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Critique de film
Le film

L'Epopée de l'Everest

(The Epic of Everest)

Partenariat

L'histoire

Entre 1921 et 1924, trois expéditions britanniques partent à l'assaut de l'Everest. Personne alors n'est encore parvenu à atteindre le toit du monde et l'Himalaya même demeure une zone quasi inexplorée. Le Capitaine John Noël, qui a participé à l'expédition de 1922 en tant que photographe, fait de nouveau partie de l'équipage mené par George Mallory et Andrew Irvine qui, en 1924, espèrent, enfin gravir les 8 848 mètres de la montagne. Il emporte avec lui une caméra et en rapporte un film...

Analyse et critique

Tout jeune, John Noel rêve d'aventure, de territoires vierges à explorer. Ainsi, lorsqu'il entre dans l'armée, il rejoint le régiment britannique indien, promesse pour lui d'évasion et d'exotisme. En 1913, alors qu'il est dans une garnison aux portes du Tibet, il décide de son propre chef d'explorer plus avant l'Himalaya. L'Everest est déjà à cette époque connu comme étant le plus haut sommet du monde, et s'en approcher devient pour lui une obsession. L'entrée au Tibet est alors interdite mais John Noel passe ses permissions à trouver un moyen de s'approcher au plus près de la montagne. Couvert de brou de noix, habillé comme un indigène, il parvient ainsi à pénétrer la zone interdite et son exploration la plus avancée l'amène à 65 kilomètres du mont, notre apprenti explorateur se retrouvant bloqué par une chaîne de montagnes non décrite sur les cartes encore imprécises. Arrêté par l'armée tibétaine, il est reconduit à la frontière. Mais il a entraperçu pour la première fois la flèche de l'Everest et cette image reste gravée en lui, une promesse d'aventure à laquelle il va se dévouer corps et âme. (1)

Après la guerre, en 1919, John Noel sait en effet que toute la Terre a été cartographiée et que son espoir d'explorer des terres inconnues est presque de l'ordre du fantasme. Presque, car il reste encore ces sommets vierges de l'Himalaya qu'il entend bien fouler un jour. De retour en Angleterre, il donne des conférences sur ses explorations illicites et s'implique dans la préparation de deux grandes expéditions en 1921 et 1922. Il participe à la seconde, qui voit la première tentative d'ascension par le général Bruce, en tant que photographe officiel. Il prend dans ses bagages une caméra et rapporte de cette expédition un court film, Climbing Mount Everest. Il a surtout rapporté des images et des photos des villages, des habitants du Tibet, de leurs coutumes. Lors de l'expédition suivante qui se prépare pour 1924, il entend cette fois filmer l'ascension.

Il fait un deal inédit avec le Comité Everest, proposant d'apporter une contribution de 8 000 livres sterling en échange des droits photographiques et cinématographiques de la nouvelle expédition. Le Comité s'engage de son côté sur la participation de l'équipe au projet de film (Mallory est d'ailleurs au départ peu enclin à jouer à la star de cinéma) et à fournir tous les passe-droits nécessaires à Noel ainsi que l'équipement pour l'ascension. Alors que Climbing Mount Everest n'avait rapporté que 10 000 livres sterling lors de son exploitation, ce nouveau film allait réunir plus d'un million de spectateurs... soit une bonne opération pour le Capitaine Noel, même si l'on imagine que l'aspect marchand n'était pas sa première préoccupation.

John Noel est fasciné par 90° South, le film réalisé par le photographe anglais Herbert Ponting en 1914 sur l'exploration du pôle Sud par le capitaine Robert Falcon Scott. Il achète des caméras Newman-Sinclair prévues pour résister aux grands froids et dont la fabrication s'inspire de celles utilisées par Ponting. Compactes et légères, elles disposent d'un mécanisme fonctionnant sur des roulements à billes, ce qui évite l'utilisation d'huile qui pourrait geler. Outre l'entraînement manuel, elles disposent d'un moteur électrique qui permet de réaliser des ralentis et des accélérés. Un procédé technique très rare à l'époque dont John Noel va largement profiter. Ainsi, la première séquence du film montre le soleil se levant en accéléré sur l'Himalaya, incroyable time-lapse encore aujourd'hui saisissant et que l'on imagine proprement sidérant pour les spectateurs de l'époque. John Noel apporte en outre quelques modifications personnelles à ce petit bijou de technologie. Il ajoute à l’œilleton de la caméra un joint en caoutchouc pour éviter que la peau ne reste collée à la surface métallique glacée, et surtout il place au-dessus de l'appareil un télescope à fort grossissement (x6) dont l'image peut être renvoyée dans l'ouverture de l'appareil. Associé au téléobjectif de 50, ce système va lui permettre de filmer jusqu'à la distance record de 3 000 mètres. Il part en tout avec quatorze caméras, dont une compacte qu'il destine aux alpinistes pour des prises de vues courtes. Il embarque avec lui également tout le matériel nécessaire à l'installation d'un laboratoire de développement et achète du terrain à Darjeeling où il installe sa base de travail. (2) Il embauche Arhur Pereira qui pendant quatre mois, avec l'aide d'un assistant, va développer au fur et à mesure la pellicule imprimée que Noel lui fait parvenir par porteurs dans des conteneurs étanches.


La première demi heure du film est consacrée à la longue avancée de l'expédition jusqu'aux contreforts de l'Himalaya, au parcours de ce groupe de cinq cent hommes et animaux traversant au rythme d'une cinquantaine de kilomètres par jour cette région encore mal connue qu'est le plateau tibétain. Noel s'intéresse aux hommes qui composent cette expédition, filmant aussi bien les britanniques que les sherpas et soulignant au passage la présence de nombreuses femmes népalaises parmi ces derniers. Il ne met pas particulièrement en avant les meneurs de l'expédition, George Mallory et Andrew Irvine, qui d'ailleurs ne souhaitent pas particulièrement devenir les héros d'un film. Il passe rapidement en revue les quelques personnalités de l'expédition, mais c'est vraiment montrer le groupe dans son entier qui l'intéresse, montrer qu'il s'agit avant tout d'une grande aventure collective et non l'exploit d'une seule poignée d'hommes.

L'expédition traverse des villes reculées et Noel ramène ainsi les premières images filmées des populations tibétaines et le film est à ce titre un document exceptionnel. On croise des moines, des danseurs, des musiciens itinérants, quelques familles richement vêtues mais surtout beaucoup de misère. John Noel évoque des personnes extrêmement joyeuses et accueillantes malgré les conditions difficiles qui sont les leurs à près de 5000 mètres. Il signe de très beaux plans, très photographiques et les cartons ne manquent pas de souligner la beauté des couleurs des tenues d'apparat que sa caméra ne peut restituer.


Le texte est alors un brin emphatique, dans le ton des récits épiques et exotiques de l'époque. Il se fait même assez condescendant dans sa représentation d'un peuple tibétain en totale déliquescence. Noel n'évoque guère la civilisation tibétaine, s'attachant surtout à en décrire la pauvreté, à montrer la crasse qui tranche avec la splendeur éclatante de la chaîne montagneuse. Condescendant aussi lorsqu'il décrit un peuple amical et presque enfantin qui aime danser et jouer sur d'étranges instruments. On sent cependant de sa part beaucoup de respect et d'admiration pour une civilisation dont il pense être témoin des dernières heures. La manière dont il s'attarde sur les visages ou filme ces forteresses incroyables accrochées à flanc de montagnes montre bien son désir de transmettre cette grandeur du peuple tibétain.

Mais pour lui, tout cela appartient au passé et il ne pense pas le Tibet au présent, et encore moins ne l'imagine appartenir au futur. Si Noel nous offre un document précieux, il n'y a de sa part aucun recul historique, aucun élément ethnographique, aucun intérêt véritable pour cette culture : on est juste dans la pure imagerie exotique. On sent en outre qu'il n'est guère dans le cinéma, qu'il n'y a pas de construction pensée et qu'il se contente d'accumuler les prises de vues inédites. Il est dans le témoignage, le partage d'expérience, le récit d'une aventure. Le fait qu'il ne fasse que survoler ce sujet, qu'il filme un peu « en passant », fait que sa démarche n'a aucune commune mesure avec le travail prodigieux d'un Flaherty sur Nanouk l'esquimau. On est certes saisis et intrigués par ces images des années 20 dont le contenu nous renvoie encore des siècles en arrière tant ce monde est resté à l'écart de la modernité, mais à aucun moment le film nous emporte vraiment ailleurs, du moins dans cette première partie. De fait, John Noel pense au départ réaliser deux films : un récit de voyage exotique et un récit de l'ascension. Il va finalement fondre les deux projets, ce qui rend le film bancal dans son ambiance et sa construction. Il faut attendre d'être au pied de l'Himalaya avec les alpinistes pour que le film prenne son véritable essor. Lorsqu'il n'y plus que l'homme et la montagne comme seuls personnages...


Les intertitres, si nombreux dans la première partie, se font alors plus rare, Noel laissant parler ses images comme si lui même était saisi par la majesté des lieux. Si l'on imagine le choc qu'a pu être la découverte de ces lieux pour les spectateurs de l'époque, la magie fonctionne toujours aujourd'hui, mais sur un mode légèrement différent. Ces images marquées par la technique de l'époque nous font en effet ressentir une forme de contemporanéité avec les explorateurs que le film met en scène, eux-mêmes étant confrontés à quelque chose d'immemorial. Le grain, la couleur par teintage, le format... notre esprit virevolte et on remonte cent ans en arrière d'un coup. Mais l'entrée dans la montagne nous emmène encore ailleurs et on a l'impression d'arpenter un monde lointain, une autre planète, ce qui nous renvoie à la sensation que peut éprouver un homme foulant pour la première fois une terre vierge, inconnue. L'aspect technique fortuit se lie ainsi aux qualités d'opérateur de John Noël - dont les savantes composition parviennent à capter la grandeur et l'étrangeté des paysages traversés - pour nous offrir un voyage unique dans l'espace et dans le temps. On peut voir aujourd'hui des milliers d'images de l'Himalaya, mais ici elles prennent une autre toute autre dimension. On est tellement ailleurs que l'on même plusieurs fois l'impression d'avoir affaire à des reconstitutions ou des décors de plateau d'un vieux film de science-fiction...

Lorsque l'expédition arrive à 7000 mètres, Noel est dans l'impossibilité d'aller plus avant dans l'ascension de l'Everest. Il s'arrête au camp de Snowfield et ne peut plus suivre que de loin les alpinistes. Le cinéaste se place sur le Nid de l'aigle qui lui offre une vue grandiose sur la montagne et l'on peut suivre grâce à son ingénieux système de téléobjectif la progression des hommes qui installent les dernières bases à 7620 puis 8230 mètres. Le cinéaste est à 2,6 kilomètres de distance, mais la pureté de l'air permet de distinguer nettement la montagne et les hommes, même s'ils sont réduits à de petites silhouettes. L'ascension s'avère de plus en plus périlleuse. Edward Norton, Howard Somervell, Noel Odell et George Mallory doivent porter secours à un groupe de porteurs isolés du reste de l'expédition par les intempéries et bloqués sur un à pic. Le 4 juin, Somervell et Norton tentent une première ascension, mais Somervell, pris d'une grave affection des bronches qui manquera de lui coûter la vie, est contraint d'abandonner. Arrivé à 8570 mètres, Norton, qui ne peut continuer seul, rebrousse chemin à son tour. Il faudra attendre 1952 pour que ce record soit battu officiellement.

Le 8 juin, Mallory et Andrew Irvine tentent de passer par l'arête Nord-Est. John Noël est à 3,2 kilomètres de distance lorsque sa caméra enregistre les dernières images des deux hommes en vie. La dernière fois que Noel Odell certifie les avoir vu, ils sont à 8655 mètres, à 193 mètres de la cime. Puis ils disparaissent, comme avalés par la montagne. On ne saura jamais ce qui leur est arrivé et s'ils sont parvenus ou non à atteindre le sommet avant de mourir (3). Le dernier plan où l'on ne distingue plus d'eux que deux silhouettes perdues dans l'immensité prend une dimension tragique impressionnante. On est bouleversé par cette image qui rien que par la différence d'échelle nous raconte le drame de ces hommes qui ont voulu se mesurer à l'immensité et qui s'y sont perdus. John Noel termine son film en évoquant le nom tibétain de l'Everest, Chomolungma, la « divine mère du monde » et sa toute puissance. Ce final nimbé de mysticisme, où l'Everest apparaît nimé de rouge, apporte une touche mélancolique à cette Epopée de l'Everest qui, malgré ses quelques défauts, est indéniablement une date de l'histoire du cinéma documentaire.


  1. (1) Anecdote racontée par Wade Davis dans l'édition UFO
    (2) Ibid.
    (3) Le corps congelé de George Mallory sera retrouvé en 1999 à 8290 mètres. Mais nulle trace de l'appareil photo en sa possession grâce auquel il aurait du figer – et ainsi homologuer leur victoire.

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 28 août 2015