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Critique de film
Le film

L'Esquimaude a froid

(Eszkimó asszony fázik)

L'histoire

Laci, un pianiste de musique classique, tombe sous le charme d'une fascinante jeune femme blonde, Marie. Comme celle-ci formule le voeu de devenir chanteuse d'un groupe de rock, Laci décide d'abandonner sa carrière pour devenir compositeur et vivre avec elle... avant de découvrir que Marie est déjà mariée à un homme sourd et muet : János.

Analyse et critique

Les difficultés du ménage à trois ont inspiré quelques classiques du cinéma tels Le Bonheur d'Agnès Varda, Sérénade à trois d'Ernst Lubitsch et bien évidemment Jules et Jim de François Truffaut. Pour son premier long métrage, Janos Xantus s'inscrit dans cette lignée et écrit un scénario prometteur avec plusieurs éléments originaux et spécifiquement hongrois. Comme celui-ci appréciait particulièrement la capacité des cinéastes des précédentes générations à contourner la censure par d'habiles métaphores politiques, on est tentés de voir dans cette délicate cohabitation mélancolique une image de son pays à une époque charnière où la Hongrie sortait tout juste de l'ère communiste et de sa chape de plomb. On sent dans L'Esquimaude a froid un réel désir de nouveaux départs contrecarrés par deux facettes difficilement conciliables qui semblent s'apprivoiser à marche forcée, sans le moindre naturel.

Les habitudes, les problèmes de communication, un passé étouffant, les critiques sur le désir de changer de vie, les paroles autobiographiques... beaucoup d'éléments du scénario peuvent se prêter à un double niveau de lecture. Il n'est pas anodin que le personnage symbolisant les années révolues soit à ce titre sourd, muet et profondément hypocrite dans son ouverture d'esprit qui se caractérise par des crises de jalousie dérangeantes et violentes, assassinant ainsi un chat pour montrer le désir de domination et l'emprise qu'il pense toujours posséder. On ne sera pas plus surpris de voir, le temps d'une courte scène, le ton du film renouer avec l'humour satirique hongrois, lorsque Laci s'imagine János sous les traits d'un policier qui lui interdit de se suicider en se jetant d'un pont.

Le film est donc loin des titres franco-américains déjà mentionnés, volontiers lumineux et spirituels. On a affaire ici à une histoire profondément amère, qui semble immédiatement vouée à l'échec puisque la séquence introductive montre l'assassinat de Laci par János avant d'embrayer sur un long flash-back expliquant les raisons de cet acte, de cette impasse. Rien que la première apparition de Marie se fait au travers du reflet d'un miroir, soit une illusion chimérique qui a peu de chance de correspondre à la réalité. János Xantus bannit toute tendresse, tout élan, toute légèreté pour un univers gris, fuyant et inconfortable. Le romantisme et la sexualité du film sont pour le moins malmenés par des frustrations que les protagonistes s'imposent avant de s'abandonner dans un "amour" physique sans complicité ni partage où les regards se fuient pour des pratiques à la limite du viol et de l'humiliation. Le cinéaste intègre d'ailleurs un disgracieux braiment hors-champ lors du premier acte sexuel entre Laci et Marie.

Une idée assez sarcastique qu'on aurait aimé voir reproduite à plusieurs reprises car il faut malheureusement reconnaître qu'à l'instar de l'Esquimaude du titre du film, le spectateur ressent lui aussi une certaine froideur. A trop vouloir séparer et isoler ses protagonistes, tant dans le découpage que dans le déroulement de l'intrigue, Xantus délaisse la passion, l'attirance et l'alchimie pour une approche essentiellement conceptuelle qui définit une construction dramatique mal équilibrée dans laquelle les excellentes idées tardent à trouver leur place.

La musique, la composition, les concerts et l'improvisation étaient pourtant des vecteurs passionnants pour transcender, exacerber et métaphoriser cette étrange relation. Il faut pourtant attendre la moitié du récit pour trouver la première chanson, et la dernière demi-heure pour que le script intègre le ménage à trois au groupe musical grâce à différentes rythmiques métronomiques que János invente à la batterie et qui inspirent tant Luci que Marie, respectivement à la composition et aux paroles. Cette séquence, et la grande majorité de ce qui suivra, parviennent ainsi à cristalliser les tensions, à synthétiser la psychologie du trio tout en dépassant la simple illustration musicale pour concrétiser ce spleen générationnel.

Le film n'est jamais meilleur que lorsque que János, Marie et Laci sont réunis dans la même pièce, ce qui n'arrive qu'à très peu de reprises. C'est pourtant cette dynamique qui aurait dû être au coeur du récit. On ne peut donc s'empêcher de penser que János Xantus est un peu passé à côté de son sujet en optant pour une narration inégale où des trouvailles géniales côtoient l'anecdotique. La dimension culturelle n'est toutefois pas à négliger dans la réception qu'on peut avoir de L'Esquimaude à froid et il est évident que cette oeuvre devait être bien plus évocatrice et intime pour le public hongrois de 1984 que pour celui français de 2017. Cette frustration est bien sûr un élément volontaire de la part de Xantus, mais on peut regretter qu'elle se retourne contre son créateur.

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La fiche IMDb du film
Par Anthony Plu - le 2 février 2017