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Critique de film
Le film

L'Étrangleur de Rillington Place

(10 Rillington Place)

L'histoire

1949, Beryl et Timothy Evans s’installent avec leur petite fille au 10 Rillington Place. Ils ont été accueillis par leurs voisins du rez-de chaussée, les Christie. Vivant de revenus très modestes, le couple Evans accueille avec angoisse la nouvelle d’une seconde grossesse. La tension monte entre Beryl et Timothy. Faisant valoir son passé de médecin, M. Christie propose de les aider. Ils acceptent, sans savoir que Christie a déjà usé de cette technique pour assassiner froidement des femmes. Une fois le drame arrivé, Timothy Evans, désespéré et faible d’esprit, est entraîné par Christie dans sa machination. C’est lui qui devra finalement répondre du meurtre de sa femme.

Analyse et critique

Douze ans après Le Génie du mal et trois ans après L’Etrangleur de Boston, Richard Fleischer replonge avec L’Etrangleur de Rillington Place dans les méandres d’esprits torturés pour clore sa trilogie informelle consacrée à des criminels. A nouveau, il se confronte à une histoire vraie en choisissant un angle qui lui permettra d’exposer sa vision de la société et de l’homme. Plutôt que de filmer l’épopée criminelle de John Christie par l’exposition linéaire de chacun de ses crimes, il se consacre particulièrement au meurtre de Beryl Evans et de sa fille Geraldine en adaptant un livre de Ludovic Kennedy. Paru en 1961, cet ouvrage qui mettait en évidence la probable innocence de Timothy Evans dans la mort de sa femme et sa fille fut un coup de tonnerre en Angleterre. Après un long débat, Evans fut réhabilité et le processus d’abolition de la peine de mort était enclenché. On comprend facilement que Fleischer fut séduit par la prise de position du livre. Lui qui avait déjà offert un vibrant plaidoyer contre la peine capitale dans Le Génie du mal retrouve l’opportunité d’exprimer sa position, même devant le plus horrible des crimes. Un message qu’il fait passer comme à son habitude avec subtilité, en le mêlant à une histoire remarquablement menée et particulièrement riche.

Avant de se focaliser durant presque l’intégralité du récit sur la tragédie de la famille Evans, il est toutefois intéressant de noter que Richard Fleischer fait le choix d’ouvrir son film avec un précédent épisode de la carrière criminelle de l’étrangleur dont la particularité est de se situer durant la Seconde Guerre mondiale. Pendant les quelques minutes que dure cette introduction, le cinéaste offre déjà une présentation extrêmement précise de la personnalité de Christie, en établissant tout d’abord son incontestable culpabilité. Le film ne jouera donc en aucun cas sur le suspense, nous voyons le passage à l’acte criminel dès les premières images et nous pouvons même deviner, alors qu’il enterre le corps, les restes d’une victime précédente. Après quelques scènes seulement, le cinéaste a renoncé aux ressorts du cinéma policier traditionnel et a choisi d’orienter avec audace son film vers une étude psychologique, sociale et morale du comportement des principaux protagonistes de son récit. Un refus du spectaculaire et des effets faciles qui ne l’empêche pas de mener son film avec brio en nous plongeant dans un récit passionnant, et qui sera le fondement de plusieurs autres de ses films, notamment des Flics ne dorment pas la nuit l’année suivante. L’autre effet de cette introduction est bien évidemment de tracer un lien direct entre son récit et les évènements du conflit mondial. En nous montrant un Christie capable des crimes les plus abjects dans le costume de la milice, symbole de résistance à la barbarie nazie, Fleischer remet déjà en cause notre interprétation traditionnelle du bien et du mal. Cette séquence nous dit que le mal est présent en chaque être humain et qu’il n’y a probablement pas d’homme intrinsèquement bon ou intrinsèquement mauvais. Même dans des temps qui font la part belle à l’héroïsme, valeur que nous associons traditionnellement aux sirènes du blitz et au contexte de la résistance, les plus basses pulsions peuvent s’exprimer, peut-être même plus facilement qu’en d’autres circonstances. Richard Fleischer nous indique qu’il croit profondément en la dualité de l’âme humaine, un fondement essentiel de la prise de position morale de son film.


Si le cinéaste adapte de façon factuelle le livre de Ludovic Kennedy, il en adopte également le parti pris : Tomothy Evans est non coupable et ne méritait pas la peine de mort. Fleischer le filme clairement, établissant explicitement à l’écran la culpabilité de Christie et sa machination pour profiter de la faiblesse intellectuelle d’Evans et lui faire porter le chapeau. Toutefois, si l’auteur fait preuve d’une grande compassion pour le personnage d’Evans, brillamment interprété par un John Hurt qui tenait là le premier grand rôle de sa carrière, il ne tombe pas pour autant dans le manichéisme et n’occulte jamais son côté sombre. Sa colère terrible lorsqu’il apprend la nouvelle grossesse de sa femme est frappante de ce point de vue, son comportement machiste au bar avec ses camarades l’est également. Si nous comprenons que Fleischer explique ces propos rétrogrades par les limites intellectuelles et culturelles du personnage, nous voyons également dans la manière dont il filme Evans enragé face à sa femme, ou plus tard face à sa tante lorsqu’elle le questionne sur l’absence de Beryl, qu’il serait lui aussi capable de franchir la barrière et de tuer. Lors du procès, nous avons donc face à nous un innocent. Mais nous avons bien compris la mécanique qui l’a mené à cette situation. Du point de vue de la police, devant laquelle il a avoué, Evans est un coupable évident. Du point de vue humain, il est un coupable potentiel, un homme que nous avons senti capable de tuer. Ainsi, si le cinéaste condamne la peine de mort comme conséquence définitive d’une erreur judiciaire, il plaide aussi contre elle de manière absolue, décrivant un outil absurde quand tous les êtres humains peuvent un jour devenir des assassins. Un complément juste de la démonstration déjà brillante établie dans Le Génie du mal. Avec ce postulat, Fleischer défend l’innocence de Thimothy Evans mais il condamne également l’exécution de John Christie. Ce dernier est bien coupable mais tout aussi humain. Il ne mérite donc pas plus cette sanction définitive, il est porteur comme d’autres d’une horreur enfouie. Chez lui, l’environnement, la société et les évènements ont réveillé cette horreur mais pour Fleischer Christie reste avant tout un Homme.

Alors que le titre français évoque un étrangleur dans le but de profiter du succès de L’Etrangleur de Boston, il n’est pas désigné dans le titre anglais qui se réduit à 10, Rillington Place. Cette mention unique d’un lieu fait prendre conscience de son importance, comme un autre personnage du film, représentatif de l’environnement qui pèse sur les personnages. On a rarement vu décor plus cinégénique que cette place en forme de cul-de-sac, dans laquelle Richard Fleischer va nous tenir enfermés durant la plus grande partie de son film. Grise et terne, elle est comme un reflet de ce qui se trame dans l’âme de Christie, et la palissade qui la clôt abruptement renforce la sensation d’étouffement que nous ressentons durant tout le film ainsi que cette impression de voir des personnages prisonniers touchant à l’extrémité de leur vie et de leur âme. Ce double jeu du réalisateur avec le décor, utilisé à la fois à des fins esthétiques et métaphoriques, se poursuit à l’intérieur des murs du petit immeuble qui abrite les couples Christie et Evans. Ces logements petits et sales, reflets d’une extrême pauvreté sociale typique de l’Angleterre de l’époque, prolongent le sentiment procuré par le décor extérieur. On note l’aisance dont fait preuve Fleischer dans ces espaces exigus, prolongement de l’exercice de style proposé vingt ans plus tôt dans le train utilisé comme décor quasi unique de L'Enigme du Chicago Express, où le cinéaste brillait par l’utilisation de la caméra portée et du grand angle pour exploiter avec efficacité un décor si complexe. La technique est toujours aussi sûre mais confrontée à une esthétique nouvelle, typique du cinéma anglais de son époque. Cette Angleterre est très comparable visuellement à celle que nous propose La Loi du milieu, mètre-étalon d’un cinéma qui nous plonge à l’époque dans les recoins les plus sordides du royaume et qui, ce n’est certainement pas une coïncidence, explore aussi le pire des comportements humains. Il est frappant de constater à nouveau ce qui fait l’une des forces du cinéma de Fleischer dans les années 70, cette capacité pour ce cinéaste qui fit ses débuts durant l’âge d’or de Hollywood à s’imprégner des standards visuels imposés par une nouvelle vague de cinéastes pour se faire leur égal.


Pour Richard Fleischer il est évident que l’état et la géographie de la Place Rillington sont une explication, sans bien sûr être une justification, des drames qui s’y nouent. Dans l’analyse que le cinéaste mène dans la "trilogie" qu’il consacre aux criminels, 10, Rillington Place constitue probablement le chapitre qui se donne le plus au poids de la situation sociale des protagonistes. L’élément le plus passionnant de cette réflexion est certainement l'importance que donne Fleischer au niveau culturel et intellectuel de chacun d’entre eux. Pour lui, les inégalités d'éducation font les victimes et font la criminalité. La manière dont sont présentés les différents dialogues illustrent ce point. Plus éduqué que ses victimes, Christie prend systématiquement le dessus dans la discussion, il s'impose et sait se placer dans la position du sachant pour forcer les autres à lui faire confiance. Dans l'échange qu’il a avec Evans pour le convaincre d’accepter l'avortement de sa femme, il interrompt systématiquement son interlocuteur pour garder le contrôle de la discussion et le dominer par son sens de la rhétorique. La mise en scène de ces dialogues, leur écriture et la qualité des interprètes renforcent grandement la conclusion que le spectateur peut en tirer. Ce sont les lacunes intellectuelles d’Evans qui le font tomber dans le piège de Christie avant qu’il ne devienne, à la suite d’un second échange, son complice. Le message que fait passer Richard Fleischer en filigrane est clair : l’éducation serait une arme bien supérieure à la peine capitale pour lutter contre les pulsions meurtrières de l’être humain et la trajectoire meurtrière de Christie est aussi, d'une certaine manière, un symbole de l’agressivité de la société moderne. Ce message progressiste ne se limite pas à la seule question criminelle mais adresse plusieurs problématiques sociales, comme souvent dans les films tournés par le réalisateur à cette époque. Il faut notamment retenir la discussion déjà évoquée entre Evans et sa femme au sujet de la grossesse de cette dernière. Dans une séquence où Fleischer prend clairement parti pour Beryl, celle-ci tient des propos forts, évoquant notamment son droit à disposer de son corps. Un discours audacieux pour son époque et certainement toujours aussi important de nos jours. Une nouvelle preuve de l’importance du fond social et moral dans le cinéma de Fleischer ainsi que de sa formidable modernité.


Si l’histoire qui nous est montrée dans 10, Rillington Place est particulièrement dure, Fleischer pratique essentiellement l’allusion, sans jamais se vautrer dans le sordide. La personnalité de l’assassin est décrite par petites touches, avec une subtilité qui prouve un grand respect pour le spectateur et une grande confiance en son intelligence. Un choix qui lui permet de véhiculer un message puissant sans jamais paraitre didactique tout en se montrant particulièrement convainquant. Le résultat est passionnant et marquant. Le film offre aussi un formidable écrin à Richard Attenborough, qui trouve ici l'un de ses plus beaux rôles. A l’époque, l’acteur souhaitait s’éloigner du métier d’acteur pour se consacrer à la réalisation. Il accepta le rôle pour le sujet et la prise de position du film. Bien lui en a pris, sa volonté fut exaucée au centuple par cette réussite majeure.

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La fiche IMDb du film

Par Philippe Paul - le 24 novembre 2016