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Critique de film
Le film

La Corde est prête

(Star in the Dust)

Partenariat

L'histoire

Fin du XIXème siècle dans la petite ville de Gunlock où éleveurs et fermiers ne sont pas en très bon termes. Le shérif Bill Jordan (John Agar) se réveille en sachant que la journée va être longue : le soir, il doit faire monter sur l’échafaud le meurtrier de trois fermiers, le tueur à gages Sam Hall (Richard Boone). Tous les habitants font des paris sur la réussite de cette pendaison légale, la plupart estimant que l'homme de loi n'est pas à la hauteur de sa tâche, surtout en comparaison de son père qui l'avait précédé à ce poste et qui s'était fait une redoutable réputation par son intransigeance et son courage. Intègre jusqu'au bout des ongles, Bill prend beaucoup de risques en ne voulant pas déroger à l'heure de la pendaison qui doit se dérouler au crépuscule, une grâce présidentielle étant toujours possible au dernier moment. Ce qui n'est pas du goût des fermiers qui, voulant venger leurs trois morts, souhaitent lyncher l'assassin sans plus attendre, de peur qu'il échappe à sa sentence. De l'autre côté, les éleveurs veulent faire une tentative pour le faire évader ; en effet, Sam a été payé par l'un d'entre eux pour accomplir son méfait et il donnera son nom si l'on ne vient pas le tirer de ce mauvais pas. Bill a des soupçons quant au véritable coupable de ces meurtres ; il pense au banquier (Leif Erickson) qui s'avère en même temps le président de l'association des éleveurs. Mais il lui faut jouer serré puisqu'il s'agit du frère de sa fiancée, Ellen (Mamie Van Doren). De plus, il n'est soutenu dans sa tâche que par deux vieux adjoints ; il risque donc tout autant que celui à qui il souhaite passer la corde au cou de mal finir sa journée...

Analyse et critique

Star in the Dust est la première oeuvre du cinéaste Charles Haas dont la filmographie ne sera constituée que de huit films, les derniers étant surtout consacrés à la Beat Generation. Au final on ne trouve aucun titre de gloire à son actif, le western qui nous concerne ici étant considéré par beaucoup comme son meilleur film. Un western qui, s'il m'a un peu décontenancé à la première vision par certains choix incongrus de mise en scène, s'est un peu bonifié à la seconde par le fait d'avoir justement reporté mon attention sur l'intrigue et les personnages plus que sur le forme même du film qui peut de temps en temps prêter à sourire. Car si ce n'est évidemment pas honteux de chercher à être original (ce serait quand même un comble), certaines trouvailles peuvent néanmoins s'avérer ratées, ce qui est le cas ici concernant notamment la musique ; si le thème principal s'accordait assez bien avec le générique, lui injectant un sentiment de nouveauté par le fait de n'être interprété que par une guitare solo, le reste du travail de Frank Skinner se révèle assez incompréhensible même si l'idée de départ était sans doute d'instaurer un climat original par l'intermédiaire d'une partition entièrement jouée par cette même guitare solo. Si l'on oublie ce détail néanmoins pénalisant, ce western pourra se déguster avec un certain plaisir. C'est l'histoire d'un shérif qui va passer la plus longue journée de sa vie par le fait de devoir garder un assassin dans sa prison jusqu'à ce qu'il se fasse pendre à la nuit tombée, alors que dans le même temps deux groupuscules vont tout faire pour l'en empêcher : d'un côté les éleveurs ont tout intérêt à le délivrer au risque d'être dénoncés comme complices des meurtres, de l'autre les fermiers souhaitent tout de suite lyncher le meurtrier pour être certains qu'il n'échappe pas à sa sentence.

A priori, rien de bien original : d'un côté le sempiternel conflit entre éleveurs et fermiers, mais cette fois-ci pour lyncher ou faire évader un homme ; de l'autre l'attente que la journée se termine pour le shérif et ses hommes afin de pouvoir emmener un assassin à la potence. L'intrigue, comme celle de High Noon (Le Train sifflera trois fois), est confinée dans l'espace et dans le temps à une seule journée au sein d'une petite ville jusque-là plutôt calme. Les enjeux sont a priori très simples et la tension monte tout à fait logiquement au fur et à mesure de l'avancée de la journée qui doit se terminer par au moins un mort annoncé. Mais Oscar Brodney est un très bon scénariste ; il arrive à nous surprendre par la multiplication des personnages qu'il met en avant, par les liens que ces derniers entretiennent entre eux et, comme souvent chez lui, par une richesse encore plus grande dans la description des personnages féminins ; ici pas moins de trois ! Il faut rappeler qu'Oscar Brodney était déjà l'auteur de très amusantes comédies westerniennes : La Belle aventurière (The Gal who Took the West) de Frederick de Cordova avec Yvonne de Carlo et surtout le très bon La Femme sans loi (Frenchie) de Louis King avec Shelley Winters. Il participa même au scénario d'un des plus beaux biopics hollywoodiens, celui consacré à Glenn Miller avec Romance inachevée (The Glenn Miller Story), James Stewart tenant le rôle-titre, ainsi qu'à celui du très bon Capitaine Mystère (Captain Lightfoot), un film d'aventures passionnant avec Rock Hudson et signé Douglas Sirk.

Dans La Corde est prête, Brodney brosse trois portraits de femmes très intéressants. Celui de la fiancée du shérif qui n'est autre que la sœur de l'éleveur qui a payé le tueurs à gages (on imagine les tiraillements pour l'homme de loi : devoir arrêter un homme au risque de perdre sa dulcinée qui devrait ainsi choisir entre les deux "hommes" de sa vie) ; celui de la femme d'un autre éleveur à qui l'on fait croire que c'est son mari qui a versé la somme au meurtrier, et qui se sent du coup obligée d'aider à délivrer ce dernier pour ne pas que son époux soit inquiété ; et enfin celui de la fiancée du meurtrier, prise en pitié par le shérif qui ne lui en veut aucunement, disant à qui veut l'entendre que si ses parents n'avaient pas été aussi stricts dans son éducation, elle ne serait pas tombée amoureuse du premier homme à lui sourire, en l’occurrence un dangereux "gunsliger. Ces trois femmes sont interprétées par, respectivement, Mamie Van Doren, Randy Stuart et Coleen Gray, toutes trois ma foi fort convaincantes, Randy Stuart en tête. Belles relations également entre les femmes puisque, même si elles se situent par la force des choses dans deux camps différents, elles seront toutes compréhensives les unes envers les autres. De ce point de vue, c'est très réussi dans l'écriture même si le temps a manqué au scénariste pour creuser plus en profondeur cette thématique. Nous aurions par exemple apprécié que le personnage touchant interprété par Randy Stuart soit plus développé.

Il en va de même pour quelques personnages masculins dont le shérif interprété par le comédien John Agar qui fut auparavant l'un des héros de La Charge héroïque (She Wore a Yellow Ribbon) de John Ford, le Lieutenant Cohill, le prétendant dans ce chef-d'oeuvre de la jolie Joanne Dru. Pas très charismatique me direz-vous ! Mais c'est avant tout le rôle qui veut ça ; il s'agit d'un jeune homme que l'on n'arrête pas une seconde de comparer à son père, qui avait un ascendant beaucoup plus fort sur ses concitoyens de par son intransigeance et son caractère bien trempé. Son fils, qui a pris sa suite en tant que shérif, est un homme généreux, noble et d'une probité à toute épreuve (il s'infligera lui-même une amende estimant avoir troublé l'ordre public) mais à qui personne ne semble faire confiance, jugé trop naïf au point de croire qu'avec seulement l'aide de deux "bras cassés" il pourra contrer deux groupes opposés bien déterminés à empêcher que sa mission réussisse. C'est un homme qui doute et qui aimerait retrouver un peu d'estime en prouvant à ses concitoyens qu'il peut lui aussi faire correctement son métier. Si certains trouveront donc l'interprétation de John Agar un peu terne, elle me semble au contraire assez juste. Celle de Leif Erickson dans le rôle de son ennemi se révèle tout aussi convaincante, et les seconds rôles ne sont pas en reste (de Richard Boone à Paul Fix en passant par Henry Morgan et même Clint Eastwood le temps de quelques secondes en tout début de film). Bref, un scénario efficace avec une intrigue criminelle assez captivante et une bonne interprétation d'ensemble, pour un western de série B assez attachant. Dommage que certains choix de mise en scène soient aussi saugrenus, empêchant à de nombreuses reprises au film de prendre son envol ; peut-être pour pallier le manque de budget (visible, quant à lui, sans être rédhibitoire). L'idée de faire interpréter la musique par une seule guitare sans orchestration et de la faire jouer durant les moments les plus dramatiques ou les plus mouvementés, casse toute émotion, puissance ou ampleur, ce qui rend certaines séquences presque involontairement comiques comme celle du combat à poings nus dans la salle de classe entre le shérif et l'instituteur. Le final est en partie gâché par des plans du ciel en studio absolument pas raccords avec le reste de la séquence. Quant au "ménestrel" qui vient à tout bout de champ commenter l'intrigue avec toujours la même agaçante rengaine, on s'en serait également bien passé.

Cela dit, ce western est finalement assez plaisant à suivre d'autant qu'il est plastiquement assez réussi. La photographie possède un rendu crépusculaire assez inhabituel et loin d'être désagréable, et les décors de la petite ville sont parfaitement bien filmés, que ce soit en extérieur (superbe premier plan de la ville endormie avec le chien qui traverse la rue) ou en intérieur (le bureau du shérif et sa prison à l'étage, les innombrables tableaux aux murs, les différentes habitations des protagonistes féminins, les boutiques... ). Beaucoup de petits détails a priori insignifiants font que ce petit microcosme semble bien vivant, comme ces discussions du début sur l'emplacement où monter la potence. En quelques minutes et quelques plans (la rue vide au petit matin ; le shérif qui se réveille tout habillé ; les "ouvriers" amenant les éléments de l'échafaud à construire ; le prisonnier regardant tout ceci de sa cellule), Charles Haas nous aura fait espérer bien mieux que le résultat final qui se révèle néanmoins tout à fait honorable malgré aussi une fin assez décevante. On peut juste déplorer que tout le film ne soit pas du niveau de son atypique entrée en matière qui nous aura fait comprendre en quelques secondes et avec une sobriété exemplaire quels allaient être les enjeux complexes de son intrigue. Le rigoureux scénario réussit également le tour de force d'être limpide malgré les multiples personnages et les liens pas toujours évidents qui les unissent. Malgré quelques afféteries et choix de mise en scène fort discutables, et sachant pertinemment qu'il n'atteindra jamais des sommets, il est fort à parier que ce western gagnera à être revu.

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Par Erick Maurel - le 19 avril 2013