma mère s’appelle Marie ») ou encore sa façon de glisser vers l’absurde (un homme mourrant que l’on traîne jusqu’au peloton d’exécution ; Djin en robe du soir, beauté perdue dans l’enfer vert… ). Et puis bien sûr cette manière à la fois iconoclaste et profonde dont le cinéaste, issu d’une famille bourgeoise et croyante, traite de la question religieuse.

Si l’on ajoute à tout cela une superbe photo signée Jorge Stahl Jr. et un casting trois étoiles, où le tout jeune Michel Piccoli donne la réplique à une Simone Signoret belle et troublante et un Charles Vanel excellent dans son rôle d’homme brisé par la vie, il semble bien difficile de résister au charme de La Mort en ce jardin, ce film d’aventures exotiques assez unique en son genre.

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 23 juillet 2010