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Critique de film

L'histoire

L'astronome Clayton Forrester est en vacances dans la petite ville de Linda Rosa en Californie. Une nuit, une météorite tombe à proximité de la localité. Le bolide se disloque et dégage une soucoupe volante qui prend son vol et, à l'aide d'un puissant rayon, anéantit tout sur son passage. Bientôt, Linda Rosa ressemble à un site archéologique tandis que des milliers d'engins rejoignent la soucoupe solitaire. Les Martiens commencent la conquête de la planète. Clayton Forrester arrivera-t-il à stopper l'invasion... ?

Analyse et critique

Ce présent article est une réflexion sur le chef-d’œuvre de Byron Haskin. Nous essayerons de déterminer les raisons pour lesquelles Steven Spielberg s’est attelé à réaliser sa propre adaptation du célèbre roman de H.G. Wells paru en 1898. Ce même roman inspira le génial Orson Welles qui, le 30 octobre 1938, présenta sur CBS - ce qui sera la plus célèbre émission de l’histoire de la radio - une adaptation de La Guerre des Mondes où le présentateur annonce l’arrivée imminente des Martiens sur Terre. Nombreux sont les auditeurs qui se laisseront "berner" et croiront ce jour-là que la Terre et Mars sont en guerre, d’où un vent de panique qui s’en suivra. Ce coup de maître permettra au jeune prodige d’à peine 25 ans d’avoir carte blanche et le contrôle absolu de son premier film, Citizen Kane, qui sortira aux Etats-Unis en 1941.

Il était prévu qu'Orson Welles réalise l’adaptation cinématographique de La Guerre des Mondes ; d’autres grands maîtres tels que Alfred Hitchcock ou Cecil B. DeMille ont été envisagés mais le projet échoue finalement dans les mains de Byron Haskin (1899-1984), chef opérateur d’une trentaine de films depuis 1922, réalisateur depuis 1927 et responsable des effets spéciaux sur une cinquantaine de productions depuis 1935.

D’aucuns le considère comme un besogneux ; en France, on le qualifierait d’ "honnête artisan" ou de "faiseur". Nul doute que sans la collaboration du producteur-réalisateur- dessinateur et créateur d’effets spéciaux George Pal (1908-1980), le nom de Haskin ne serait probablement jamais passé à la postérité avec des films aussi insignifiants que Robinson Crusoe of Mars (1964) ou Tarzan’s Peril (1951), à l’exception faite du très intéressant The Power (La Guerre des cerveaux, 1968). Officiellement producteur de La Guerre des Mondes, il est certain que la participation de George Pal à l’élaboration des effets spéciaux est au moins aussi importante que celle de Douglas Trumbull pour le 2001 de Stanley Kubrick.

Guerre et Religion

Compte tenu du fait que le réalisateur est un ultra-nationaliste, il ne faut pas s’attendre à beaucoup de finesse de la part de Byron Haskin. Ainsi les deux principaux sujets qui préoccupent les Américains sont-ils abordés d’emblée : La Guerre et la Religion, comme le Vin et le Pain. D’ailleurs, les récentes invocations à Dieu de Bush Junior pendant la Guerre en Irak ne démentent pas cet immuable état d’esprit. Le film s’ouvre donc par des images d’archives de la Première et Seconde Guerre mondiales et montrent comment les technologies se sont améliorées, grâce aux deux Grandes Guerres, en moins d’un demi-siècle. Le summum du génie humain étant la fabrication de l’arme "supposée" absolue : la bombe atomique.

Là où dans le roman de H.G. Wells la première Rencontre se faisait dans la campagne anglaise, Haskin a préféré la situer en Californie. Aussi, c’est un moyen pratique de montrer une énième fois la supériorité des Etats-Unis sur les autres Nations : jeeps, tanks, avions supersoniques, radars... tout y passe et doit magnifier la force de frappe américaine. Cependant, ce "défilé militaire" que Haskin a mis en scène avec certainement beaucoup de bonheur et de fierté patriotique est pour le moins pertinent, non pas pour "l’entertainment" mais pour le message clair, bien que simpliste, qui traverse le film : les armes ne sauveront jamais les Hommes, encore moins lorsqu’ils les retournent contre eux-mêmes. Ainsi, la vraie bonne idée de ce film est d’avoir pour personnage principal un ingénieur réputé, en l’occurrence l’astrophysicien Clayton Forrester, inventeur du moteur atomique, qui ne réussira pas à sauver la Terre malgré son intellect et sa pugnacité. La Science ou le génie de l’Homme que symbolise Forrester serait donc, in fine, impuissant pour garantir la survie de l’espèce humaine, se protéger d’une Espèce et d’une Force qui la surpassent. Au moment de l’Apocalypse, il ne resterait pour les hommes plus qu’une seule chose à faire : prier ; prier pour le Père Céleste, le Pouvoir divin, la grâce divine. God save America.

Adapter le roman de H.G. Wells permettrait à Steven Spielberg - mis de côté le fait de réaliser à nouveau un film de science-fiction avec un débarquement d’extra-terrestres - de traiter en filigrane (ou par la métaphore) un autre envahissement : celui des Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale. Même si cette hypothèse peut être discutable, il est par contre incontestable que le génial réalisateur américain n’a cessé durant toute sa carrière, de Duel (1971) au Terminal (2004) de traiter directement (La Liste de Schindler, Il faut sauver le soldat Ryan, Empire du Soleil…) ou indirectement (Duel, Les Dents de la mer, Indiana Jones, Jurassic Park…) la Seconde Guerre mondiale. Pour en savoir plus à ce sujet, nous recommandons la lecture du livre de Jean-Jacques Moscovitz : Lettre d’un psychanalyste à Steven Spielberg [2004, Editions Bayard]. L’auteur y développe une thèse très intéressante sur le rôle du cinéma en tant que forme d’art qui "articule l’intime et le politique", c’est-à-dire qui montre la relation du sujet (en l’occurrence les personnages du film) à la société dans laquelle il vit, sinon à une société passée où il est en quelque sorte une "victime" de ses effets néfastes s'ils étaient.

Mais soutenons notre hypothèse de la métaphore du péril nazi (le péril rouge pour Haskin) et remarquons encore que seuls les Américains avec leur logistique militaire sans égale peuvent sauver la Terre de la gangrène (insatisfaisant, me direz-vous). Le lâchage d’une bombe nucléaire ne fait-elle pas irrémédiablement penser à celle qui s’est abattue sur Hiroshima au mois d’août 1945 et qui sonne le glas de la défaite des forces de l'Axe toute proche ? Steven Spielberg avait déjà évoqué cette catastrophe dans son magnifique Empire du Soleil (1987) où un jeune garçon erre dans des bourgades désertes de la Chine envahies par l’armée japonaise, peu avant l’attaque de Pearl Harbor et le lâchage de la bombe sur Hiroshima. Cet épisode de la guerre est également évoqué brièvement dans Les Dents de la mer (1975) lorsque le capitaine Quint (Robert Shaw) raconte la mésaventure de l’équipage du croiseur américain L’Indianapolis.

N’allons pas jusqu’à comparer les Nazis aux extra-terrestres, mais tout comme le "camion-train" dans Duel, le requin blanc dans Jaws ou encore les dinosaures dans Jurassic Park, les monstres de La Guerre des Mondes portent atteinte à l’Humanité à l’instar des Nazis pendant la Seconde Guerre mondiale, ces monstres humains. Ne doutons plus que Steven Spielberg a trouvé dans le chef-d’œuvre de H.G. Wells assez de matière (nous aurions pu également évoquer les technologies créées par les ingénieurs qui se retournent contre ces derniers) pour stigmatiser, toujours et encore, les horreurs de la guerre et leurs répercussions conscientes ou inconscientes, visibles (atteinte au corps) ou invisibles (atteinte à l’esprit) sur les Hommes. C’est ce rappel permanent aux souffrances humaines, ce devoir de mémoire qui fait de Steven Spielberg un artiste et un auteur incontestés.

Le Salut viendra donc du Ciel, les hommes étant en fin de compte incapables d’assurer leur défense et leur lignée. La Guerre des Mondes du fervent catholique Haskin célèbre bien entendu la Religion comme valeur fondamentale, inaltérable (les édifices religieux sont les seuls qui ne tombent pas sous le feu), l’église comme endroit de rassemblement des peuples et le Salut du pouvoir divin alors que la Science, que le personnage Forrester symbolise, échoue dans sa tentative de sauver la civilisation humaine. Premier acteur au service de la Religion : le bon pasteur Oncle Matthew qui protège sous son aile ou sa défroque le belle physicienne Sylvia Van Buren qui va s’éprendre de Forrester au fil de leur pérégrination à travers les Etats-Unis.

Le pasteur ne parviendra pas à pactiser avec l’envahisseur extra-terrestre et sera tué. Cependant, le discours religieux sera pérennisé par la Sainte Nitouche Sylvia, notamment dans cet extrait de dialogue :
Un badaud : « Les Martiens peuvent conquérir la Terre en six jours. »
Sylvia : « Le temps qu’il a fallu pour la créer. »

La jeune femme apparaîtra d’ailleurs comme une bonne sœur apportant soin et confort aux militaires retranchés dans les bunkers. Attaché à son manche, le sigle de la Croix-Rouge imprimé sur le brassard est tout un symbole ; elle officie sous la gouverne de la Croix.

A la fin du film, à l’intérieur de la cathédrale où le discours religieux est le plus manifeste, la communion fiévreuse va provoquer le miracle. Ainsi, à la prière intense d’un homme sur laquelle s’attarde Haskin, répond le Saint-Esprit sous la forme d’un éclaircissement intense et très bref à travers un vitrail sur lequel est d’ailleurs représenté l’Être suprême. Bien que l’idée peut paraître simpliste, saluons tout de même ce raccord (- regard) de plans qui démontre que le sens n’est pas forcément inscrit dans l’image mais résulte aussi du montage et du découpage ; ce qui fait du cinéma sa spécificité.

L’éclaircissement est bien sûr dû au bombardement extra-terrestre à l’extérieur mais l’artiste peut créer un sens spécifique à l’image grâce au montage. Enfin, il est aussi possible de relever dans La Guerre des Mondes des évènements décrits dans la Bible tels que le Déluge et l’Apocalypse. Ainsi règne le chaos dans les grandes villes américaines avant leur désertification, les animaux migrent en masse dans une même direction, de vastes ensembles sont réduits en cendres par la machinerie extra-terrestre. En un mot, c’est l’Exode. Là encore, ce thème n’a pas dû échapper à Steven Spielberg. L’image ci-dessous fait certainement penser à l’exode des peuples pendant la Seconde Guerre mondiale. Un plan resserré en forte pongée sur un homme avançant péniblement avec des béquilles souligne la misère humaine.

Et où conduit donc cet exode ? Il conduit aux flancs et aux sommets des montagnes. Là où dans un insignifiant Deep Impact (Mimi Leder, 1998) les hommes se sauvent d’un gigantesque raz-de-marrée en se réfugiant dans les hauteurs, dans le film de Haskin les hommes y grimpent avant tout pour se rapprocher de Dieu. On y verra un hommage aux Dix Commandements de Cecil B. DeMille (qui, un temps, a été pressenti pour la réalisation de ce film) dans cette composition de plans investis d’une marée humaine et l’idée d’une ascension. Avec Spielberg (qui éprouve une grande admiration pour DeMille), la montagne n’est pas Olympienne mais elle recèle un trésor caché (le Graal dans Les Aventuriers de l’Arche perdue) ou est le terrain d’une rencontre avec l’extra-terrestre (les créatures de Rencontres du Troisième Type) un autre type de trésor, en quelque sorte, par ailleurs très bien gardé.

Alfred Hitchcock sous influence ?

Sir Alfred Hitchcock, qui était également pressenti à la réalisation du projet de George Pal, s’est probablement inspiré du film de Haskin. Ainsi, il est par moments assez flagrant de trouver certaines ressemblances avec La Mort aux trousses réalisé en 1959 et surtout avec The Birds en 1963 (adapté du roman éponyme de Daphné Du Maurier). La relation amoureuse qui se tisse au fil de l’histoire entre les deux protagonistes principaux, l’envahisseur qui tombe du ciel (les oiseaux dans le film de Hitchcock), la séquestration des personnages dans une maisonnette isolée en campagne...

Dans les salles

DISTRIBUTEUR : FLASH PICTURES

DATE DE SORTIE : 19 décembre 2012

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