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Critique de film
Le film

La Femme de mes rêves

(I'll See You in My Dreams)

Partenariat

L'histoire

Chicago 1908. Le parolier Gus Kahn (Danny Thomas) frappe à toutes les portes des maisons d’édition de Tin Pan Alley pour faire lire les chansons, opérettes et comédies musicales qu’il a écrites depuis des années seul dans son coin. Ce jour-là, il demande avec insistance à la charmante Grace LeBoy (Doris Day) de juger "son œuvre". Après l’avoir brusquement remis à sa place, elle accepte de lui consacrer quelques heures. Le conseil qu’elle lui donne d’emblée est d’écrire des chansons simples pour aider toutes ces personnes qui ne savent pas dire "Je t’aime". Il la prend au mot et vient la déranger le soir même alors qu’elle dîne avec ses parents pour lui faire lire I Wish I Had a Girl qu’elle met immédiatement en musique et qui se transforme vite en un immense succès populaire. C’est le début d’une collaboration fructueuse qui aboutira après plusieurs années de travail commun... par un mariage. Grace n’aura alors de cesse que de veiller sur son époux, le conseiller et le relancer lors de ses passes difficiles. Gus écrira des centaines de chansons pour les compositeurs les plus célèbres de Broadway et de Hollywood et réussira à rebondir après le Krach de Wall Street qui l’aura un temps ruiné tant financièrement que moralement...

Analyse et critique

"If you want to write songs, write about love, because the average person doesn't know how to say I love you. You've got to say it for them."

Tin Pan Alley est le nom qui fut donné à la rue de New York située entre la 5ème et la 6ème Avenue et où les éditeurs musicaux s’étaient regroupés à la fin du XIXème siècle, et par extension à la musique populaire américaine dès cette même époque. Irving Berlin, Al Jolson, Cole Porter et bien d’autres firent partie de ces innombrables artistes qui fréquentèrent ce lieu incontournable de leur profession pour y proposer leurs compositions. Durant les années 40 et 50, la plupart des grands compositeurs de Tin Pan Alley eurent droit à leur biopic, la majorité construite sur le même modèle, les innombrables chansons composées par la personnalité mise en avant donnant lieu à des numéros entrecoupant une intrigue elliptique et pas toujours captivante. Si Hollywood se pencha plus logiquement sur les auteurs des mélodies, rares sont les librettistes et paroliers dont la biographie fut portée à l’écran. Le fait de mettre Gus Kahn sur le devant de la scène représentait donc une singularité ; une parmi d'autres concernant ce modeste film musical de Michael Curtiz qui, toujours totalement inconnu en France, fut pourtant l’un des deux plus gros succès de la Warner en cette année 1951. Un petit coup de projecteur sur ce très joli film ne lui fera surement pas de mal d’autant que la réputation de la décennie 50 du cinéaste demeure plus que médiocre. Parmi les nombreux films injustement mésestimés de cette période se trouve donc cet I’ll See You in My Dreams qui se révèle également être le titre de l’une des chansons les plus célèbres de Gus Kahn.

Gus Kahn nait en Allemagne en 1886. Il n’y vit que très peu de temps puisque sa famille émigre aux USA dès 1890 dans la ville de Chicago. Comme on le voit dans le film qui débute en 1908, cette année-là il rencontre Grace LeBoy avec qui il écrit son premier succès. Il ne l’épouse que huit ans plus tard mais ne travaillera plus avec elle, cette dernière le poussant à s’associer avec des mélodistes de renom tels Egbert Van Alstyne, Tony Jackson ou Isham Jones. De leur collaboration sortiront d’immenses standards tels Pretty Baby, Making Whoopee, My Buddy ou encore Toot toot tootsie - immortalisée par Al Jolson - qui deviendront plus tard à nouveau de très grands hits pour Doris Day. Gus Kahn travaillera pour Broadway et les comédies musicales du "Ggrand Ziegfeld" puis écrira pour Hollywood des chansons de films dont Carioca, l’un des premiers mettant en scène le célèbre couple Fred Astaire / Ginger Rogers. Il collaborera également avec, pour ne citer que les plus connus, les frères Gershwin, Vincent Youmans, Bronislau Kaper, Jerome Kern, Harry Warren... Il meurt en 1941 et c’est Grace elle-même qui, dix ans plus tard, sera embauchée comme technical advisor sur le film rendant hommage à son époux et qui dans le même temps, vu l’importance qu’elle eut dans la vie et la carrière de son mari, dessine également d’elle un portrait admirable. Michael Curiz n'aurait-il pas voulu par la même occasion et par personnage interposé dire tout le bien qu'il pensait de son actrice ?

Pour endosser le rôle de Kahn, Danny Thomas, un comédien dont ce sera quasiment l’unique rôle important au cinéma ("The best thing I’ve ever done - and with Doris Day !") si ce n’est celui aussi d'Al Jolson dans The Jazz Singer à nouveau réalisé par Michael Curtiz l’année suivante. Si en France Danny Thomas demeure toujours un illustre inconnu, il fut célèbre aux États-Unis en tant que comique, surtout sur scène et à la télévision (The Danny Thomas Show perdurera onze années durant, entre 1953 et 1964). La deuxième originalité de ce film est donc d’avoir donné comme partenaire à Doris Day un comédien qui, contrairement à Gene Nelson ou Gordon McRae, était loin d’être un fringant jeune premier, le protagoniste étant de plus assez égoïste, immature et pas spécialement très équilibré au point d’être vite découragé et parfois de déprimer. Quoi qu’il en soit, les scénaristes et l’acteur ont réussi à en faire un personnage d’autant plus attachant et humain que le couple que le comédien forme avec la vedette maison fonctionne à merveille. En cette année 1951, non contente d’être la chanteuse préférée des Américains, Doris Day s’installe également de plus en plus confortablement à la place de la comédienne la plus populaire et la plus affectionnée par les spectateurs de son pays. Et elle trouve peut-être à l’occasion de sa quatrième collaboration avec son découvreur Michael Curtiz l’un des plus beaux rôles de sa carrière dans le registre dramatique, avec plus tard celui dans L’Homme qui en savait trop d’Alfred Hitchcock et celui de la chanteuse Ruth Etting dans Les Pièges de la passion (Love Me or Leave Me) de Charles Vidor. Dans On Moonlight Bay juste quelques semaines aupaeavant, l'actrice interprétait un jeune garçon manqué convaincant ; ici c’est au contraire une femme mure et adulte à laquelle on croit tout autant, le passage de rôles exubérants à d’autres au contraire très posés allant être une des principales caractéristiques de la Miss Day, aussi douée dans les deux registres. Quant à son génie pour la performance vocale, il suffit d’écouter son interprétation de The One I Love Belongs to Somebody Else pour s’en convaincre à nouveau.

Ici, elle rayonne dans la peau de cette femme de tête au caractère bien trempé, tout à la fois moderne et capable de se dévouer corps et âme à l’homme qu’elle aime et qu’elle a épousé. Un ange de gentillesse, de douceur et de tendresse qui, grâce à la force de conviction et au potentiel de sympathie dégagés par l’actrice, parvient à ne jamais être "écœurante de bonté" ; au contraire une sorte d’épouse idéale grâce à qui le parolier réussira sa carrière, le remettant sur les rails, lui faisant trouver un certain équilibre, lui donnant de bon conseils et surtout arrivant à l’écouter et être compréhensive y compris lorsqu’il lâche prise, ne supportant plus qu’on le materne autant et décidant dans la foulée de faire ses bagages et d’abandonner femme et enfant. La comédienne - tout comme son partenaire - est constamment juste. Très jolie idée que de faire interpréter certaines chansons de Kahn par le couple ; nous nous souviendrons notamment de la délicieuse séquence dans le train sur Making Whoopee, de Pretty Baby servant à illustrer les deux maternités de Grace ainsi que de Toot toot tootsie au cours de laquelle cette dernière se grime en Noir (comme le fera Al Jolson), l'interprétant dans le cadre des spectacles donnés durant la Première Guerre mondiale. Si le film tient avant tout grâce à l’interprétation du duo Day / Thomas, aux côtés de ce couple original et profondément attachant l’on trouve une galerie de seconds rôles toute aussi réjouissante avec notamment l’inénarrable Mary Wickes dans le rôle de la servante qui acceptera de perdre un moment ses gages pour pouvoir venir en aide à ses maîtres lorsqu’il seront ruinés par le Krach boursier de 1929, mais aussi un inoubliable Frank Lovejoy dans le rôle du principal collaborateur de Gus Kahn, Walter Donaldson ou encore Patrice Wymore (alors Mme Errol Flynn) qui partage avec Doris Day la plus émouvante séquence du film, celle de la rencontre entre les deux "rivales", d’une maturité et d’une intelligence assez rares dans le genre. Les deux enfants s'avèrent eux aussi tout à fait crédibles, le couple de scénaristes Jack Rose & Melville Shavelson parvenant à leur faire dire les mots justes.

Évoquant la carrière du parolier Gus Kahn (auteur de quelques centaines de chansons), I’ll See You in My Dreams est un modeste mais excellent biopic musical, tendre, adulte et d'une belle sensibilité, l’un des plus réussis qui soit avec celui réalisé par Richard Thorpe pour le studio concurrent, la MGM, sur le duo de compositeurs Bert Kalmar et Harry Ruby avec Fred Astaire et Red Skelton, le réjouissant Trois petits mots (Three Little Words). Michael Curtiz n’y est évidemment pas non plus pour rien : même s'il s’efface un peu derrière ses comédiens et son scénario, il n’en demeure pas moins qu’il accomplit un discret mais très beau travail, témoin quelques superbes idées de mise en scène comme celles pour illustrer certaines ellipses temporelles ; de plus son film s’avère esthétiquement très léché grâce à la précision et à la beauté des cadrages mais aussi à une très belle photographie en noir et blanc signée Ted D. McCord. Une œuvre touchante et qui mérite vraiment d’être découverte, son principal mérite étant de s’attacher bien plus à l’intimité d’un couple qu’à une succession de "morceaux de bravoure" musicaux ou dramatique comme c’est souvent le cas pour ce type de films.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 14 juillet 2016