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Critique de film
Le film

La Barrière

(Bariera)

L'histoire

Un jeune homme vient de terminer médecine, mais au lieu de fêter avec ses camarades l'obtention de son diplôme, il ressasse la honte d'avoir accepté une bourse d'État pour mener à bien ses études. Il pense avoir trahi ses idéaux en signant un pacte avec une société dont il se refusait dans sa jeunesse à accepter les règles. Il est persuadé d'avoir vendu son âme en échange de la sécurité d'un emploi bien rémunéré et d'une place en haut de l'échelle sociale. Dans un élan de cynisme, il déclare à ses amis qu'il compte abandonner les dernières illusions qui lui restent et rentrer au plus vite dans le rang : se donner tout entier à son travail, trouver une gentille femme, se marier, fonder un foyer, acheter une petite maison, une belle voiture... Sur ces mots, il quitte ses amis et s'en va vers cette nouvelle vie. En chemin, il fait de nombreuses rencontres qui le font douter de ce qu'il veut vraiment et notamment une jeune conductrice de tramway dont il s'éprend. Notre héros ne sait plus bien s'il doit se laisser aller à sa vision cynique du monde et rentrer dans le rang ou laisser parler l'élan romantique qu'il sent croître en lui et tout envoyer promener...

Analyse et critique

Après Walkover, les autorités polonaises signifient à Jerzy Skolimowski qu'il doit arrêter de mettre en scène et d'interpréter le personnage d'Andrzej Leszczy, alter ego du cinéaste et héros de ses deux premiers longs métrages, qui donne selon eux une mauvaise image de la jeunesse polonaise. Skolimowski est obligé d'obtempérer, et c'est ainsi que pour la première fois il ne se retrouve pas à la fois devant et derrière la caméra. Peut être est-ce surtout dû à l'expérience acquise au bout de deux longs métrages, mais on a l'impression que le fait de ne pas avoir à jouer permet au cinéaste de se libérer d'un poids et de tenter de nouvelles choses. Alors que dans ses courts il ne cessait d'expérimenter, de travailler dans des registres très différents, le passage au long - aussi réussi soit-il - l'a poussé à se retrancher derrière l'usage de longs plans séquences, seule méthode lui permettant d'être à l'aise en tant qu'acteur car il n'avait plus à se soucier que de son jeu une fois les mouvements de caméra préparés et réglés avec l'équipe. Après Rysopis et Walkover où les procédés de mise en scène sont donc quasi identiques, il se permet ici d'explorer de nouvelles voies. On le sent aux aguets, prêt à réagir aux accidents, à ce qui advient sur le plateau. Dans un même temps, sa mise en scène se fait plus précise, son regard plus acéré. En n'étant plus concentré que sur des questions de mise en scène, Skolimowski transforme radicalement son cinéma : il se détache du réel, se met à poétiser le monde qui l'entoure, use de métaphores et de symboles, plonge dans l'absurde. Encore en germe, balbutiante dans La Barrière, cette approche du cinéma se radicalisera dans son film suivant, Haut les mains. Skolimowski fera par la suite machine arrière, mais cette façon de modeler l'environnement, la réalité, de les plier à sa vision intérieure ou à celle de ses héros sera bien une des constantes de ses futures réalisations. Dans La Barrière, Jerzy Skolimowski n'est pas toujours des plus fins dans l'usage des métaphores et dans la poétique de ses images. (1) Il y a de sa part une sorte d'immaturité artistique, une naïveté parfois un brin embarrassante, mais c'est aussi cet aspect qui confère au film sa fraîcheur et sa vitalité.

La Barrière s'ouvre sur une silhouette vue de dos à qui l'on attache les mains. Un homme exprime son dégoût d'avoir accepté une bourse de l'État et de s'être ainsi compromis (il s'agit, on le découvrira plus tard, du héros du film). Des garçons, hors champs, le sermonnent - « Attention à ce que tu dis... on va te casser la gueule », « L'Etat, c'est bien » - mais lui continue en parlant du dégoût que lui inspire ces hommes importants (les apparatchiks ?) avec leurs grosses voitures et leurs belles nanas, jusqu'à ce qu'il chute en avant et disparaisse du champ. D'autres jeunes hommes - également les mains liées dans le dos - lui emboîtent le pas et évoquent leur défiance vis-à-vis du système avant de tomber à leur tour. Mais, malgré les apparences, il ne s'agit pas ici d'exécutions politiques mais simplement d'une chambrée d'étudiants en médecine qui s'adonne à un jeu consistant à attraper une boîte d'allumette posée en équilibre sans s'aider de leurs mains.

Si le discours reste amer - la parole de ces jeunes adultes sonne juste et l'on peut dire qu'ils ont la dent dure envers la société -, le fait de glisser d'un coup vers le jeu, la comédie, permet à Jerzy Skolimowski de faire passer la pilule. Le cinéaste désamorçe ainsi par l'usage d'un gag sa charge contre la société ; et l'on imagine le censeur, d'abord effrayé par la virulence de ce qu'il imagine être une attaque sans précédent contre le système, s'enfoncer, rasséréné, dans son fauteuil. Skolimowski aborde ainsi la question politique par le biais du jeu. Le jeu est quelque chose qui le passionne (2) et qui nourrit chacun de ses films.Le cinéaste aime beaucoup jouer avec les figures du pouvoir, avec l'autorité, et il sait qu'avec ce film - et plus encore avec son suivant, Haut les mains - il travaille à la limite de ce qui est autorisé. Il dépasse les bornes mais sait comment s'y prendre pour perdre le censeur, pour le déstabiliser et ainsi passer entre les mailles du filet. Dès ses débuts, Skolimowski a engagé un bras de fer avec la censure et, après une série de victoires (ses trois premiers films où à chaque fois il se fait plus ouvertement critiqué), il perdra in fine la partie avec Haut les mains et quittera alors son pays pour pouvoir exercer son art librement.

Jerzy Skolimowski se moque aussi d'un autre pouvoir, qui est celui de la religion, en prenant notamment pour cible le grand rite national qu'est la célébration de la semaine sainte. Dans la séquence d'ouverture, des litanies en latin accompagnent les jeunes condamnés et même si ceux-ci ne sont pas réellement exécutés, le lien est fait entre le pouvoir religieux et le pouvoir politique. On entend à plusieurs reprises des chants liturgiques qui viennent rappeler le poids de l'Eglise dans la société polonaise, de la même manière que l'omniprésence d'affiches montrant un homme au visage sévère et au doigt accusateur nous rappelle celle des autorités communistes.

La religion ne semble encore avoir de sens - et quel sens ! - que pour une poignée de nonnes qui disent ne rien faire d'autre de leur vie que d'attendre la résurrection. Pour la génération du héros, la religion ne représente plus rien, à l'instar de cet ami artiste qui s'est reconverti dans la fabrication d'icônes religieuses et qui gagne confortablement sa vie de son commerce... et ce bien sûr sans être pratiquant ni même croyant. Un usurpateur qui rappelle le prêtre auquel se confiait Andrzej dans
Walkover et qui se révélait être un soldat en fuite.

S'il y a bien dans le film une évidente critique du système, c'est plus universellement le monde des adultes qui est la cible de Skolimowski. Une séquence saisissante nous montre le jeune héros rencontrant son père infirme. Ce dernier semble déjà abandonné par la vie : il explique à son fils qu'il n'a plus de rêve, plus de passion, qu'il n'a besoin de rien car il a la télévision... Une longue cohorte de vieillards défile alors au premier plan et cette simple image suffit à évoquer l'absurdité de la vie, la tristesse de la savoir si brève, si futile. Plus tard, un ancien camarade lui affirmera qu'un jour il mourra et ne ressuscitera pas, une simple sentence qui vient contredire la croyance que tout se poursuivra dans une autre vie. A peine fait-il ses premiers pas d'adulte que le jeune homme découvre quelles seront les deux seules vérités qui l'attendent : la vieillesse et la mort. Tout le reste n'est que mirage, leurre, tromperie ou oubli.

Juste après avoir rencontré son père, notre héros se retrouve pris au milieu d'une foule qui se presse en tous sens. Il se met lui aussi à courir, sans but, pour suivre le mouvement. On voit là l'image d'une société qui va de l'avant mais qui n'a pas d'objectif, une société dont les individus se meuvent mécaniquement, par habitude, par réflexe. Le garçon parvient à échapper à la masse et s'arrête devant un tunnel dans lequel son père s'enfonce et disparaît. Une image apaisée qui tranche avec la fureur de cette masse mouvante qui juste auparavant avait envahi l'écran. Est-ce cela qui l'attend : une vie à courir sans savoir pourquoi et la nuit au bout du chemin ?

Comme dans ses deux précédents longs métrages, Jerzy Skolimowski raconte ce no man's land dans lequel vivent les jeunes de sa génération. Quelque chose s'est brisé entre eux et leurs parents : d'une part ils ne se reconnaissent plus dans l'héritage du catholicisme, d'autre part ils subissent de plein fouet le joug communiste sans être passé comme leurs aînés par la croyance en un idéal... Ils ne croient plus dans ces figures tutélaires que sont le pouvoir et la foi mais vivent au jour le jour dans leur ombre. Ils ont besoin de voir devant eux, de se projeter dans l'avenir, mais l'horizon leur semble irrémédiablement bouché et ils ne peuvent se retrancher vers un passé dont ils refusent la morale et les enseignements. Ils errent donc entre le passé et le futur comme des âmes grises qui sentent la vie s'écouler entre leurs doigts sans avoir prise sur elle.

L'étrange séquence dans laquelle des hommes âgés se coiffent de chapeaux fabriqués à partir du journal Vie nouvelle montre l'état d'esprit de ces jeunes pour qui croire en l'émergence d'une nouvelle société revient à croire en une vie après la mort,  c'est-à-dire croire en un mirage.

Les mirages sont partout dans ce film. Skolimowski s'amusant constamment à glisser des fausses pistes et à déjouer les attentes du spectateur : le simulacre d'exécution du début ; des cris de torturés qui inquiètent le héros avant qu'il ne comprenne que ces hurlements proviennent d'un cabinet de dentiste jouxtant la pièce où il se trouve ; un ancien soldat aveugle qui vient se recueillir là où ses camarades ont été exécutés et qui a en fait l'usage de ses yeux... Tout ce qui se déroule dans le film semble émaner de l'intériorité d'un personnage qui ne croît plus en rien, pour qui rien n'est juste ou évident, pour qui « rien n'est vrai » selon les mots d'un serveur dans la longue séquence onirique du restaurant...

Si son visage a changé, c'est bien le Andrzej de Rysopis et de Walkover que l'on retrouve ici. C'est le même jeune homme qui refuse de se couler dans le moule de la société, mais qui se rend compte que vêtir un costume de rebelle n'est pas une alternative viable. Alors quels choix doit-il faire ? Quelle direction doit-il prendre ?

Dans la séquence d'ouverture, il critique ouvertement le système mais on sent que s'il se déclare dégoûté par ces hommes qui possèdent les biens et détiennent le pouvoir, il aimerait aussi faire partie de cette caste. Un camarade lui crie : « Bats toi, vis ta jeunesse : pour les bagnoles, les filles ! » et nous le sentons effectivement attiré par cette idée. Il lui faudrait peu pour faire comme ses camarades qui ont décidé de se laisser porter et de profiter au maximum des avantages apportés par leurs études supérieures. Vivre dans l'instant, se dévouer entièrement à la quête du plaisir peut être vu comme la quintessence même de la jeunesse pour beaucoup, mais ceux qui choisissent ce chemin ne sont plus jeunes, ils sont vieux, il sont déjà des rouages d'un système qui tient ses fidèles soldats avec des promesses de confort, de possession et de pouvoir. Plus encore que dans ses deux précédents films, Jerzy Skolimowski refuse de faire l'apologie de la jeunesse, montrant au contraire comment les comportements adolescents sont codifiés par la société. Une société qui peut sans peine accepter un peu d'exubérance, de rébellion de la part de ses jeunes pousses, car le besoin de sécurité et de satisfaction personnelle ancré en eux va induire cet individualisme qui permet au système de tourner à plein régime.

Ainsi, le héros, las de ne rien posséder (« Je veux mon propre lit... tout appartient à l'État ») et persuadé qu'il finira quoi qu'il fasse par rejoindre la masse, décide de gagner dix ans de sa vie. Plutôt que de lutter inutilement pendant dix années contre cette société qu'il abhorre, il fait le choix de se couler tout de suite dans le moule, de s'intégrer à la société et de jouer pleinement son jeu... Mais c'est sans compter sur la jeune conductrice de tramway qu'il rencontre un soir et qui va faire mentir son assertion : « Je préfère les voitures au cœur. »

Le titre du film évoque ces barrières - sociales, générationnelles, sexuelles - que nos sociétés dressent partout afin de contenir ses membres. Pour assurer son efficience et sa stabilité, le système vise à mettre chaque individu dans une case afin de limiter au maximum ses connexions avec les autres individus, ce qui permet de former un groupe uniforme plutôt que des multitudes de petits groupes difficilement contrôlables. Contre cette masse d'individus qui manquent de l'emporter, le héros skolimowskien n'a pas de réponse à apporter ; aussi il s'en remet au hasard, à l'absurde du monde. Il vit sa vie comme un joueur de poker, comme un boxeur sur un ring.

Ce hasard, toujours salutaire, c'est souvent chez Skolimowski une jeune fille qui l'incarne. Dans La Barrière, il s'agit d'une conductrice de tramway à qui le héros demande dans un premier temps de jouer à être sa fiancée et qui finit par tomber effectivement amoureux d'elle. « Notre génération cynique peut encore avoir des élans romantiques » répète à plusieurs reprises un étudiant. Ce romantisme, Skolimowski y croit et il oriente ses héros vers cette direction, espérant que ces derniers vont abandonner leur cynisme et se laisser porter par cet élan, qu'ils vont choisir le cœur contre la raison, contre le système. Un très beau plan du film incarne ce tiraillement que le cinéaste impose à son personnage : le jeune homme vient de rencontrer la jeune fille, il fait nuit et ils sont serrés autour d'un braséro, occupant la moitié gauche de l'image tandis que sur la droite les voitures ne cessent de défiler. Cette très simple composition exprime bien le combat entre le matérialisme et le romantisme, entre la société et l'amour, entre l'individu et la masse qui est au cœur du cinéma de Jerzy Skolimowski.

La séance du restaurant est un autre exemple de ces moments où les deux tendances s'affrontent, le repas en tête à tête des deux jeunes héros se trouvant malmené par l'irruption d'une cohorte d'anciens combattants qui entonnent à tu-tête des chants patriotiques : alors qu'ils s'apprivoisent, apprennent à se connaître, commencent à s'aimer, la masse débarque et empêche toute relation intime.

C'est alors qu'une femme de ménage entonne un chant qu'écoute religieusement l'assemblée :
« Un homme dit ; je ne sais pas pourquoi je suis venu ici.
Après de longues années, peut-être chercher un semblant de jeunesse, peut-être l'amour ?
La main sur la gorge, il veut tout réparer et il redresse... son nœud de cravate
. »

Ces paroles amères, tirées d'un poème de Jerzy Skolimowski, racontent l'impossibilité de conserver intactes les croyances de sa jeunesse et le fait qu'irrémédiablement on rentrera dans le monde adulte, sans même s'en apercevoir. On entendait déjà ce poème dans Walkover, mais ici la puissance vocale de la chanteuse lui confère une toute autre force. Skolimowsski, qui se méfie du sentimentalisme, désamorce d'ailleurs la scène en faisant dire à son héros que ce n'est rien d'autre qu'un numéro de music-hall... Mais le spectateur aura compris que dans ces quelques phrases se trouve cette vision désenchantée du monde que le cinéaste combat à travers ses films.


  1. (1) Il déclarera à Michel Ciment en 1982 : « Probablement ces premiers films étaient-ils plus vides et il me fallait souffler dans le ballon pour que le sens soit plus visible. »
    (2) Jerzy Skolimowski a longtemps rêvé d'adapter Le Joueur de Dostoïevski, et il a dû à un moment de sa vie arrêter de jouer pour échapper à la déchéance.

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 27 avril 2012