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Critique de film
Le film

L'Extravagant Mr Ruggles

(Ruggles of Red Gap)

Partenariat

L'histoire

Paris, 1908. A son réveil, le comte Burnstead apprend à son fidèle majordome, Ruggles, qu'il a été l'objet, la veille, d'une partie de poker perdue contre un couple de touristes américains. Si le mari, Egbert Floud, aux manières de cow-boy, n'a que faire d'un majordome, son épouse, Effie Floud, compte bien sur Ruggles pour enseigner à son mari les bonnes manières et l'élégance. Bien vite, Ruggles doit se rendre à l'évidence : il va être contraint de suivre ses nouveaux propriétaires à Red Gap...

Analyse et critique

Leo McCarey avait débuté sa carrière hollywoodienne en 1921, d’abord comme scripte puis comme principal superviseur des courts-métrages mettant en scène Laurel et Hardy, mais ce n’est qu’en 1929 qu’il passa enfin à la réalisation de longs-métrages : de ce début de carrière, que Bertrand Tavernier et Jean-Pierre Coursodon taxent de « médiocrité générale » (1), on peut manifestement ne retenir que Le Roi de l’arène (The Kid from Spain – 1932) - principalement d’ailleurs pour le succès commercial que le film rencontra, motivant la Paramount à lui faire signer un contrat -, La Soupe de Canard (Duck Soup - 1933), dont la réussite revient davantage aux ingérables frères Marx qu’à son propre talent de mise en scène, ou Poker Party (Six of a kind – 1934) avec W. C. Fields.

Rien, a priori, ne permettait donc d’anticiper ce qui allait ensuite s’affirmer comme un génie comique majeur au moment où McCarey se voit confier une nouvelle adaptation du roman Ruggles of Red Gap, écrit en 1915 par Harry Leon Wilson et déjà porté à l’écran en 1918 par Lawrence C. Windom (avec Taylor Holmes dans le rôle de Ruggles) et en 1923 par James Cruze (avec le formidable Edward Everett Horton, futur second rôle indispensable chez Capra, Lubitsch ou Cukor, dont on ignorait en réalité qu’il eut été jeune). Ce récit, qui repose sur l’illustration de l’opposition "culturelle" qui existe entre cousins anglais et américains (2), va toutefois lui permettre d’affirmer son style, cette façon bien à lui de toujours teinter le burlesque d’une forme de sentimentalisme mais aussi, et dans le même élan, d’alléger les éventuelles lourdeurs mélodramatiques d’une dérision de bon aloi. Car chez McCarey, le rire ne va jamais vraiment sans les larmes... et réciproquement !

Aujourd’hui, Ruggles of Red Gap (3) est donc régulièrement considéré comme le premier chef-d’œuvre de Leo McCarey (Soupe de Canard nécessitant une classification à part), en tout cas le premier film où se révèlent à ce point ses qualités de cinéaste. En particulier, le film traduit parfaitement cette habileté - éprouvée par des années de collaboration avec les maîtres du burlesque - à jongler avec des figures caricaturales sans jamais les figer dans des archétypes : Ruggles est un majordome anglais, Burnstead un lord oisif, Floud un plouc américain et Belknap-Jackson un arriviste snob, et il suffit en général à McCarey d’une image ou d’une réplique pour solidement camper ses personnages. Mais pourtant, ceux-ci se révèlent ensuite, sous son regard bienveillant et rieur, une matière malléable, sensible à la nuance et propre à émouvoir. L’exemple de la dernière scène, et du chant entonné à l’unisson par les différents protagonistes, est particulièrement représentatif : McCarey leur accorde chacun un gros plan, dans lequel il confirme qu’ils sont en quelque sort bien ce qu’ils sont (et ce qu’ils ont été depuis qu’on les a rencontrés) mais que cette nature n’empêche pas la compréhension mutuelle, la reconnaissance les uns des autres, et une forme de bonheur collectif...

L’un des autres talents - plus étrange et plus moderne, probablement - de Leo McCarey provient de cette façon de ne jamais limiter le comique à son effet d’immédiateté (par exemple le rire), mais de lui associer volontiers ou une charge sentimentale (nous l’avons déjà mentionné) ou - plus régulièrement - une forme de gêne, voire de malaise. Qu’ils le soient par leurs propres actes (Ruggles, qui répond à Mrs. Floud qu’elle ne peut être aussi déçue par lui qu’il l’est lui-même), par ceux de leurs partenaires, qu’ils n’assument pas (Ruggles, allant se cacher à l’autre bout de la terrasse parisienne quand Floud retrouve son vieil ami) ou encore par la maladresse, plus ou moins attendrissante, de ceux qu’ils apprécient (Nell, affligée, devant Burnstead jouant de la batterie, dans une réjouissante reprise de Pretty Baby), les personnages de Leo McCarey n’hésitent pas à manifester leur embarras ou leur consternation, ce qui se révèle autant un facteur comique (la réaction à un gag est souvent aussi importante que le gag lui-même) qu’un lien établi avec le spectateur qui, lui-même, connaît inévitablement ces moments inconfortables... Les personnages du film nous sont proches parce qu’ils sont en partie comme nous : parfois gauches, parfois faibles, mais résolument sincères.

Le cas de Ruggles est essentiel, et il permet d’évaluer à quel point le talent de Leo McCarey n’est pas à lui seul responsable de la réussite du film : Charles Laughtoncomédien-caméléon s’il en est, livre ici une drôle de performance, aussi brillante que troublante. Avec son visage rond qui renvoie autant la douceur que la monstruosité, sa voix changeante qui va des aigus stridents aux graves à peine audibles, et cette rigidité, physique comme morale, il compose un personnage déroutant, qui ne suscite pas une empathie immédiate : c’est ainsi sa propre conquête du bonheur, son affranchissement progressif des carcans dans lesquels, pour la plupart, il s’est lui-même enfermé, qui provoquent l’adhésion progressive du spectateur, jusqu’à un finale cathartique propre à mettre les larmes - a priori improbables - aux yeux.

Mentionnons également le plus extravagant des Ruggles, qui n’est pas celui de l’intrigue (dont nous vous laissons le plaisir de découvrir le prénom), mais le Charles du générique : avec son accent improbable, ses costumes bariolés, sa moustache fière et ses principes décousus, Egbert Floud est un beau résumé des émotions contradictoires suscitées par le film. C’est, il faut le dire, un personnage un peu embarrassant par son inculture, son manque de savoir-vivre, ses manières rustres et son inclinaison problématique pour l’alcool - mais il est finalement, et en partie pour toutes ces raisons, probablement le personnage le plus attachant du film, comme un résumé de la vision de l’humanité, lucide mais bienveillante, véhiculée par McCarey.

Vision que l’on retrouve, plus généralement, dans le "discours" (le mot n’est pas si adapté que cela) du film, qui chante les louanges de la démocratie américaine tout en étant réaliste, et parfois assez vachard, sur sa culture. Dans un premier temps, nous avons donc d’un côté un lord anglais, Burnstead, issu d’une prestigieuse famille d’aristocrates, oisif et incapable, qui dit à son majordome, au moment de s’en séparer, que « ce devrait finalement être assez amusant de s’habiller tout seul » ; et d’un autre côté l’Américain mal dégrossi, le self-made man qui vient à Paris pour boire des coups en terrasse en faisant croire à sa femme qu’il visite les musées les plus prestigieux. Et entre les deux, en quelque sorte, l’épouse, donc, qui rêve de la vie du premier tout en devant se coltiner le deuxième. Des personnages outranciers, volontiers grotesques, qui vivent dans l’espace clos de leur propre micro-culture. Dans un premier temps, on pourrait se dire que Ruggles, « gentleman’s gentleman » de père en fils, n’est pas dupe des uns et des autres, et qu’il a le recul nécessaire pour en avoir une perception plus fine : il est en réalité le plus obtus du lot, et ses premières réactions lorsqu’on lui parle des Etats-Unis (« The country of slavery... » dixit le majordome docile) ou de Red Gap (des cowboys tirant sur des Indiens), en témoignent.

Le film décrit donc son parcours, depuis l’étroitesse de sa vision du monde (il est surpris, en arrivant chez les Floud, d’y découvrir des domestiques de couleur) jusqu’à la reconquête de son libre-arbitre et de son droit de choisir. Reconquête, dans le sens où ce parcours semble avoir été pour lui l’occasion de redécouvrir des choses qu’il savait déjà mais qu’il avait (volontairement ?) oubliées. La scène la plus importante du film, à cet égard, est évidemment celle dans le saloon, où, à la fin d’une leçon décousue de Floud, les mots de Lincoln à Gettysburg semblent lui revenir aux lèvres presque malgré lui, comme ressurgissant du fin-fond d’une mémoire ensevelie. Notons d’ailleurs avec quelle élégance et quelle virtuosité discrète McCarey arrive sur Ruggles, après un plan de plus d’une minute, d’une fluidité exemplaire, le faisant passer en travelling latéral par tous les hommes présents, des Américains ignorant tous les mots parmi les plus importants ayant conduit à leur propre nation. Ce que semble nous dire McCarey, c’est que la liberté (d’être, de s’exprimer, d’entreprendre...) n’est pas une possession, c’est une reconquête permanente, et que celle-ci s’opère bien souvent dans la confrontation bienveillante à autrui, dans l’échange mutuel des richesses intérieures des uns et des autres : c’est finalement au contact de la différence la plus extrême avec ce qu’il s’était efforcé d’être jusqu’alors que Ruggles deviendra enfin ce qu’il est.

Les deux séquences clés de la dernière partie (le discours de Lincoln, donc, et la reprise collective de For he’s a jolly good fellow) ont souvent incité à associer Ruggles of Red Gap au style de Frank Capra, lui-même friand de ces moments de communion où s’exalte la grandeur de l’Amérique (pour schématiser grossièrement). Difficile, en effet, de ne pas y penser, mais tout ce qui précède permet d’atténuer un peu l’assimilation inconditionnelle : en quelque sorte, McCarey nous semble moins "dupe", en tout cas plus malicieux, que Capra dans sa manière de faire l’éloge de la démocratie américaine, qui paraît finalement aussi louable dans ses principes qu’embarrassante dans sa réalité. Cela n’a, en réalité, que bien peu de sens de limiter Leo McCarey à un ersatz ou de Capra ou de Lubitsch : il mérite une place toute particulière, bien à lui, au sein des maîtres de la comédie américaine, ce que des œuvres ultérieures à Ruggles of Red Gap, comme Place aux jeunes, Cette sacrée vérité ou  Elle et lui, sauront affirmer avec une maestria au moins identique.


(1) Dans 50 ans de cinéma américain, ed. Omnibus.
(2) Opposition probablement inspirée par les travaux d’Alexis de Tocqueville, dont De la démocratie en Amérique (1835-1840).
(3) On privilégiera le titre original, d’une part parce que le recours à l’épithète « extravagant », qu’il aille à messieurs Ruggles, Deeds ou Cory, aura été trop abondamment (et paresseusement) réutilisé par les traducteurs francophones,  et d’autre part parce qu’on aura parfois croisé un autre titre d’exploitation française, qualifiant Ruggles d’ « admirable », ce qui n’est pas moins légitime.

DANS LES SALLES

l'extravagant Mr Ruggles
Un film de Léo McCarey (Etats-Unis,  1935)

DISTRIBUTEUR : SWASHBUCKLER FILMS
DATE DE SORTIE : 20 mai 2015

La Page du distributeur

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Antoine Royer - le 20 mai 2015