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Critique de film
Le film

La Belle meunière

Partenariat

L'histoire

Schubert, se remettant mal d’un courrier de Goethe critiquant sa dernière composition, quitte Vienne pour la solitude des montagnes. Au cours de son voyage, il se lie d’amitié avec le meunier d’un petit village. Ce dernier lui propose de rester quelques semaines pour lui apprendre le métier de meunier et l’aider dans sa paperasserie, mais Schubert refuse poliment son invitation et reprend la route. Mais, chemin faisant, il aperçoit une jeune fille qui se baigne dans la rivière. Enchanté par cette vision, il questionne une petite gardienne de chèvres qui lui explique qu’elle est la fille du meunier. Schubert revient alors sur ses pas pour accepter le rôle d’apprenti de passage...

Analyse et critique

Marcel Pagnol, homme aux multiples passions, a toujours porté un grand amour à la musique (il a d’ailleurs écrit des critiques d’opéra) et notamment à l’œuvre de Franz Schubert. La Belle meunière, adaptation d’une suite de lieder du compositeur autrichien, est un projet qui date de 1935 et que Pagnol développe pour Roger Bourdoin et Jane Marny. Vincent Scotto doit s’occuper de la partition musicale tandis que Pagnol s’attache à écrire des paroles de lieder en français, s’inspirant des poésies originales de Wilhelm Müller et des différentes adaptations scéniques existantes. Le projet n’aboutit pas, mais Pagnol quelque temps plus tard essaie une nouvelle fois de le monter, ce coup ci pour Fanely Revoil et Reda Claire, sans plus de succès. En 1947, Pagnol adapte pour la scène Le Songe d’une nuit d’été, en collaboration avec Max de Rieux. La représentation se fait dans un cadre naturel somptueux, mais le résultat déçoit tout autant le public que Pagnol : il est désormais intimement convaincu que la féerie ne peut plus naître que du cinéma. La Belle meunière lui revient alors en tête, sujet bucolique parfait à ses yeux pour s’essayer à la féerie sur grand écran.

C’est dans une période de désarroi et de mélancolie que Franz Schubert compose La Belle meunière, une série de 25 lieder inspirés de poèmes de Wilhelm Müller racontant l’histoire d’un jeune meunier qui tombe amoureux d’une jeune meunière et qui, nous laisse entendre l’auteur (et la musicalité des lieder de Schubert), se laisse mourir après qu’elle lui ait préféré un nobliau local. Schubert signe une œuvre purement romantique où se côtoient les émois amoureux, l’amour trahi, la jalousie, la solitude, le voyage, la mort. Ces lieder racontent le voyage mélancolique d’un homme qui suit le fil d’un ruisseau, ruisseau qui devient son ami et confident, Partant du principe que dans ses poèmes Müller s’identifie à l’amoureux éconduit (Müller signifiant meunier en allemand), et que les lieder de Schubert reflètent l’état mélancolique du musicien au moment de sa vie, Pagnol décide dans son adaptation de mettre en scène le compositeur lui-même. Pagnol ne pouvant « suicider » Schubert, le film devient moins ouvertement dramatique que l’œuvre originale, mais son ambiance reste amère et triste.

Pagnol contacte Tino Rossi, chanteur populaire qu’il respecte beaucoup et avec qui il souhaitait travailler depuis longtemps. Après l’échec de La Belle meunière, il essaiera à plusieurs reprises de convaincre Tino Rossi de rejouer sous sa caméra, sans succès. Si le choix de Tino Rossi pour incarner Schubert peut surprendre, on comprend la démarche de Pagnol : pour ce film qui vient des romantiques (Schubert, Müller), le cinéaste souhaite faire tourner le chanteur romantique contemporain par excellence, celui qui fait fondre le cœur des demoiselles de ses ritournelles roucoulantes. A noter que son ami Vincent Scotto a longtemps travaillé avec Tino Rossi, composant les premiers grands succès publics du chanteur. Alors qu’il a travaillé sur les précédents projets d’adaptation de La Belle Meunière, Vincent Scotto, malade, doit se retirer. Pagnol fait appel à Tony Aubin (qu’il a eu comme élève au Lycée de Condorcet) et s’engage avec lui dans un long travail de préparation, la musique ayant bien sûr un rôle essentiel dans le film. Tony Aubin est un musicien de formation classique et il a une certaine expérience du cinéma, ayant signé déjà des musiques de films, notamment pour Henri-Georges Clouzot. Tous deux échangent énormément sur Schubert, discutent de sa vie et de son œuvre. Pagnol écrit les paroles des lieder et les présente à Tony Aubin qui n’apprécie guère son travail : le musicien lui explique que ses paroles sont certes très justes, mais qu’elles ne sont absolument pas musicales. Il lui explique qu’il lui faut écrire des couplets et non des strophes, des chansons et non des poèmes. Le "Maître", comme l’appelle encore Aubin, se remet à la tâche. Il apprend à composer, cherche la musicalité des mots, leur mariage harmonieux avec la musique. Il écrit huit lieder, dont trois consacrés au thème de l’eau (Au bord du ruisseau, Merci au ruisseau et Ruisseau de mes amours), manière de se réapproprier le matériau d’origine, de parler une fois de plus de son obsession pour les rivières, les ruisseaux, les sources. L’histoire de La Belle meunière, une fois passé un prologue explicatif (où Schubert décide de quitter Vienne, suite à un courrier de son maître Goethe décrivant sa musique comme étant l’œuvre d’un enfant), démarre vraiment avec la vision de la jeune et jolie meunière se baignant dans un ruisseau, ondine qui apparaît sous les yeux ébahis de Schubert. L’eau, c’est l’amour, c’est aussi la source de la vie. C’est l’eau qui fait tourner le moulin, qui fabrique la farine pour le pain. Chez Pagnol, l’eau a toujours une place centrale, source de vie dans les paysages arides de Provence. Et même lorsqu’il est censé tourner un film dans les riches montagnes d’Autriche, Pagnol ne peut s’empêcher de filmer son espace habituel. Le tournage de La Belle meunière se déroule à la Colle-sur-Loup, un vieux moulin de l’arrière-pays niçois qu’il achète pour l’occasion. Son fidèle décorateur Robert Giordani s’occupe de retaper la ruine pour le tournage. Il reconstitue également intégralement le moulin dans les studios de Marseille. L’Autriche reconstituée en pleine Provence, voilà une bien drôle d’idée, tout comme celle de faire interpréter le compositeur autrichien par le corse Tino Rossi. Mais Pagnol n’a cure du vraisemblable et il ne semble visiblement pas craindre de prêter le flanc aux moqueries (qui abonderont d’ailleurs). Que serait-il allé faire dans les montagnes autrichiennes ? Son royaume, son œuvre, c’est la Provence ; et pour ridicule qu’ils soient, les partis pris de La Belle meunière sont touchants de sincérité.
Le tournage se termine en décembre 1947. Pagnol s’attaque au montage et au mixage son lorsqu’il apprend par la presse la naissance d’un procédé de cinéma en couleur français inventé par les frères Roux. Il se rend à une séance de démonstration et, emballé, s’empresse de questionner les deux frères pour comprendre l’aspect technique de ce procédé qu’ils ont mis dix-sept ans à développer. Contrairement aux autres techniques de cinéma en couleur développées ailleurs (Technicolor, Agfacolor) qui sont des procédés chimiques, le Rouxcolor est un procédé optique fonctionnant sur la synthèse additive des quatre couleurs fondamentales grâce à l’usage d’une série d’optiques et de filtres. Les frères Roux ont d’abord travaillé sur la quadrichromie pour le compte de Léon Gaumont, qui finalement abandonne cette piste. Ils reprennent vers 1930 ces recherches et mettent au point ce procédé qu’ils brevètent en 1932, l’année même où Agfa sort son Agfacolor et que naît le Kodacolor 16mm. Avec la guerre, les frères Roux n’ont guère l’occasion de tester leur invention. Mais après l’armistice, les premières images de ce procédé cent pour cent français redorent l’orgueil national. Le Rouxcolor a qui plus est un avantage sur ses concurrents, il est bien plus économique. Il permet d’utiliser une simple pellicule noir et blanc, la couleur étant créée au niveau de la caméra par un objectif spécial et un assemblage de quatre autres objectifs (munis de filtres colorés) qui sélectionnent les couleurs primaires. La synthèse des couleurs s’opère lors de la projection, l’appareil devant lui aussi être muni d’un dispositif d’objectifs spécifique. Pagnol, impressionné par le résultat (décrit dans les journaux de l’époque comme permettant de restituer enfin les vraies couleurs de la nature), fier d’être devant une invention française et convaincu que ce procédé révolutionnaire et économique va s’imposer sur le marché, propose aux frères Roux de les aider à développer ce procédé. Pressé de passer à l’action, il propose aux frères de retourner le film qu’il vient juste d’achever avec cette nouvelle technologie. Déjà pionner du cinéma parlant, Pagnol veut faire partie de l’aventure de la couleur. Cette anecdote témoigne de la passion de Pagnol pour la technique (qui dépasse le cadre du cinéma, Pagnol ne cessant de mettre au point diverses inventions, parfois même saugrenues) mais aussi de son envie de ne pas concevoir ses films comme des œuvres figées. Il aime l’idée de pouvoir y revenir, de les retourner avec des nouveaux acteurs ou simplement d’en actualiser les propos, de les aborder avec un autre point de vue, de changer quelques lignes de dialogues. Pagnol a toujours voulu refaire Merlusse, il refit Topaze et cette Belle Meunière. Il convainc la Gaumont de rallonger le budget initial de dix millions de francs, deux producteurs suisses de participer à l’aventure et, de son côté, hypothèque toutes ses propriétés pour trouver le complément du budget qui s’élève à cinquante millions de francs.

Le tournage reprend en juin et durera deux mois. Max de Rieux aide Marcel Pagnol en dirigeant un grand nombre de scènes en reprenant le découpage et les cadrages de la version d’origine. Les acteurs reprennent leur interprétation (à l’exception de Raoul Marco qui remplace René Génin) et seul quelques costumes changent pour s’accorder au procédé couleur. Pagnol pense terminer le film en un mois, tout étant déjà prêt, chaque scène ayant été déjà jouée et rejouée, mais les problèmes techniques doublent le temps de tournage. Les frères Roux sont constamment là pour mettre en place et corriger une technologie qui se révèle être très délicate. Les visiteurs affluent (Orson Welles, le plus grand admirateur de Pagnol, William Wyler, Carol Reed, Charles Boyer…) pour assister au tournage du deuxième film français en couleur (après Le Mariage de Ramuntcho en 1947 et avant Jour de fête en 1949, tous deux tournés en Agfacolor).

La première du film est une catastrophe. Venus en grand nombre assister à ce miracle technologique, les spectateurs ressortent très déçus par la couleur. Le Rouxcolor est extrêmement compliqué à mettre en place au moment de la projection (réglage des appareils, des objectifs, utilisation d’une vitre dépolie…) et ce soir là, c’est le fiasco. Présenté aux Etats-Unis en preview, le procédé séduit le public, comme c’est le cas aussi à Marseille dans une salle neuve spécialement aménagée par les frères Roux (le film tiendra vingt-quatre semaines à l’affiche). Mais ces projections réussies restent des cas isolés, et la plupart des séances sont autant d’échecs qui enterrent le Rouxcolor. Les économies réalisées lors du tournage sont bien réelles, mais l’exploitation demande un aménagement des salles que personne ne souhaite prendre en charge. Hormis quelques chanceux spectateurs assistants à La Belle meunière dans quelques cinémas équipés, peu seront témoins de cette histoire de l’invention du cinéma en couleur.
La Belle meunière est un désastre financier. C’est aussi pour Pagnol, technicien visionnaire, une immense déception de voir le procédé des frères Roux enterré avec son film. C’est aussi une déception artistique, La Belle meunière se révélant être une fable sans grande ambition emprunte de nombreux défauts. Tino Rossi fait des efforts pour se glisser dans la peau de Schubert, mais des efforts de surface : il copie les portraits de son modèle, orne son visage de petites lunettes cerclées de fer, arbore un maquillage le rendant plus empâté et une perruque de cheveux longs et bouclés. Mais sa prestation ne convainc guère et il est le premier à le relever lors des rushes, Pagnol essayant de son côté de le convaincre du contraire. Le public et la critique assassine donneront raison à Tino Rossi. Pourtant, on est loin d’une prestation calamiteuse et si Tino Rossi n’est guère crédible dans le rôle de Schubert, il se révèle plutôt touchant par la mélancolie sincère qu’il insuffle au personnage. Un jeu certes monocorde, mais de cette unique corde qu’il gratte il parvient à dégager une agréable musique. On reste plus circonspect lors des passages chantés, mais avouons qu’il est difficile aujourd’hui de juger de sa prestation. Techniquement par contre, les enregistrements sont d’étonnantes réussites techniques. Pour certains lieder, Tino Rossi enregistre seul les deux voix grâce à un procédé que Pagnol met lui-même au point : il chante la première voix puis, un écouteur aux oreilles repassant ce premier enregistrement, chante la seconde, le tout étant ensuite remixé. Un procédé simple mais pour l’époque novateur et ingénieux.

Jacqueline Pagnol est plutôt convaincante dans son interprétation de Brigitte, jeune fille que l’on découvre par les yeux de Franz Schubert. On la trouve d’abord jolie et insouciante (et là le charme espiègle de Jacqueline Pagnol opère à plein) mais on découvre petit à petit qu’elle est mue par un arrivisme forcené qui lui fera préférer un fade nobliau, coureur de jupons invétéré mais prêt à la couvrir d’or. Le pouvoir contre l’art, les apparences contre la sincérité, autant de thèmes qui parcourent l’œuvre de Pagnol. Rétrospectivement, on comprend que le fait que Brigitte se fiance avec le musicien n’est qu’un moyen pour elle de quitter le village et de découvrir la grande ville, la grande vie. Elle l’annonce d’ailleurs dès sa première rencontre avec Schubert, lui répondant lorsqu’il lui demande si elle a un amoureux : « Je n’ai pas de fiancé ! Si je n’avais plus qu’un amoureux, les autres ne me donneraient plus rien ! » Elle butine d’homme en homme, apprécie leurs cadeaux, les petits bijoux de pacotille qu’ils lui offrent. De l’inconstance sans conséquence pense t-on au départ, avant de se rendre compte que la jeunette a construit toute sa vie là-dessus et qu’elle est désormais prisonnière de son rôle.

La Belle meunière n’est certes pas un grand film de Marcel Pagnol. C’est une petite fable, très classique dans son fond, très superficielle dans sa forme. Mais il se dégage un certain charme de ce petit film. Il y a ce Tyrol d’opérette reconstitué dans le sud de la France, il y a l’accent corse de Tino Rossi qui contredit à chaque parole l’origine viennoise de son personnage. Il y a ensuite de beaux passages, drôles ou émouvants, des dialogues savoureux que l’on retrouve d’ailleurs pour la plupart dans la bouche du meunier, personnage tout droit sorti de l’univers de Pagnol. Il faut l’entendre par exemple parler de ses amourettes dans le moulin, passage dont les dialogues ouvertement grivois surprennent dans une production de l’époque ! Une curiosité qui témoigne de l’envie toujours présente de Pagnol d’arpenter de nouveaux chemins, de s’essayer à des paris techniques impossibles quitte, parfois, à louper le coche.

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Par Olivier Bitoun - le 28 novembre 2008