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Critique de film
Le film

La Grande évasion

(High Sierra)

L'histoire

Après huit années d’incarcération, le braqueur de banque Roy Earle (Humphrey Bogart) est libéré de prison. En quête de rédemption, il accepte néanmoins un dernier coup afin d’assurer ses vieux jours. La cible est le coffre d’un hôtel de luxe situé aux alentours de Los Angeles. Au cours de la préparation du hold-up, il rencontre une famille de fermiers de l’Ohio avec laquelle il se lie d’amitié et dont il tombe amoureux de la fille (Joan Leslie). Parallèlement, il éprouve un bon nombre de difficultés à souder son équipe en vue du casse : deux hommes au tempérament bien trempé et une jeune femme (Ida Lupino) à la beauté vénéneuse composent ce groupe en quête de richesses et d’aventures …

Analyse et critique

A la lecture de son "pitch", High Sierra risque de faire fuir un bon nombre de cinéphiles à la recherche de la perle rare. Certains se diront qu’il s’agit encore d’une histoire de gangster sur le déclin, encore le récit d’un amour impossible, encore des coups de feu et de la violence, encore et toujours la même chose !! Mais derrière cette trame vue et revue (dernièrement par Brian De Palma dans Carlito’s Way en 1993) se cache une œuvre où se conjuguent les talents de trois hommes d’exception : Raoul Walsh, John Huston et Humphrey Bogart. En collaboration avec Burnett, Huston rédige un scénario brillant qui lui ouvrira les portes de la réalisation et rencontre celui qui deviendra une des sources de son inspiration, Humphrey Bogart. Bogey, quant à lui, décroche son premier rôle majeur et signe une performance inoubliable. Enfin, Raoul Walsh prouve - encore !! - l’efficacité de sa mise en scène en réalisant un film qui, 60 ans après, continue de captiver les foules. Concentrons nous sur ce High Sierra en rappelant la rencontre de ces trois hommes.



Le scénariste : John Huston

Mars 1940, W.R. Burnett publie un roman intitulé High Sierra. Deux semaines plus tard, Jack Warner en achète les droits et demande à John Huston d’en écrire le scénario. Huston, dont le talent pour l’adaptation littéraire donnera naissance à tant de chefs d’œuvres (Moby Dick, L’homme qui voulut être roi, Les gens de Dublin…), s’empare de ce projet avec ferveur. L’histoire de Roy Earle et de son équipe de malfrats correspond parfaitement à certaines thématiques qu’il développera tout au long de sa carrière : un groupe d’hommes part en quête d’un idéal et échoue en s’autodétruisant. Huston développe son script et se rapproche de Burnett avec lequel il collabore. De cette association naîtra une amitié solide : Huston, tout comme Bogart d’ailleurs, entretient une passion pour les écrivains et s’entend à merveille avec le romancier qui avait déjà signé Little Caesar adapté en 1931 par Mervyn Leroy. Leur script reste fidèle au roman et, sous la plume de Huston, devient un scénario redoutablement efficace. La caractérisation du personnage de Earle transforme le gangster classique du cinéma des années 30 en un personnage plus complexe. Pour certains, ce film marque la fin d’une époque, celle des récits de mauvais garçons, et ouvre la voie à de nouveaux personnages à la personnalité plus riche. Dans son ouvrage sur le film noir (2) Michel Ciment écrit : "Humphrey Bogart qui n’avait jusque là joué que des rôles de durs (…) clôt ainsi un cycle et s’apprête à en ouvrir un autre, celui du détective privé, inauguré par Le faucon maltais". C’est encore Huston qui signera ce script et qui réalisera par la même occasion son premier film. Mais au-delà de la complexité apporté au héros, Huston écrit un scénario dont la structure dramatique est parfaitement équilibrée. L’objectif de Roy Earle est clair, les obstacles qu’il rencontre pour y parvenir sont nombreux et captivants, et le troisième acte crée une tension qui ne cesse de croître pour aboutir à ce final inoubliable. Ce script impressionne Bogart dès la première lecture ; le comédien sent qu’il tient un écrin unique pour faire briller son talent. Il demande alors le rôle à Jack Warner …

L’acteur : Humphrey Bogart

Mais dans un premier temps c’est Paul Muni qui est pressenti pour interpréter Roy Earle. Il le refuse considérant, comme beaucoup, que ce High Sierra ne sera qu’un film de gangsters de plus. Huston, vient de rencontrer Bogart, admire son talent et pousse Warner à lui proposer le rôle. Il est vrai qu’à la lecture du roman de Burnett, le personnage de Roy Earle semble prédestiné à Bogey : "Il avait le visage brûlé et les cheveux drus, noirs et ondulés ; il avait les sourcils fournis, un nez épais, et une bouche ferme et pleine qui parfois se réduisait à une fine ligne ; il avait les yeux sombres mais contrairement à la plupart des yeux sombres, ils n’étaient pas doux ; il donnait l’impression d’une laideur virile". Mais Warner n’aime pas trop Bogart, qui le lui rend bien en le traitant régulièrement de "tapette" (1) ! Après avoir fait une croix sur Muni et rejetant Bogart, il ne lui reste plus qu’une option : George Raft. Le partenaire de Bogey dans They Drive by night est emballé par le rôle. Mais Bogart s’en mêle et lui rappelle que Roy Earle est "encore" un personnage à la destinée tragique et que les vrais héros, ceux que le public adore, ne meurent pas ! Embobiné par le discours de Bogey, Raft ne voit pas le coup venir et demande une réécriture du scénario : Earle doit s’en sortir et c’est à cette condition qu’il interprètera le rôle. Huston intervient alors en indiquant à Warner que ce choix est inimaginable. Walsh à qui on vient de confier la réalisation tente de convaincre Raft, et lui explique que les ligues de vertu et la censure refuseront qu’un criminel ne soit pas puni à la fin du film. Mais Raft s’entête, refuse le rôle et finit par imposer à Jack Warner le nom d’Humphrey Bogart. La manœuvre de Bogart appuyé par son ami Huston a bien fonctionné ! Ce couple terrible du cinéma américain, ne s’arrêtera d’ailleurs pas en si bon chemin et saura, au long des années, se jouer des studios pour réaliser de nombreux chefs d’œuvres. Mais ceci est une autre histoire, revenons à Bogart et High Sierra.

Devant les refus consécutifs de Raft et Muni, Jack Warner cède et propose à Bogart de faire quelques essais. Earle est un personnage sur le fil du rasoir. Il tente de contenir sa violence et de se ranger dans une vie paisible mais les évènements le font souvent déborder. Bogey, d’un naturel râleur et qui aime jouer au dur malgré sa gentillesse instinctive, endosse ce rôle avec une facilité déconcertante. Pendant les essais, il passe de la douceur d’un sourire à la violence d’un regard avec un talent hors norme et prouve à Warner (et sa clique de producteurs exécutifs) qu’il incarne à lui seul une nouvelle génération d’acteurs, capable de changer de registre en un clin d’œil. A la différence d’un Cagney ou d’un Raft, Bogey n’est pas qu’un dur avec quelques moments de faiblesse : il est capable d’être fleur bleue et d’incarner la violence la plus tendue en un seul plan. Il lui suffit d’un coup d’œil (son fameux regard caméra), d’un rictus ou d’un mouvement du corps !

C’est donc décidé, Bogey incarnera Roy "Mad dog" Earle. Cependant, Jack Warner craint que le film n’ait pas le succès escompté. Le nom de Bogart n’est pas encore assez connu et pour attirer les foules, le studio lui donne comme partenaire Ida Lupino dont l’Amérique raffole. Le couple déjà réuni dans They drive by night, s’entend à merveille (Huston parlait d’ailleurs d’une relation platonique entre les deux comédiens) et livre une performance qui marquera les esprits. Dans certaines scènes, Bogart est d’une douceur touchante. A titre d’exemple, son dialogue avec la belle Joan Leslie sous le ciel étoilé tend presque vers la romance à l’eau de rose ! Idem quand il rentre seul en voiture après avoir revu la jeune fille : il sourit béatement, comme un collégien amoureux. Mais derrière cet air enfantin, Earle est rapidement dévoré par une rage explosive. Ainsi lorsqu’il apprend que Marie (Ida Lupino) a été battue par leur partenaire de braquage (Alan Curtis), son visage se transforme, tous ses muscles se tendent et le doux Bogey se métamorphose en un paquet de nerfs à faire pâlir Joe Pesci !! Pour la première fois devant une caméra, Bogart exprime l’immense palette de son jeu d’acteur. Il peut évidemment remercier John Huston de lui avoir offert ce personnage passionnant mais il doit également beaucoup à l’ancien comédien, Raoul Walsh, qui le dirige avec une précision remarquable.

Le cinéaste : Raoul Walsh

Après 54 jours de tournage, Walsh entre en salle de montage avec son collaborateur Jack Killifer et finalise le film. Le 21 janvier 1941, High Sierra sort sur les écrans avec le nom d’Ida Lupino en tête d’affiche et celui de Bogart juste en dessous. Bogey est fou de rage devant ce choix du studio mais il est trop tard pour changer quoi que ce soit. Le succès du film est au rendez-vous, l’Amérique tombe sous le charme de Bogey et apaise ainsi sa rancune.

Si le film est une telle réussite et jouit encore d’une réputation sans faille, c’est évidemment grâce au scénario de John Huston, à l’interprétation de Bogart et dans une moindre mesure à celle d’Ida Lupino. Mais tout cela ne serait rien sans le talent de Raoul Walsh. Le réalisateur qui fut d’abord acteur chez Griffith, est définitivement passé derrière la caméra depuis la mésaventure qui lui fit perdre un œil. Lorsqu’il réalise High Sierra, on peut d’ailleurs remarquer une scène qui rappelle précisément son accident : au début du film Earle conduit dans le désert à vive allure et manque de renverser son véhicule en évitant un lièvre. Cet événement provoque la rencontre avec la famille de fermiers de l’Ohio auprès de laquelle il tente d’inverser le cours de son destin. Dans le cas de Walsh le choc avec l’animal ne fût pas évité, et fit voler en poussières ses prétentions d’acteur. Cette scène est un beau pied de nez à tous ceux qui ne voient en Walsh qu’un artisan, un bon faiseur. Avec cette séquence, il inscrit sa propre histoire sur la pellicule et prouve qu’il était totalement impliqué dans ses films, autrement dit un artiste à part entière ! Mais au-delà de cette anecdote révélatrice, High Sierra permet à Walsh de mettre en scène un groupe mené par un homme au caractère bien trempé. A la différence de Hawks chez qui le héros puise sa "force" dans le groupe, Walsh se concentre avant tout sur l’individu. Le groupe est ici réuni pour le mettre en valeur et mesurer sa "force". Par conséquent – et à la différence de Hawks - les seconds rôles sont en retrait par rapport au héros. Les critiques qui cherchent à donner un rôle central à Ida Lupino ne réalisent pas à quel point High Sierra n’est que le destin d’un homme en fuite et tourné vers son objectif. Objectif de changer de vie auprès de Marie ou Velma, finalement peu importe car pour Earle il n’est question que de "fuite en avant". Dans cette optique, il ne cessera d’agir, quitte à se retrouver face à la mort. C’est cela le cinéma de Raoul Walsh, de l’action et encore de l’action. Lors d’une interview pour Présence du cinéma, le cinéaste explique d’ailleurs cette caractéristique de son art : "Action, action, action. Cela a été le thème des premiers films, et c’est le thème de ceux qui ont du succès aujourd’hui. Que l’écran soit sans cesse rempli d’évènements. Des choses logiques dans une séquence logique. Cela a toujours été ma règle – une règle que je n’ai jamais eu à changer".

High Sierra
ne déroge évidemment pas à la règle et enchaîne les situations dramatiques sur un rythme soutenu. Aucun temps mort n’est à déplorer et le spectateur se régale des péripéties vécues par Bogart. A titre d’exemple le casse et la poursuite en voiture sont remarquables. Il serait vain de décrire ces scènes tant les images de Walsh sont puissantes et parfaitement calculées. Sachez simplement que le hold-up vous tiendra en haleine grâce à un suspense idéalement entretenu et que la poursuite automobile (la plus longue filmée par Walsh !!) vous fera vibrer avant de vous conduire vers un final vertigineux.

Finalement, High Sierra s’avère donc être autre chose qu’un film de gangsters parmi tant d’autres ! Il marque d’abord l’émergence de deux talents légendaires du cinéma : John Huston et son acolyte Humphrey Bogart. Ce projet qui fut le terrain de leur rencontre – Huston assista à chaque étape du tournage - leur ouvrira les portes du succès qui fera d’eux des légendes du septième art : Le Faucon Maltais (1941). Pour Walsh, High Sierra est une nouvelle pierre apportée à l’édifice qui le consacre aujourd’hui comme un géant. Un concentré d’action nerveux, parfaitement écrit et interprété, autrement dit, un chef d’œuvre dont il signera le remake huit ans plus tard dans un décor de western : La fille du désert (Colorado Territory).

"Walsh rulez !"
;-)

(1) Raoul Walsh – Un demi-siècle à Hollywood – Calmann Levy
(2) Le crime à l’écran, une histoire de l’Amérique – Michel Ciment – Découvertes Gallimard éditions

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La fiche IMDb du film
Par François-Olivier Lefèvre - le 23 novembre 2003