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Critique de film
Le film

L'Opinion publique

(A Woman of Paris: A Drama of Fate)

L'histoire

Dans un petit village du sud de la France, Marie St Clair et son amant décident, sous le poids d’une pression parentale insupportable, de partir pour la capitale. Par un dramatique concours de circonstances, Marie partira seule avant de retrouver Jean par hasard un an plus tard ; elle devenue une mondaine entretenue par un riche dandy et lui peintre, toujours fou d’amour pour elle.

Analyse et critique

"Pour éviter tout malentendu, je tiens à annoncer que je n’apparais pas dans ce film. C’est le premier drame sérieux que j’ai écrit et réalisé." C’est sur ce carton d’avertissement que s’ouvre l’Opinion publique, deuxième long métrage de Charles Chaplin (après The Kid) et premier de ses films où il n’apparaît pas (ou du moins que très peu).

Charles Chaplin, en partie affranchi du système des studios après avoir fondé en 1919 la United Artists avec Mary Pickford, Douglas Fairbanks et D.W Griffith, prend effectivement un véritable risque en réalisant en 1923 un drame duquel le burlesque sera donc totalement absent et va même, par sécurité, jusqu’à faire distribuer aux spectateurs attendant d’obtenir leur billet, une note précisant ses intentions.

Inspiré par sa rencontre et quelques semaines passées en compagnie de Peggy Hopkins Joyce, danseuse des Ziegfield Folies (et accessoirement célèbre pour divers mariages et divorces avec plusieurs milliardaires lui ayant laissé de confortables pensions), Chaplin dresse le portrait d’une provinciale devenue mondaine, une courtisane des temps modernes et à travers elle de la société dans laquelle elle évolue.

Afin d’éviter les foudres de la censure, Chaplin, qui souhaitait initialement appeler son film Public Opinion, le rebaptise A woman of Paris pour ne pas trop clairement faire de son film une critique des mœurs d’une certaine partie de la haute société américaine. Cela ne suffira pas et l’opinion publique sera tout de même censuré dans plusieurs états.

Si Chaplin a toujours su habilement intégrer des éléments dramatiques au cœur de ses comédies burlesques, L’opinion publique est donc pour sa part un "pur" drame. Au delà du désir de s’essayer à un nouveau genre d’expression, Chaplin cherche surtout par ce film, selon ses propres mots, à "explorer les limites de l’expressivité". Son sens de l’observation qui a si souvent fait mouche sera donc ici entièrement mis au service d’une économie de geste et d’un réalisme expressif inédits dans le cinéma de son époque. Incitant sans cesse ses acteurs à davantage de sobriété, Chaplin entièrement tourné vers sa mise en scène et sa direction d’acteurs, parvient à tirer de ses interprètes des trésors de subtilités. Et si Carl Miller (Jean Millet dans le film) reste d’une expressivité très théâtrale c’est qu’il est celui qui est traversé par les plus violentes émotions (émotions elles-même les plus "théâtrales").

C’est dans l’interprétation d’Adolphe Menjou (l’Adieu aux armes de Borzage, Une étoile est née de Wellman), que le projet artistique de Chaplin donne toute sa mesure. Le dépouillement et la justesse de son jeu donnent au dandy cynique qu’il interprète l’air d’avoir aisément 10 ans d’avance sur son temps. La complexité psychologique donnée aux personnages (elle aussi novatrice dans le cinéma de l’époque) soutenue donc par un jeu cherchant au plus près une vérité expressive, confère au film un réalisme qui frappe encore aujourd’hui, 80 ans après la sortie de l’opinion publique.

Chaplin souhaitait donner la possibilité à Edna Purviance (sa partenaire "historique" à l’écran qui fut aussi sa compagne à la ville) d’exprimer des facettes jusqu’ici peu exploitées de son talent et elle pu trouver dans le personnage de cette demie-mondaine de quoi faire étalage de ses qualités d’actrice. Loin d’un rôle basique de jeune première, le personnage lui offre la possibilité d’exprimer une formidable palette d’expressions. Car si Chaplin cherchait à approcher une vérité d’expression, sa volonté à travers ce film était également de dépeindre de la manière la plus fidèle possible la complexité de l’humain et par là même d’approcher là aussi un réalisme psychologique jusqu’alors peu commun. Il n’y a dans l’opinion publique pas plus de réel méchant (Pierre Revel s’avère à bien des égards le personnage le plus séduisant du film) qu’il n’y a de héros ; comme il était noté en entête du scénario : "Le monde n’est pas composé de héros et de méchants mais d’hommes et de femmes avec toutes les passions que Dieu leur a donné".

Cette complexité des caractères donne au film une approche inédite de la psychologie de ses personnages et leur confère une épaisseur qui sera amplement saluée par une critique unanimement enthousiaste. Le public, lui, ne se déplacera pas dans les salles et le film sera un échec commercial d’autant plus pesant pour le créateur de Charlot qu’il s’agissait là d’un projet artistiquement très ambitieux. Quand bien même il s’agit là d’une véritable réussite ; le seul juge valable selon Charles Chaplin étant le public, la désaffection qu’il montra pour le film fut pour lui une cruelle déception.

Charles Chaplin écrira une nouvelle partition pour le film en 1976, ce sera son dernier travail dans un studio de cinéma.

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La fiche IMDb du film
Par Harry Dawes - le 29 octobre 2003